CHAPITRE 3

Angéline entra en première année.
L’institutrice était une vieille fille aigrie. Un chignon étriqué dans la nuque la résumait à merveille. Elle venait en classe accompagnée d’un beau chien noir et blanc, de taille moyenne, nommé Willy. Il se promenait à sa guise entre les bancs. La petite, avide de tendresse, vivait dans l’attente que l’animal s’approchât d’elle pour plonger la main dans sa fourrure réconfortante. C’était alors pour la fillette un moment béni. Elle eût tellement aimé posséder un animal. Mais elle devait se contenter de quelques oiseaux fugitifs, auxquels elle donnait l’hiver un peu de pain et de lard.
Un jour, Angéline rencontra dans la rue un beau chat tout noir, aux grands yeux vert émeraude. Il miaulait tristement et semblait perdu. La fillette le souleva, le serra contre elle à l’étouffer et pleine d’appréhension, le ramena à la maison. Sa mère, justement de bonne humeur ne contesta point. Angéline, prétextant très tôt la fatigue, revêtit sa petite robe de nuit en coton bleu pâle et rejoignit son lit avec son compagnon. Elle pleura de bonheur, murmurant des mots tendres à l’oreille du petit félin qui vibrait tout contre elle. Soudain, sa mère fit irruption dans sa chambre et, prétextant que le propriétaire du minet était venu le réclamer, elle s’en empara d’un geste brusque, puis partit avec lui. Un grand trou s’était creusé en la petite fille : elle venait de perdre son premier ami. Désespérée, elle se réfugia dans le sommeil pour rejoindre Frédéric, lui que personne au monde ne pouvait lui ravir.
Par un jour de bienveillance, la mère d’Angéline offrit une grande joie à la fillette : un poussin, petite boule d’ouate jaune qui tint entre ses deux menottes. Il suivit partout dans la maison l’enfant qui trouva en lui une raison de vivre en attendant Frédéric dans la réalité ? Malheureusement, le poussin tomba malade. « Mon Dieu, faites qu’il ne meure pas ! » suppliait sans arrêt Angéline. Mais le Tout-Puissant resta insensible à la prière de l’enfant, et le poussin s’éteignit. Ce fut elle qui recueillit son dernier, imperceptible souffle.
Courageusement, mais le cœur en lambeaux, elle enterra son ami dans un coin du jardin en deuil. Elle lui édifia une tombe avec de petits cailloux blancs soigneusement choisis et planta à la tête de celle-ci la croix bleue qui avait longtemps été fixée au-dessus de son lit.
Les excellents résultats scolaires d’Angéline étonnaient l’institutrice parce qu’elle voyait l’enfant souvent absente, le regard perdu dans elle ne savait quels rêves. La mère se montrait très fière de sa fille. La petite en était heureuse mais une nouvelle crainte naquit en elle : celle de rater un devoir et d’ainsi décevoir sa mère.
Ce fut ce qu’il advint un jour : sa note en mathématiques ne fut guère brillante. La fillette rentra à la maison très angoissée. Elle avoua à sa mère ce qui lui semblait un crime.
La mégère éclata en sanglots bruyants :
- Comment peux-tu me causer un pareil chagrin ? se plaignit-elle.
- Je ne l’ai pas fait exprès, maman chérie ; ne pleure plus. Tandis qu’elle prononçait ces paroles, Angéline, d’une main tremblante, caressait la tête de sa mère qui était assise à table.
- Je me sens si mal que je vais aller au lit, déclara la mère.
Peu après, Angéline au comble de l’anxiété, la rejoignit. La marâtre gisait immobile sur sa couche. L’enfant la crut morte et cria : « maman ! ». La mère bougea de façon imperceptible, telle une malade très atteinte et d’une voix rauque : « vois dans quel état tu me mets. Je t’en supplie, ne recommence plus. »
Au bout de quelques heures qui parurent très longues à la fillette, la grande malade se trouva miraculée. Ce fut dans le sommeil que la petite alla trouver la sérénité, auprès de Frédéric qui lui ouvrait toujours les bras.
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Puis vinrent les vacances de Noël.
