CHAPITRE 5

 

 

 

 

         

Angéline eut dix ans. Elle jouait, étudiait et rêvait  à son rêve toujours le même. Angéline eut douze ans, puis treize et elle continuait à rêver, à rêver, tandis qu’elle étudiait de moins en moins, faisant pleuvoir les coups sur elle. Enfin, Angéline atteignit ses seize ans. Son corps était celui d’une femme maintenant, toute en courbes douces. Angéline aimait à en mourir, Angéline était l’Amour.

      A l’école, elle était présente de corps, mais plus jamais d’esprit, et ses parents finirent par l’en retirer. Ils la conduisirent alors chez des hommes en blanc. Elle les détestait. Ils avaient tous un regard dur et  pointu qui essayait de s’enfoncer dans son âme pour tuer le jeune homme brun, aux yeux brûlants de passion. La jeune fille passait ses journées dans un rocking-chair, berçant  inlassablement son rêve. Ses parents n’étaient plus pour elle que des étrangers. Ils lui parurent bientôt complètement irréels. Quand elle entendait leurs propos, ceux-ci lui semblaient venus d’un autre monde. Sa seule réalité, c’était Frédéric avec sa voix de chair.

      Un jour, de l’étage, sa mère hurla sur un ton strident : « Angéline ! » Celle-ci ne répondit pas. La mégère tonna une seconde fois : « Angéline ! ». Irritée, elle dévala les escaliers, ouvrit brusquement la porte du salon où se tenait sa fille, se dirigea vers elle, la saisit avec force par les épaules et la secoua brutalement. La jeune fille poussa un cri de terreur et alla se réfugier, toute tremblante, derrière un fauteuil. La mère déclara : « Cette fois, ce n’est plus possible, il faut l’interner ! »

     « Interner… interner… » Qu’est-ce que cela pouvait bien vouloir dire ? A lui seul, ce mot lui faisait peur.  « Frédéric, sauve-moi, sauve-moi ! » supplia-t-elle, la voix cassée entre la peur et les sanglots. Mais le jeune homme n’était pas là, il n’avait pas encore franchi le lien ténu entre le rêve et le réel.      

      Dix minutes s’écoulèrent, et deux hommes en blanc pénétrèrent dans la pièce.  « Des martiens ! Ce sont des martiens ! », pensa Angéline qui se collait au mur comme si elle eût voulu qu’il l’absorbât. Les deux extra-terrestres l’empoignèrent. Ils lui firent mal avec leurs mains d’acier. Mais que faire contre tous ces doigts qui meurtrissaient sa chair et son amour ? Dehors, l’attendait une soucoupe volante d’un blanc agressif qui lui lança à la figure des jets de feux bleus. « Laissez-moi, laissez-moi ! »haletait la jeune fille en se débattant. On l’introduisit de force dans le véhicule spatial. Le moteur s’énerva terriblement : « On décolle », pensa t’elle, effarée. Elle poussa un hurlement qui fut englouti par celui qu’émit la soucoupe en s’envolant. Angéline s’évanouit.

       La jeune fille se réveilla dans un lit inconnu. Les martiens l’entouraient. Ils lui parlaient mais dans un langage qu’elle ne comprenait pas. Kidnappée qu’elle avait été. Kidnappée par de hideux martiens. L’un d’eux s’approcha d’elle avec une seringue menaçante. Angéline essaya de toutes ses forces d’échapper à ce nouvel attentat. Mais en vain. Deux autres la maîtrisèrent, et elle sentit l’aiguille plantée comme un dard dans sa chair faite pour les caresses et les baisers de Frédéric. Puis sa peur s’atténua. Ses ennemis n’étaient peut-être pas aussi mauvais qu’elle ne se l’était imaginé. Elle observa autour d’elle la pièce où on la retenait captive : elle était toute blanche, y compris la garde-robe. Angéline s’endormit.

