CHAPITRE 7

Dans une chambre de clinique, une jeune fille blonde, vêtue d’une petite robe de nuit en coton bleu pâle qui lui allait à ravir, se lovait sur son lit tel un animal farouche et menu. On la croyait folle ; elle ne l’ignorait pas, mais elle s’en moquait éperdument. Elle continuait à rêver au jeune homme brun, aux yeux pleins de fièvre et à la belle carrure rassurante.
Une infirmière entra dans la chambre d’Angéline qui se recroquevilla un peu plus, tous muscles crispés :
- Ne reste donc pas seule, viens au salon avec les autres pour te changer les idées.
La soignante insista :
- Allons, ne fais pas l’enfant. Les autres t’aiment bien ; ils t’attendent.
La jeune fille posa son regard résigné dans celui faussement enjoué de l’infirmière. Elle posa les pieds à terre, puis marcha vers la porte tel un automate.
- Tes pantoufles ! Chausses tes pantoufles !
Lasse, elle enfila celles-ci. Puis elle sortit de sa chambre et se dirigea, petite ombre gracieuse, vers le salon. Elle s’y assaiya et regarda les autres à la dérobée. Qu’avaient ils ? Etaient ils fous ? En tout cas, on lui avait expliqué qu’ils étaient très malheureux. Tout à coup, naquit dans le cœur de la jeune fille un peu de sympathie pour ces blessés de l’âme. Elle leur sourit. Son regard farouche s’était fait amical. Elle eût voulu leur dire quelque chose de gentil mais elle n’y arriva pas. C’était étrange, chaque fois qu’elle émergeait un peu de son rêve, elle éprouvait le sentiment douloureux d’avoir trahi Frédéric.
Pourtant, elle n’existait que pour lui, que par lui, bien que cela faisait si longtemps qu’elle l’attendait. Mais peut-être ne savait-il pas où elle vivait, se disait-elle, pas plus qu’elle, où il habitait. Peut-être devait-elle partir à sa recherche partout dans la ville qu’elle n’avait plus vue depuis des années. Mais jamais on ne lui permettrait de franchir seule la sortie du domaine hospitalier. C’était comme çà. Elle décida de s’en enfuir. Ce serait chose facile : elle connaissait très bien le parc, ses allées et sa sortie, depuis le temps qu’elle y errait solitaire.
La nuit, la jeune fille ne put trouver le sommeil. Tout son être était tendu vers son prochain départ. Elle se sentait à la fois plus forte et plus fragile de ce nouveau secret. Enfin, un oiseau siffla, et l’aurore diaprée se leva derrière de grands sapins bleus. Puis elle entendit les bruits familiers et matinaux de la clinique. On dressait les tables pour le déjeuner ; des infirmières faisaient claquer leurs talons hauts dans les couloirs ; quelques malades y traînaient leurs pantoufles. De temps à autre, une porte se refermait bruyamment.
Angéline se leva d’un bond, se passa de l’eau sur le visage pour en effacer les traces d’une nuit sans sommeil. Qu’allait elle passer pour un jour aussi important ? Elle détacha d’un cintre un jean bleu, délavé et un chemisier à carreaux rouges et bruns. Ainsi vêtue, elle avait l’air d’un garçon admirablement bien manqué.
Dans le couloir, une infirmière s’exclama :
- Habillée ! Angéline, et
de si bonne heure ! Je te félicite.
La jeune fille se sentit rougir. Elle passa son chemin sans rien dire.
Elle s’attabla pour le déjeuner mais elle ne put rien avaler. A la fin du
repas, elle sortit dans le parc comme pour une promenade. Elle se dirigea vers
la grille entr’ouverte et rejoignit la route. Comme elle n’avait pas d’argent,
elle décida d’arrêter n’importe quelle voiture.
Un petit point rouge se dessina au loin ; il grossit, et bientôt elle vit qu’il s’agissait d’une auto. Elle fit un timide geste de la main. La voiture s’arrêta à ses côtés. Un homme jeune ouvrit la portière et demanda sur un ton gai :
- Où allez-vous ? mademoiselle.
- En ville, répondit Angéline qui n’en revenait pas de son audace.
- Alors, montez ! s’exclama joyeusement l’inconnu.
Elle entra dans la voiture, à l’avant, les épaules voûtées et crispées, sur l’extrême bord du siège.
- Il fait beau ce matin !entama le conducteur.
- Oui, il fait beau, répéta t’elle sur un ton monocorde, indifférente à ce genre de choses. Elle n’avait nulle envie de parler. Elle observait de temps à autre le conducteur qui l’emmenait vers son Frédéric. Il avait une grosse tête rougeaude. Notre sauvage se sentit encore plus étrangère avec lui qu’avec les malades de la clinique.
- Que faites-vous, dans la vie ? demanda soudain le chauffeur.
