CHAPITRE 4

 

 

   

Le petit Frédéric étalait une carte de géographie sur la grande table de la cuisine. Les soldats, les tanks, les avions, les navires, tout était prêt pour conquérir le monde, en attendant de conquérir la petite fille de son sommeil, dans la réalité. Il regarda un moment les gamins jouer dehors, tous ensemble, à la guerre. Lui, le combat, c’était seul qu’il le menait.

       Sa mère faisait la vaisselle. Il l’aimait tellement fort, sa maman, aux bras d’amour qui le serraient parfois à l’étouffer. Sa maman aux mains apaisantes. Il l’aimait presque autant qu’Angéline, mais de toute autre façon.  Pourtant, si la brave femme adorait son enfant, elle ne le connaissait point. Et heureusement d’ailleurs, pensait Frédéric, car il ne le souhaitait pas. Il lui cachait ses faiblesses, ses chagrins,  son goût de la perfection, sa volonté d’être le meilleur dans tout ce qu’il entreprendrait dans la vie. Il ne lui confiait pas non plus que lorsqu’elle trouvait qu’il avait le nez de son père, les yeux de son oncle Gérard, les oreilles de sa tante Odile, etc.…il se demandait, blessé dans son orgueil : «Et moi, qui suis-je dans tout cela ? » Mais, il ne disait rien, fier dans son armure où son coeur battait vigoureusement.

        Le soir, Frédéric entrait dans sa chambre, ôtait ses vêtements et les rangeait soigneusement sur une chaise ? L’ordre était l’un de ses principes. C’était le moment le plus agréable de la journée, quand sa peau libérée allait rejoindre ses draps ; quand il abandonnait à la couche moelleuse la fatigue de toute la journée ; quand sa mère l’embrassait  une dernière fois. Mais quelque chose abîmait ce bonheur-là : avant de quitter la chambre, sa maman éteignait la lumière. Brusquement plongé dans l’obscurité où son regard se noyait et son âme se perdait, Frédéric suffoquait. Heureusement, à l’emplacement de la porte, à environ un mètre du sol, à gauche, un petit point jaune brillait tel une étoile. Il la fixait, et bientôt celle-ci suffisait à dissiper son angoisse.

      

     Il voit Angéline toute seule, dans un endroit  que l’on bombarde. Elle ne sait où fuir. « J’arrive, j’arrive, hurle Frédéric en courant. Une bombe explose à quinze mètres d’elle, environ ; la seconde suivante, à dix mètres. Il la rejoint, la renverse au sol. Une troisième bombe explose plus proche d’eux encore, mais ils sont indemnes. Il la sauvée de la Mort, elle qui est la Vie. Il l’a sauvée de la Haine de l’Homme, elle qui est l’Amour. Le bombardement a cessé. Un grand silence règne sur la ville qui fume.

     

      Frédéric rejoignit Angéline dans leur profond sommeil. Ils s’aimaient si fort !!!

 

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        Le petit garçon entra en première année. Bien que l’école ne se situât pas très loin de chez lui, jamais sa mère ne l’eût autorisé à s’y rendre seul. «C’est tellement dangereux cette route à traverser ! » disait-elle.  Parfois, l’enfant trouvait que sa maman était trop protectrice. Il eût tellement aimé qu’elle le laissât être grand.    

       En classe, pendant le cours de mathématiques, l’instituteur interpella Frédéric :

- Toi, viens au tableau !

- Pourquoi ? Je vois bien de ma place.

       Le maître en resta sans voix.

      Frédéric n’aimait pas l’enseignant. De quel droit l’obligeait-il à apprendre des choses qu’il assimilerait bien tout seul, grâce aux livres. Il faut dire qu’à six ans et trois mois, il savait déjà lire et écrire. Ah !vivement que je sois adulte pour être mon propre maître ! » songeait Frédéric. Peut-être ne suis-je pas fait pour être un gosse. L’idée germa dans son esprit de saboter et devoirs et compositions. « Ainsi, se disait-il, c’est moi qui gagnerai sur ceux qui veulent me contraindre. » Il serait seul à connaître sa victoire, mais cela lui suffisait.

      Depuis lors, le brillant élève qui, sans se donner de mal, ne récoltait que de performantes notes, ramena à la maison zéros sur zéros ; sa maman s’attrista de ce changement, et le père grogna. Un jour, comme le brave homme voulait forcer son fils à faire des devoirs supplémentaires, celui-ci sentit une rage indescriptible lui envahir la tête. Il crut que son cerveau allait éclater…  …

     …Il ouvrit les yeux. Tout dansait autour de lui... Tout baignait dans la brume. Des mains chaudes lui tapotaient les joues. Il reconnut alors, face au sien, le visage aimé de sa mère, moins rouge que d’habitude et crispé par l’angoisse.