 

 

      

       Le lendemain, un homme en blanc lui parla doucement, presque tendrement. Il lui expliqua qu’elle était dans un hôpital, car elle était très malade. Lui-même était médecin. Angéline eut moins peur de lui que des autres personnes en blanc. Il avait une bonne tête avec une grosse moustache grise et beaucoup de petites rides en bataille, autour des yeux bienveillants, un peu tristes. La jeune fille lui répondit qu’il se trompait : elle allait bien. Elle fut même un court instant sur le point de lui confier son secret ; ses lèvres s’en étaient entr’ouvertes, toutes tremblantes, puis elle les pinça, enfermant ainsi en elle-même le plus beau des secrets.

- Aimez-vous vos parents ? demanda le vieux docteur, gentiment.

- Non, répondit froidement Angéline.

- Pourquoi ?

- Parce que.

- Vous avez des amies, des  copains ?

- Non, je n’en n’ai pas.

 - En êtes-vous certaine ?

- Certaine.

- Vous n’aimez donc personne… ?

- Personne, mentit Angéline en enserrant sa poitrine de ses deux bras. Elle soupira… 

       Le vieux docteur Salomon sentant qu’il la dérangeait choisit de s’en aller.

     Elle était sauvée et son rêve, intact.   

     

 

      Angéline écrase son beau visage contre la vitre d’un couloir sévère, froid, tout blanc. Il neige. Un sourire tendre se dessine sur ses lèvres. Elle se promène dans les allées enchantées du parc avec, la serrant par la taille, Frédéric. Sur leur passage, des sapins les saluent en leur lançant de la neige qui étoile leurs habits de satin bleu. Tout à coup, la vision d’Angéline s’estompe. Il ne reste plus rien de vivant dans le parc, à part quelques moineaux transis,  taches noires de désespoir, dans la blancheur délirante de solitude. Un vide immense creuse Angéline.

 

     La jeune fille erra longtemps dans l’hôpital avant d’échouer dans un salon où quelques personnes étaient affalées en des fauteuils. Elle s’assit, rigide, sur le bord d’un divan. Tout à coup, une grosse figure aux traits épais, aux yeux globuleux, garnie d’une abondante chevelure rousse, en bataille, lui fit face. Alors, ma chérie, on rêve ?demanda l’intrus .D’un bond, Angéline se sauva affolée, tandis que des rires grossiers éclataient derrière elle.

    «  Frédéric, ne m’abandonne pas ? Que fais-je ici avec ces pantins ? Que fais-je ? » Alors, elle entendit, une voix qui lui dit : « Patience, mon amour, un jour, je serai près de toi. » Frédéric parlait en elle, Frédéric était là, dans son corps. Un frisson d’amour lui parcourut tout l’être.

       Le soir, dans son lit, ce frisson continua sa course en elle, s’intensifiant à l’endroit le plus secret de sa chair. Angéline était émerveillée.    

      Les premières lueurs de l’aube posèrent un baiser sur ses paupières. . Elle ouvrit les yeux et se heurta douloureusement à une réalité dont elle était exclue. « Frédéric pourquoi m’as-tu quittée ? J’ai mal, j’ai trop mal ! » Inconsciemment Angéline jetait ces paroles.

     Deux  démones  dont les yeux crachaient des flammes firent   irruption dans sa chambre, la sommant de se taire. Angéline hurla, protégeant son visage de ses deux bras croisés et crispés à mort. Elle se sentit alors emmenée par les démones dans une petite chambre seulement meublée d’un lit blanc. Angéline continua de crier telle une bête traquée… par le feu. Un diable à moustaches pénétra dans la pièce en question. Il avait les yeux incandescents, mais ils ne lançaient pas de flammes. Les démones immobilisaient leur victime, pendant que le diable lui faisait une piqûre en murmurant : « Là, là, ça va aller, maintenant. » Bientôt, la jeune fille n’eût presque plus mal à l’âme, presque plus. Elle reconnut le vieux docteur aux yeux bienveillants, un peu tristes, ce docteur qu’elle aimait bien. Une grande paix inonda Angéline.

