CHAPITRE 6

 

 

    

Depuis plusieurs années déjà, Frédéric était interne dans un collège, austère bâtisse en pierres qui se dressait, agressive, au sein d’une campagne paraissant endormie par son propre silence. Il était tenu par des prêtres avec lesquels le jeune homme était en de très mauvais termes, lui qui ne croyait en rien si ce n’était à un Rêve.

       Frédéric ne savait pas prier, il ne savait pas obéir, être poli, charitable. Il ne savait pas. Les punitions pleuvaient sur lui, mais jamais il n’eût dit amen à un curé, ni à personne, pas même à Dieu s’il avait existé. Il demeurait en toutes circonstances drapé dans son orgueil et sa solitude. Il était beau à force d’orgueil et de solitude.

      Frédéric se sentait dur d’une agressivité qui ne sortait pas de ses gonds. Il en souffrait. Seule, l’apparition dans son sommeil d’Angéline, la jeune fille douce et diaphane, l’oasis de la réalité, pouvait lui apporter la tendresse et la fraîcheur que réclamaient son front et ses yeux brûlants. Sans elle, il n’eût pu vivre. Peut-être était-il névrosé ? Fou même ? Ces questions le torturaient jusqu’au bout de l’esprit

        Personne ne pouvait lire sur son visage fermé, têtu. Bien entendu, ce solitaire de Frédéric était peu aimé. De l’animosité dont il était l’objet, le jeune homme en retirait une satisfaction d’amour-propre : il  était assez fort que pour pouvoir y faire face.

        Pourtant, le jeune homme se fit un ami au collège. Il appréciait chez Olivier la finesse de la sensibilité, finesse qui donnait à celui-ci un sens aigu de la vie. Il percevait la magie des choses et des instants. C’était un poète. Frédéric se réjouissait que son camarade possédât une âme, une grande âme, parfois un peu mélancolique, avec des tourbillons, des remous, des profondeurs mystérieuses comme un océan tempéré par des courants de chaude tendresse. Frédéric aussi avait une âme, une grande âme, mais âpre comme un gouffre, brûlante comme un cratère. Une âme pleine de cailloux, de soufre,  d’acides.

 

 

       Des bois profonds et tendres entouraient le collège. Un soir de printemps, après les cours, les deux amis s’y promenèrent d’un pas tranquille. Le silence imprégné de chants d’oiseaux  les enveloppait. La nature était jolie ; elle se parait de verdure claire et fraîche. Il faisait doux. Frédéric trouva que l’heure, le décor, tout portait aux confidences. Il sentit les siennes trembler sur ses lèvres :

- Olivier, commença-t-il, d’une voix rauque, Olivier, je voudrais te parler. Si je ne m’y décide pas, je vais devenir fou. Peut-être y suis-je déjà.

- Viens, fit celui-ci, entraînant son ami sous un vieux chêne auprès duquel un ruisseau gambadait en un gentil murmure sur des galets roses, bien polis. Ils s’assayèrent. Frédéric renversa la tête contre l’arbre rugueux et contempla un moment le ciel que les branches découpaient en morceaux de cristal. Olivier rompit le silence entre eux, silence qui commençait à devenir oppressant :

- Je t’écoute, dit-il, encourageant.

- Eh bien, voilà. Depuis que je suis tout petit, j’aime une fillette, à présent une jeune fille très belle. Oui, je l’aime à en mourir et ne peux concevoir l’existence sans elle.

- C’est merveilleux ce que tu viens de me confier. Mais pourquoi prends-tu cette mine tragique pour me dire ça ? Elle ne t’aime pas ?

- C’est bien plus grave, elle n’existe pas. Elle est un songe, le plus beau et le plus frustrant des songes .Elle n’habite qu’en mon sommeil.

 La surprise se peignit sur le visage d’Olivier :

- Je ne te savais pas si romantique.

Ce fut tout ce qu’il trouva à dire dans son ahurissement. Olivier fronça les sourcils, comme s’il cherchait une solution à ce surprenant problème :

- N’as-tu jamais cherché à rencontrer de véritables jeunes filles dans la réalité ?

- Non. Jamais ! Quand je les vois se trémoussant de façon ridicule et bavardant comme des pies, elles me donnent seulement envie de devenir moine. Je trouve leur visage beau parfois ; vulgaire toujours.   Olivier… je crois que je me suis trompé d’univers…

Il continua :

- Parfois, en te trouvant si fin d’esprit, si bon, si beau aussi, je me dis que tu souffres peut-être du même mal que moi.

Olivier parut gêné :

 - Je souffre aussi, c’est exact. Une insatisfaction affective me taraude parfois, mais je crois qu’un jour, j’aimerai une  fille avec ses qualités et ses défauts. En attendant, je me nourris de ce que la nature m’a offert de ressources, et je cueille ici et là les joies que la vie distribue à tout qui est réceptif. Mais, je n’ai pas comme toi l’impression de m’être trompé de monde.

