CHAPITRE 2

Frédéric, le petit garçon aux yeux brûlants, s’affairait à son jeu de construction couché à plat ventre sur le sol de la cuisine. Ici, une église, là quelques maisons d’habitation, là une école, là encore une ferme… Son père, un gars robuste, aux traits burinés, enfoncé dans l’unique fauteuil de la pièce, lisait son journal déplié. Il tirait sur son éternelle pipe, et des volutes de fumée s’élargissaient vers le plafond avant de s’y dissoudre.
Quant à sa mère, elle était une grosse femme, toute petite, rubiconde. Elle préparait consciencieusement le repas du soir.
Le silence dans la pièce était presque total ; à peine était-il rompu de temps à autre par quelques bruits de vaisselle et par de rares paroles des parents.
Une délicieuse odeur de potage parla aux narines de Frédéric. Comme maman fait bien la cuisine ! songea-t-il ; comme elle nous aime !
Ils se mirent à table. Le garçonnet buvait doucement sa soupe très chaude quand :
- Et si nous mettions le petit à l’école maternelle, Marthe ?
- Tu n’y songes pas, voyons papa. Je ne suis pas de ces mères qui ont hâte de se débarrasser de leur enfant.
- Bon ! N’en parlons plus ! J’ai seulement cru un moment que cela pouvait être une distraction pour lui.
La mère s’adressant alors à son fils :
- Tu aimerais aller à l’école, dis ?
Frédéric, le nez plongé dans son bol de soupe, fit « non » de la tête.
- Il sera tôt assez pour lui de se faire du soucis quand il entrera en première année, décida la mère pour clore la discussion.
Le soir, dans son lit, le petit garçon songea qu’il l’avait échappé belle. Il lui était déjà bien pénible de devoir obéir à ses parents, mais à des étrangers, ça alors ! il ne pouvait en supporter l’idée.
Frédéric savait où se trouvait l’école du village. Par la fenêtre de la cuisine, il pouvait la voir à gauche du grand champ de blé. Elle se situait de l’autre côté de la route, au bord de celle-ci. Toute en pierres grises, elle montrait une mine austère. Derrière elle, s’étendait la cour de récréation où par moment des enfants jouaient très exaltés, jusqu’à ce que une cloche retentît. Ils se rangeaient alors deux par deux, (comme des petits soldats bien dressés, songea Frédéric) puis ils disparaissaient dans le bâtiment sévère.
Le petit garçon chassa de son esprit l’idée pénible qu’il n’échapperait pas éternellement à l’autorité d’un enseignant.
Il se détendit dans ses draps qui sentaient bon l’herbe fraîche. Comme il faisait encore jour, il regarda, dessinée au mur, ici en fée, là en sirène, là encore en oiseau, Angéline qui lui adressait autant de sourires timides. D’un doigt, il caressa ses dessins, déçu par le contact froid du mur. Puis, la nuit venue, il crut sentir contre son épaule la petite tête de la fillette tant aimée. Il la caressa, se rendant à peine compte qu’il ne touchait que lui-même. Et ce fut Angéline, encore et toujours la douce, la tendre Angéline qu’il rejoignit dans son sommeil.
Parfois, quand l’un de la famille était malade, ou bien une connaissance, les parents de Frédéric s’emparaient d’un gros livre rouge niché sur le haut dressoir de la salle à manger. Puis, avec des mines intriguées, ils le compulsaient, leurs têtes rapprochées au-dessus de la table. L’enfant avait pu s’apercevoir qu’il était abondamment illustré, et sa curiosité en était piquée. A chaque fois, il s’approchait de la table, silencieux et souple comme un chat, mais au moment précis où il allait distinguer quelque chose, ses parents refermaient le bouquin en disant : « Nous le reprendrons quand le petit sera couché » Et le petit pensait qu’il en avait assez d’être petit et qu’il trouverait tôt ou tard le moyen de percer le mystère du livre rouge.
Enfin, un jour que son père était parti au travail et sa mère, absente pour dix minutes, Frédéric tira une chaise devant le dressoir, y grimpa, se hissa sur la pointe des pieds et, les bras allongés, du bout de ses deux index tendus, il attira le livre rouge vers lui et s’en empara. Ensuite, avec des gestes mystérieux, il l’ouvrit. Les planches colorées qui lui apparurent pour commencer ne signifiaient rien pour lui. Un peu désappointé, il continua tout de même à tourner les pages et… : « Oh ! Une femme nue avec un bébé dans son ventre. »Le garçonnet, comme pris en faute, referma le fameux bouquin d’un geste brusque et s’empressa de le ranger. A peine avait-il remis la chaise en place que sa maman rentrait. Devant la mine inhabituelle de son fils, celle-ci s’inquiéta :
- Qu’y a-t-il mon petit, ça ne va pas ?