Angéline se sentit agressée par cette question, d’autant plus qu’elle n’avait rien à lui répondre que la vérité. Mais après tout, pourquoi la lui cacher ?
- Je cherche le Prince Charmant, murmura-t-elle, un sourire timide sur les lèvres. Et, quand je l’aurai rencontré, je l’épouserai.
- Vous êtes certaine qu’il ne s’agit pas de moi ?
- Oh !oui, de ça, j’en suis certaine.
La spontanéité de sa passagère fit éclater de rire le conducteur.
Il demanda :
- Quel âge avez-vous ?
-Dix huit ans, répondit Angéline.
-Déjà ! Je ne vous en aurais donné à peine seize.
Ils s’approchaient de la ville ; la circulation se faisait plus intense et déjà, de grands buildings se dressaient comme des armes dans la tendresse de l’azur. Elle en fut à la fois apeurée et émerveillée. Enfin, ils pénétrèrent dans la cité avec ses boutiques de toutes sortes et leurs beaux étalages colorés. Mais elle ne regardait que les hommes dans l’espoir de reconnaître son fiancé. Ils étaient laids ; lui était beau. Le chauffeur la déposa dans le centre de la ville. Pour ne plus voir le masque gluant de la foule, Angéline ferma les yeux. Elle crut un moment qu’elle allait défaillir, mais elle se dit en elle-même, avec force : je dois tenir le coup… pour Frédéric. C’est pour lui que je suis ici. Elle leva les paupières et se força à regarder la danse consistante … dont il ne faisait pas partie.
Une idée vint à l’esprit d’Angéline : son fiancé devait avoir à peu près l’âge de fréquenter l’université ; elle irait donc rôder de ce côté-là. Faisant violence à sa sauvagerie, elle demanda à un passant le chemin pour se rendre à cette grande école dont elle avait souvent entendu parler. Il s’agissait d’un ensemble de bâtisses sévères, rouge brique. Quand elle l’aperçut de loin, la jeune fille pressa le pas. Là-bas, des étudiants des deux sexes allaient et venaient, constituant de petits groupes. Ils parlaient et riaient très fort. Angéline les trouva vulgaires. Frédéric ne l’était pas. Et puis, il serait seul, parce qu’il n’aimait pas les autres. Elle s’installa sur un banc à l’ombre, car le soleil brûlait éperdument au sein de son ciel limpide.
Elle eut soif. Heureusement, non loin d’elle, un jet d’eau s’élançait dans la lumière pour retomber dans un bassin rond, en pierre bien taillée. Le soleil venait y trembler son or. Elle s’y abreuva avec gourmandise.
La journée s’achevait. L’astre du jour s’endormait en ses derniers rayons, derrière un ensemble de maisons fatiguées. La chaleur qui avait accablé la ville toute la journée s’était apaisée. Les allées et venue des étudiants se faisaient rares, et le découragement gagnait Angéline. Bientôt, l’obscurité se répandit dans la ville et dans l’âme de la jeune fille. Les quelques rares personnes qui passaient par là, adressaient parfois un regard indifférent, parfois intrigué à cette petite ombre égarée dans la nuit et plus sombre que celle-ci.
Elle se lova sur le banc, dans cette position favorite qui calmait ses inquiétudes. Elle ferma les yeux, mais ne s’endormit pas. Ce fut alors qu’elle ressentit auprès d’elle une présence. Elle se releva :
- Eh ! bien, fillette que fais-tu ici, à cette heure ? demanda un jeune homme. T’es-tu égarée ?
Angéline qui d’ordinaire avait horreur des nouveaux visages, ne trouva pourtant pas celui-ci antipathique. Comme c’était étrange, elle avait envie de confier son secret à cet inconnu. Elle le regarda fixement dans les yeux, comme si elle souhaitait qu’il y lut les mots qu’elle n’arrivait pas à prononcer.
Le jeune homme s’impatienta :
- Mais parles! Tu ne vas par rester ici toute la nuit. Où habites-tu ?
- Nulle part, affirma Angéline.
- Tu m’avouerais être une martienne que je n’en serais pas autrement étonné. Tu ne veux pas me dire ce que tu fais, seule, à cette heure, sur ce banc, qui tu es et d’où tu viens ?
Angéline fit non de la tête en continuant à fixer son regard plein de nuit dans celui de l’inconnu.
- Veux-tu venir dormir chez moi, si tu n’as pas d’abri ? Et demain…et bien demain, je verrai ce que je peux faire pour toi.
- Je veux bien, répondit la jeune fille, confiante.
- Alors, allons-y !
Côte à côte, ils gagnèrent le logis du garçon. C’était une charmante mansarde lambrissée où s’épanouissaient de nombreuses plantes grasses. A peine arrivée, Angéline bondit sur le lit comme une petite bête et s’y lova. Son hôte la regardait à la fois surpris, inquiet et attendri. Il se frotta les yeux, car à la voir si jolie, si douce, si angélique, il croyait rêver. Il ne comprenait pas que la jeune fille n’était pas un rêve mais qu’elle était le Rêve. Il ne comprenait pas qu’elle était folle, parce qu’elle n’était rien d’autre que le Rêve.