      Frédéric redressa la tête d’un geste fier et fixant Olivier dans les yeux commanda :

- Ne répètes à personne ce que je viens de te confier !

-   Ca va de soi ! 

      Ils revinrent au collège.

      Le soir, dans son lit, alors que tout le dortoir ronflait, Frédéric regrettait amèrement de ne pas avoir pu contenir son secret. Il éprouvait le sentiment douloureux de s’être ridiculisé auprès de son ami. Enfin, il était trop tard.

 

 

      Le lendemain, à l’étude, les autres chahutaient, tandis que Frédéric étudiait. Parfois, il les observait, vaguement intrigué ; il fallait bien qu’il se l’avouât : il les méprisait. « Quel plaisir peut-on éprouver à se comporter ainsi ? » se demandait-il. Pour le jeune homme, « s’amuser » était une expression vide de sens. Une fois de plus, il songea qu’il s’était trompé de monde. Quant à Olivier, il ne participait pas non plus à l’hilarité collective.      

 

  

       Les examens de fin d’année approchaient. Frédéric étudiait avec l’acharnement qui le caractérisait. Il s’émerveillait à tout bout de champ de la mécanique bien huilée de son intelligence .Il était rationnelle, perspicace. Il analysait, comparait, faisait une synthèse de tout, retirant un singulier plaisir au maniement de son esprit, esprit d’autant plus fort qu’il ne s’embarrassait pas de considérations affectives. En effet, le coeur et la pensée vivaient séparés dans le corps du jeune homme. Il était un  infirme. Les longs couloirs froids du collège, son dortoir austère, les bacs en pierre pour se laver, rien ne lui paraissait plus rude que son âme. Celle-ci s’adaptait d’ailleurs assez bien au décor.

       Un jour, comme pour s’identifier, il se regarda dans un miroir. Il avait les pommettes saillantes ; ses joues étaient creuses ; son menton volontaire et ses yeux, durs et brûlants. Une lueur de méfiance y tremblait. Un v était tracé au-dessus de son nez bien fait. Sur cette constatation, il adressa un mince sourire à son image en songeant : « C’est le v de la victoire ;  je suis de la race des vainqueurs. »Aussi, il montrait à la glace, malgré son jeune âge, une carrure solide et un cou musclé. Bref, celle-ci lui  renvoyait le reflet de quelqu’un de fort avec quelque chose de farouche.

      Frédéric passa ses examens d’humanité. Avec brio. Il était ce qu’il voulait être à tout prix : le premier de sa classe.

 

 

       Et les vacances arrivèrent. Frédéric et Olivier se firent leurs adieux ; ils promirent de se revoir, échangeant leur adresse.

      Dans le train qui le ramenait chez lui, Frédéric pensait que son ami d’apparence beaucoup plus fragile que lui était en réalité tellement plus fort, puisqu’il n’avait pas besoin d’un rêve pour vivre.  Par la vitre,  le garçon observait la campagne qui se déroulait sous ses yeux, pensive, douce, se nourrissant d’elle-même. Il s’en sentit rejeté tel un objet inutile, indésirable, et il eut une vision : son cœur  lui apparut hors de lui, de face, suspendu dans l’air, battant l’air, et morcelant le visage d’Angéline qui y était gravé. Je dois être très fatigué, conclut le jeune homme pour se persuader qu’il n’était pas fou. Son hallucination s’acheva très vite.

       Arrivé au pays, Frédéric descendit du train. Sur la route qui le conduisait chez ses parents, il vit se constituer de petit groupes de villageois qui l’observèrent à la dérobée sur son passage. Comme toujours, il ne les salua pas. Que lisait-il dans ces regards ? Du mépris pour l’ours qu’il était ou une admiration un peu craintive pour le brillant élève d’un collège renommé .Les deux, pensa-t-il, agacé presque jusqu’aux larmes.

       La maman accueillit dans la joie ce grand fils qui, une fois de plus, lui donnait beaucoup de satisfaction par ses résultats scolaires. Quelle chance que dans une famille aussi humble, pas très cultivée, eût germé un élément aussi reluisant ! Le père, lui, ne manifestait que peu d’enthousiasme à cet égard. Il se contenta de donner une grande claque affectueuse dans le dos de son fils ; puis il le regarda dans les yeux avec un air interrogateur. Frédéric lui adressa un sourire gêné. La mère joyeuse, insouciante, dressa la table en chantant.

        Au soir, Frédéric gagna la chambre qui l’avait connu petit garçon. Elle changeait à peine avec les années. Tout au plus, les dessins de la fillette devenue jeune fille s’étaient-ils multipliés sur les murs. Ici en sirène, là en biche, là encore en fleur, en nymphe ou en déesse, c’était toujours elle avec ses grands yeux verts, pleins de tendresse sauvage.