- Que se passe-t-il ? Maman, que se passe-t-il ?

- Mon petit, mon tout petit, tu es tombé évanoui. C’est la faute à ton père : il n’avait qu’à te laisser tranquille. Tu n’en peux rien si tu n’es pas intelligent.    

       Frédéric réalisa : tomber dans les pommes de rage ! Eh bien, il fallait le faire ! D’ailleurs, de sa part, cela ne l’étonnait pas. Il eut le sentiment d’avoir remporté une victoire sur l’autorité paternelle.

       Puis, il se souvint des paroles de sa maman : « Tu n’en peux rien si tu n’es pas intelligent. « Pas intelligent, moi ! C’est ce qu’on va voir ! » se dit l’enfant . Il ne revint plus jamais de l’école qu’avec des maximums. Ses parents en étaient consternés.

 

 

      A la récréation, quand Frédéric participait aux jeux, c’était toujours lui qui les dirigeait. Qu’il jouât aux cow-boys et aux Indiens, aux gendarmes et aux voleurs, c’était lui le chef.

    Quand il faisait une partie de cartes, il trichait si adroitement qu’il gagnait à chaque fois. Mais la plupart du temps, préférant sa solitude,  ses livres, son grand Rêve, il se refusait à se divertir avec les autres enfants.

       Le soir, dans son lit, il songeait que sa douce fiancée vêtue d’une petite robe de nuit en coton bleu pâle n’était pas faite comme lui pour vaincre, elle qui était la Tendresse. Il ne connaissait rien de la vie d’Angéline. Il sentait seulement qu’elle  était perdue en des douleurs beaucoup trop grandes pour elle, mais il ne savait pas en quoi celles-ci consistaient.  « Plus tard, mon amour tu seras heureuse : je serai  ta force, ton bouclier.

 

 

      Les longues vacances arrivèrent. La mère de Frédéric trottinait à longueur de journée dans toute la maison ; elle nettoyait, briquait, repassait le linge, etc… en chantonnant et en distribuant des baisers à son fils entre chaque action.

      Frédéric lisait et relisait des romans d’aventure. A chacun d’eux, il s’identifiait au héros. Ou bien, il continuait à dessiner la petite fille de son rêve avec amour. Quand sa mère lui demandait de qui il s’agissait, certain qu’on ne le prendrait pas au sérieux, il répondait : « Mais, c’est la petite fille de mes rêves ! Voyons !».

       Frédéric considérait que sa maman était la plus belle femme du monde (sans tenir compte d’Angéline qui n’était encore qu’une enfant), et gare à celui qui voulait la détrôner. Une rage froide le prenait quand son papa feuilletant un magazine prétendait que l’un ou l’autre mannequin était plus belle que sa mère. Mais sa colère ne durait jamais bien longtemps, car il aimait son père, ce géant à la voix prenante et ferme. Il adorait passer les soirées d’été, délivrées des chaleurs accablantes, assis à ses côtés, sur les marches de l’escalier menant au potager, derrière sa maison. Dans ces moments-là, il se sentait plus petit et plus grand que d’habitude. Plus petit à cause de la stature imposante de son père, et plus grand, presque adulte, parce que celui-ci lui expliquait des choses de la vie, en tirant de temps à autre sur sa pipe. Il régnait alors entre eux deux une forte complicité.                                              

     Frédéric était heureux : il protégeait bien au fond de lui son bonheur pour en donner tant et plus à Angéline quand ils seraient grands, au sein de leur réalité.

 

      Quand la mère n’entendait plus ni ne voyait son fils, elle était certaine qu’il se cachait à la cave ou au grenier, occupé à démonter un de ses appareils ménagers. Effectivement, elle finissait toujours par le surprendre au milieu d’un tas de pièces qui avaient constitué, soit son mixer, soit son moulin à café, soit son fer à galettes…. Alors, Frédéric prenait un vif plaisir à remonter les appareils en question.

       Il avait une belle vie.

       Plus tard, il bâtirait grâce à ses talents de bricoleur et à son sens technique développé une merveilleuse maison pour y loger leur amour.

      Mais il réfléchissait trop, cet enfant précoce. Il se demandait parfois si Angéline existait en dehors de ses songes. Il finit par être certain qu’elle n’était qu’un fantôme ; un fantôme de son esprit. Et là, il commença à souffrir.

 

 

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