Un matin, Angéline alla regarder par la fenêtre. Comme c’était beau ! Le père Noël avait déposé sur la terre un paysage façonné dans la neige. L’enfant sourit et murmura : «Merci. »
Un grand sapin garni de boules argentées avait trouvé une place dans un coin du living. Des lucioles multicolores enfouies dans les branches s’y allumèrent le soir. L’arbre était comme une grande fête dans l’univers de la petite fille. Au pied de celui-ci était nichée une crèche garnie devant laquelle deux bougies blanches semblaient monter de garde. Angéline se plut à les regarder brûler, le soir, dans la pénombre. Elle aimait l’odeur de la cire fondante.
A la rentrée des classes, le sapin fut jeté à la poubelle. Dans l’univers à nouveau froid, dur où évoluait l’enfant, le rêve de Frédéric, son amour, continua à être sa seule source de joie.
Un soir où le sommeil tardait à venir, Angéline se demanda où elle verrait Frédéric pour la première fois. Peut-être, comme elle serait danseuse étoile, le rencontrerait-elle sur une scène de théâtre, artiste lui aussi. Là, il l’enlacerait, la courberait, la soulèverait dans ses bras, ignorant le public.
Peut-être serait-ce lors d’une expédition dans la brousse ou au Pôle Nord au cours desquelles il la protègerait de tous les
dangers. Ou peut-être tout simplement dans une prairie, une prairie pleine de fleurs et de chants d’oiseaux. Il lui ouvrirait les bras, elle s’y jetterait, lui donnerait ses lèvres. Elle embrassa alors son oreiller ; quelque chose de doux bougea dans son cœur qui lui fit légèrement et délicieusement mal. C’était merveilleux. Elle s’endormit en souriant, confiante, dans les bras de Frédéric.
L’école d’Angéline était située au milieu d’un vaste parc aux grands sapins fiers. Il y avait aussi des chênes paternels, des bouleaux sensibles, des érables, des hêtres.... Quelques parterres de fleurs s’épanouissaient à la bonne saison. Un mur très haut était recouvert de lierres touffus, accaparants, saignant au cœur de l’automne. De celui-ci dépassait un toit rouge avec deux tourelles et des cimes de sapins bleus. N’était ce pas là, dans ce château, qu’habitait son Prince Charmant, le petit garçon de ses rêves ? se demandait Angéline. Mais un jour, le mur fut abattu, et la demeure, simple maison de maître, apparut sans son mystère. Le jardin qui l’entourait n’avait rien lui non plus d’idyllique comme se l’était imaginé la fillette. Elle apprit bientôt que la demeure était occupée par un vieux monsieur sans histoire, sans énigme.
Mais où Frédéric pouvait-il bien habiter ? Dans un vrai, un magnifique château, cette fois ? Ou tout simplement, en ville, dans un appartement aux tristes radiateurs pour se chauffer ?
De plus en plus souvent, Angéline revenait à la maison, sans une gomme, sans un taille crayons, sans une écharpe… Les coups pleuvaient. Mais la peur ne faisait qu’aggraver la distraction
de la petite fille. Quand, sur le chemin qui la ramenait chez elle, l’enfant s’apercevait qu’elle avait égaré quelque chose, elle retournait en hâte à l’école, le cœur battant comme fou, et elle fouillait chaque endroit où elle était passée. Mais souvent ses efforts se soldaient par un échec : l’objet perdu restait perdu. Elle abandonnait finalement ses recherches et revenait chez elle comme un petit animal effrayé par la menace du châtiment.
Il arrivait pourtant que sa mère, conciliante, fit en s’apitoyant sur la pâleur de sa fille : « Mais il ne faut pas te tracasser pour si peu. » A moins que pleine de colère, elle ne lui appliquât la menotte sur sa poitrine et, d’une voix au sombre mystère, ne lui dît : « Sens comme mon cœur bat vite. A cause de toi, il s’arrêtera de battre beaucoup plus tôt que prévu par la nature. »
Encore une fois, en dormant, la petite fille trouva la paix de l’âme dans les bras de Frédéric. Comment eût elle été sans lui ?