        Frédéric se coucha et, dans la pénombre, il crut voir, blanche et nue, allongée à ses côtés, Angéline. Tandis qu’il passait sur la peau satinée de celle-ci une main fiévreuse et empressée, son corps se gorgeait de sang. De tout son être brûlant, le jeune homme la couvrit,  mais quand il voulut la connaître profondément, il réalisa qu’il n’étreignait qu’une ombre. Son désir s’éteignit tandis qu’il poussait un cri de détresse étouffé par sa couverture.

       « Fou, fou que je suis » murmura-t-il, en se tapant la tête au mur. Puis il s’effondra en larmes, et son lit lui parut une tombe. Fou d’amour qu’il était Frédéric, et pour quelqu’un qui n’existait pas sinon dans son sommeil,  sinon dans son désespoir.

 

 

       Le  temps était arrivé pour Frédéric de choisir une profession.  Il avait  songé à devenir ingénieur, comme le lui avaient souvent suggéré ses parents, mais il réalisait que ce projet ne satisfaisait que ceux-ci. Non, personnellement, il avait envie d’autre chose. Mais de quoi ? Et s’il devenait psychiatre ? Plus il se sentait divisé, cassé, plus il avait envie de se rapprocher d’êtres qui l’étaient aussi. Il se sentirait moins seul avec eux. Sa décision était prise.

       Quand il fit part de son projet à ses parents, sans préciser ses motivations, bien sûr, ceux-ci furent ahuris :

- Psychiatre ! s’exclama la mère, mais c’est un métier de fou !

- Effectivement, fit le jeune homme avec un étrange sourire que seul le père intercepta, mais tel est mon goût.

- Alors, si c’est ton goût ! dit la brave femme sur un ton fataliste, avant d’ajouter :

- On connaît mal ses enfants !

.

      Le jeune homme passa ses vacances allongé sur son lit, le nez plongé dans des livres de psychiatrie. Il courait d’une page à l’autre avec une drôle de fièvre :

- Tu vas devenir fou ! s’exclama un jour la maman.

-Peut-être répondit-il.

       Mais il se rendit rapidement compte qu’il se préoccupait beaucoup de son problème. Les livres lui donnèrent  la certitude qu’il n’était qu’une partie d’un être. Il était amputé des caractéristiques féminines qui existaient de façon atténuées chez toute personne masculine. Et pourtant, il n’était rien dans son éducation qui l’eût amené à être quelqu’un d’incomplet. Sa mère était on ne peut plus douce, plus gentille, certes, un peu maman poule comme le sont toutes les braves mamans; son père se montrait bon, solide, sensible aussi. Mais non ! Jamais il n’avait manqué de quoi que ce fût. Il n’était rien dans son enfance qui contribuât à faire de lui ce malade. Il en conclut que tout bébé, il devait déjà rêver à son complément.

 

       Un coup de sonnette joyeux tinta dans la maison de Frédéric. Celui-ci alla ouvrir, et :

-Olivier !

- Bonjours ! Bonjour !

 Les deux amis étaient tombés dans les bras l’un de l’autre. C’est dire si Frédéric, d’un naturel peu démonstratif, aimait son camarade.

- Tu vas rester quelques jours ici, j’espère ? demanda t’il.

-  Je ne peux pas : dans la soirée, je dois être en ville.

 Olivier avait pris un ton énigmatique.

- Toi, tu me caches quelque chose…dit Frédéric.

- Ce n’est pas dans mes intentions. J’ai bien trop hâte de t’annoncer que je suis amoureux. Je l’ai connue de façon très banale, chez des amis. Comme j’avais raté mon dernier tram, elle m’a reconduit chez moi sur sa moto. Nous nous sommes embrassés sur le seuil, avant de se quitter ; on s’est revus et aimés de plus en plus. Tu veux la voir demanda Olivier, ouvrant déjà son portefeuille.

      Elle avait un visage aux traits aigus, entouré de cheveux châtain clair, coupés court.

      Frédéric remit la photo à son ami. :

-  Elle est ravissante !

     Les deux garçons s’exposèrent leurs projets. Olivier voulait entrer à l’université pour devenir écrivain, car c’était ainsi qu’il se ressentait.

- J’ai déjà commencé un livre, expliqua t’il.

- Ah ! fit Frédéric, intéressé.

- Sur ton rêve. C’est un sujet qui s’est imposé à mon esprit, et je le trouve magnifique…à moins que tu ne veuilles pas…

-  Je veux bien, à condition qu’on ne m’y reconnaisse pas.

- Je m’y appliquerai. Rassure-toi !

      Ainsi s’entretinrent les deux amis. Puis Olivier s’en allât rejoindre sa princesse motorisée.  

      Les vacances tiraient à leur fin. Pour bien en profiter, Frédéric alla se promener souvent dans les bois, se forçant à abandonner ses livres qui parfois lui donnaient le vertige. Déjà les feuillages vieillissaient : le vert avait perdu de sa fraîcheur. Il était terne. Bientôt, le bois étincellerait, magique. Mais le jeune homme ne serait plus là pour l’admirer. Il fréquenterait l’université, cette énorme fourmilière qui d’avance l’impressionnait.

 

 

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