Il s’allongea à ses côtés, sans la toucher comme s’il eût craint de la souiller.
Angéline recula instinctivement sur le bord du lit.
- Ne crains rien ; je ne te ferai aucun mal, dit-il.
La jeune fille se détendit, sourit de son petit sourire pâle et dans un souffle :
-Tu es gentil, toi.
Elle s’endormit pour retrouver Frédéric.
La chaleur de la journée réveilla les deux jeunes gens. Angéline se rappela aussitôt sa mission. Elle irait s’asseoir sur un autre banc, devant une autre aile de l’université :
- Au revoir, monsieur, je dois partir.
- Mais, tu ne vas pas te sauver ainsi ; je parie que tu ne sais même pas où tu vas.
- Angéline, déclara : j’ai rendez-vous avec mon fiancé.
Elle quitta la mansarde, dévala la première volée d’escaliers, puis disparut de la vue du jeune homme en en descendant la seconde. Elle rejoignit l’université. Bientôt, il fit torride, et elle en fut accablée. La tête lui faisait mal. Elle s’était assise sur un banc stratégique mais à cours d’ombre. Elle recommença à observer les passants. Soudain, elle en vit un, seul, grand, brun, la carrure large. De loin, il ressemblait au partenaire de ses rêves. Son cœur toquait très fort ; elle courut au-devant de l’inconnu. Plus elle s’en approchait, plus elle était certaine qu’il était son Frédéric. C’était lui ! Angéline sauta au cou du passant et le serra dans ses bras. Celui-ci, stupéfait, la repoussa sèchement :
- Qu’est ce qui vous prend, vous êtes folle, ma parole ! s’exclama-t-il ?!
Angéline, se rendit un instant compte de sa méprise et s’en horrifia. Mais elle se comporta de même avec le prochain homme seul, grand, brun, la carrure large qui s’aventurait par là. Celui-ci l’écarta aussi. Puis, elle recommença avec tous les hommes seuls, grands, bruns, la carrure large .Tous l’écartèrent en la traitant de folle. Frédéric la rejetait, il la rejetait ! Déchirée, elle cria et se roula par terre. Des têtes hideuses, se penchèrent sur elle. Angéline cria de plus bel : elle était dans un enfer grouillant de démons qui avaient une araignée affolée en guise de bouche. Alors elle entendit un hurlement strident, un hurlement bien connu qui se faisait de plus en plus intense : c’était le hurlement des damnés. Bientôt, tous vêtus de blanc, des démons aux yeux qui saignaient apparurent. A moins que ce ne fût des extra- terrestres. Angéline ne savait plus. A deux, ils la saisirent par les aisselles. La jeune fille ne trouva même pas la force de résister. On l’introduisit dans une soucoupe volante.
… Un homme vêtu de blanc, avec une longue barbe grise, était assis sur le bord d’un lit où elle était couchée. Angéline comprit à son allure qu’il s’agissait d’un médecin et qu’elle se trouvait dans un hôpital, mais un hôpital inconnu. En effet, tout y était rose. Elle ne savait pas ce qui l’y avait amenée. Elle se souvenait qu’elle attendait Frédéric, assise sur un banc, et que la chaleur lui frappait la tête. Puis, elle se rappela ses hallucinations.
-Alors, fillette d’où viens-tu ? demanda le docteur sur un ton bienveillant qui rassura un peu Angéline.
Epuisée par sa mésaventure, elle avoua qu’elle venait des « Longs Soupirs ».
- Eh bien, nous allons t’y reconduire, annonça le médecin toujours aussi gentiment, ce qui étonna Angéline, car enfin, elle était en faute.
Dans l’ambulance qui la ramenait aux « Longs Soupirs », elle se demandait comment on allait la recevoir. N’allait-on pas pour la punir, l’enfermer dans la petite chambre seulement meublée d’un lit blanc. Et surtout, n’allait on pas la battre ? A son grand soulagement, tout se passa très bien. Une infirmière l’accueillit gentiment et la mena vers le bureau du grand-père, tandis que les autres patients s’arrêtaient sur son passage, le regard grouillant de questions.
- Alors demanda Salomon mi sévère mi amitieux ? On s’est bien amusée ?
Angéline ne répondit pas.
Salomon qui avait été informé par le biais de plusieurs témoins que sa malade, dans une crise dont on ne savait quelle folie, s’était jetée au cou de quelques hommes avant de se mettre à hurler, demanda :
- Etait-ce le grand amour que tu cherchais, loin d’ici, Angéline ?
Celle-ci, souffla : «Oui ! » Salomon en fut ému.
Et la vie reprit son train-train quotidien pour la jeune fille plus désespérée que jamais .Mais pourtant, moins résignée que jamais.