 

    

     Les jours passèrent, s’étirant mollement à l’échelle du temps.

     Les parents d’Angéline rendaient régulièrement visite à leur fille, prenant des mines confites. Au début, celle-ci ne les reconnaissait pas. Les « ça va, ma chérie ? » de ces étrangers ne la touchaient ni ne l’étonnaient. Elle attendait qu’ils s’en aillent, et puis c’était tout.

     A présent, les choses et les êtres avaient repris quelque consistance pour la jeune fille. Toutefois, elle avait au fond d’elle-même la certitude qu’un jour, elle rencontrerait Frédéric, car c’était écrit dans les astres qu’elle interrogeait, le soir, au bord de la nuit immense ; la nuit, cette présence, cette complice. Mais pourtant, il lui arrivait d’avoir des doutes : Frédéric existait- il ? Ne l’avait elle pas inventé ? Dans ces moments là, c’était un enfer qu’elle vivait. Mais ils étaient rares et ne duraient jamais bien longtemps.

     Maintenant Angéline se savait à l’hôpital et elle voulait bien admettre que si aimer un être à la folie, un être qui existait quelque part mais qu’on n’avait jamais vu qu’en rêve était une maladie, qu’alors oui, elle était malade.

       Elle frayait très peu les autres. Elle se sentait seule avec les patients des « Longs Soupirs »  Seule avec son  beau secret. La maladie de ceux-là qui sans doute n’avait pas l’amour pour motif lui semblait tellement triste, tellement plus triste que la sienne. En quelque sorte, elle se sentait privilégiée.

       De tout l’hôpital, uniquement le docteur Salomon  lui inspirait de la sympathie. Le regard tendre qu’il posait sur elle, la rendait moins farouche. Parfois même, la jeune fille souriait au vieil homme, et c’était pour lui comme une grande fête. Elle s’en rendit compte et sourit plus souvent à celui qu’elle appelait en elle-même son grand-père.

 

 

- Comment vas-tu, ma fille ? demanda la mère d’Angéline, en insistant sur le «ma ».

Angéline se tut.

- Tu vois comme ton père et moi nous t’aimons : nous sommes là à chaque visite, hein papa !? s’exclama-t-elle en se tournant vers son époux.

- A chaque visite, répéta le mari.

     Angéline s’obstina dans le silence. Sa mère s’énerva et, après avoir jeté un coup d’oeil autour d’elle pour s’assurer qu’ils étaient bien seuls :

- Mais, vas-tu parler. Tu le fais exprès de te taire pour nous contrarier. Et voilà pourquoi on élève des enfants ! Tu ne pouvais pas continuer tes études, comme les autres, flirter, chercher un mari. Tu ne pouvais pas, dis ? Ah ! j’ai envie de te secouer !

       La fille, muette, insensible à l’irritation de sa mère, fixait le sol. Elle n’avait rien à lui dire .Tout ce qu’elle savait, c’était qu’elle ne retournerait jamais vivre chez elle. Ici, elle se sentait à l’abri.  Et elle avait un grand-père. Et elle avait l’amour. Angéline ne réalisait pas qu’elle avait gagné sur la mégère exaspérée la plus absolue des victoires. Ses parents ne vinrent plus la voir au risque de passer pour ce qu’ils étaient : des monstres.   

 

    

      Avec le grand-père, le docteur Salomon, travaillaient l’un ou l’autre interne. Angéline les redoutait, car ils lui posaient  des questions brutales. Parfois, elle se réfugiait dans sa chambre et suppliait  à voix basse :  

    «  Frédéric ! Frédéric !  Quand vais-je te rencontrer ? Quand vais-je pouvoir appuyer ma tête sur ton épaule solide ? Quand vais-je pouvoir nicher ma figure dans ton cou musclé ? Quand ? Frédéric ? Quand ? où ? En dehors de notre sommeil ?

 

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