- Oh ! Si, affirma Frédéric en rougissant ; tu te fais des idées, maman.
Pendant toute la journée, le petit garçon demeura songeur. Il observait sa maman et souriait, attendri, quand, tout à coup, une question s’imposa à son esprit : « Comment, diable, avait-il bien pu faire pour sortir de sa mère ? »Il chercha longuement la réponse, avant de se décider à questionner celle ci à brûle-pourpoint :
- Maman, comment font les bébés pour sortir de leur mère ?
La brave femme, interloquée, devint encore plus rouge qu’à l’accoutumée :
- Mais…mais… comment sais-tu ?
- J’ai deviné, mentit Frédéric. A tes histoires de choux, de cigognes, je n’ai jamais pu y croire vraiment. Mais réponds-moi, maman !
Alors, la mère choisit de satisfaire la curiosité de son fils. Elle trouva les mots qu’il fallait. Comme c’était simple ! songea-t-
elle.
Par après, Frédéric songea au temps où sa bien aimée devenue grande porterait à son tour un bébé dans son ventre. Il en était tout ému.
Un soir, dans son lit, Frédéric se demanda où pouvait bien vivre sa fragile biche. Il se l’imaginait malheureuse, sans amour, dans un orphelinat tenu par des religieuses acariâtres. Ou bien chez des parents cruels qui la battaient. Mais impossible, tout à fait impossible de se la représenter comblée dans un foyer heureux, car alors, au service de quelle cause eût-il mis sa force et sa bravoure ?
La fatigue le gagna. Avant de s’y abandonner, il étreignit son oreiller en murmurant : « Ma chérie, ma chérie. » ainsi rejoignit-il sa petite fiancée qui l’attendait dans leur sommeil.
Mais, dans l’univers douillet, calfeutré du petit garçon, soufflait parfois le vent de la peur : celle qu’Angeline ne mourût. Car il mourrait au même instant qu’elle. Il ne savait pas pourquoi mais il en avait la certitude. Son lit, berceau de son rêve ne serait plus qu’un tombeau.
Mais à quoi pouvait bien ressembler la mort ? se demandait il souvent. L’enfant se la représentait volontiers comme un fantôme aux longs voiles blancs, tentaculaires, flous, impalpables, au milieu desquelles brillaient de grands yeux jaunes comme des soleils, mais des soleils de glace.
Un soir, le cocon familial partit pour la ville. Le père y travaillait, mais Frédéric et sa mère ne s’y rendaient que très rarement, car les trajets étaient longs et coûteux. Cette fois, ils allaient assister à un feu d’artifices. Le petit garçon n’en n’avait encore jamais vu mais on lui avait dit que c’était merveilleux. L’impatience le rendait fiévreux. Il ne fut pas déçu : au contraire ce fut encore plus beau qu’il ne se l’était imaginé ; beau comme un orage, mais un orage de mille feux, de mille couleurs. Il regretta seulement que sa petite fiancée ne fût point à ses côtés pour admirer, elle aussi, cette fête de la nuit. Plus tard, dans son sommeil, il raconta à la fillette les mirifiques explosions d’étoiles multicolores qui s’étaient mêlées à celles argentées du ciel.
Le soir, il lui arrivait de toucher du bout des lèvres la nuque d’Angéline qu’il imaginait à ses côtés; alors, il sentait tout son corps se tendre à l’appel de la fillette et, à son grand ravissement, son être était tout remué par une ineffable douceur. « Comme c’est étrange ! »constatait-il, ravi, mais un tout petit peu déçu aussi de ne rencontrer qu’un rêve.
Une nuit, Frédéric entendit un bruit suspect dans la maison, un bruit qui ne lui était en tout cas pas familier. Le cœur lui battit très fort : et si c’était un bandit ? ! Et s’il allait attaquer sa mère ?! D’un bond, il fut debout, alla pieds nus jusqu’à la porte de sa chambre, l’ouvrit tout doucement et dressa l’oreille. Plus rien ! Avait-il rêvé ? Il descendit dans la salle à manger plongée dans le silence total. Ce fut alors qu’il crut entendre à nouveau un craquement insolite provenant de la cave. Sans hésitation, il se dirigea vers la cuisine et se saisit d’un long couteau. D’un pas souple et décidé, il descendit les escaliers qui menaient à la cave. L’obscurité était oppressante de silence. Tapi dans l’ombre, immobile, le petit garçon laissa couler un peu de temps. Il ne se passait rien ; pas le moindre frôlement. Alors il alla à l’aveuglette vers l’interrupteur qu’il actionna pour s’assurer qu’il avait tout imaginé.
En tout cas, il était téméraire. Il s’en retourna coucher et ne tarda plus à trouver le sommeil auprès d’Angéline qui l’accompagna aimante jusqu’à son réveil.
Il s’habilla alors de fierté, de solitude.