CHAPITRE 1

Angéline aimait beaucoup la danse. Un jour, elle évoluait avec grâce dans le salon où la radio diffusait la mort du cygne de Saint-Saëns, quand tout à coup, elle heurta un bibelot. Celui-ci sembla hésiter un instant, puis s’écrasa au sol avec fracas. La fillette se figea, son corps se marbra, les battements de son cœur s’affolèrent. La fin du monde menaçait, et pour elle seulement. Un bruit de pas secs, nerveux, résonna dans le corridor. La porte s’ouvrit brusquement sur le visage mangé par la colère de sa mère. Les yeux de celle-ci lançaient des éclairs menaçants. Une main s’abattit avec une force décuplée par la rage sur la joue tendre d’Angéline. Une deuxième gifle retentit aussitôt sur l’autre joue, puis ce fut une volée :
- Crapule ! Vociféra la mégère. Tu l’as fait exprès ! Tu veux ma mort ! Allez, avoues que tu veux ma mort !
- Non maman, je t’assure ; je ne l’ai pas fait exprès, ma petite maman chérie, pardonne-moi ; je ne veux pas que tu meures, balbutia l’enfant.
- Tu es une crapule, et puis c’est tout !
A peine la mère avait-elle prononcé ces paroles, qu’elle saisissait la tête de la fillette pour la lui taper au mur à plusieurs reprises. Angéline avait les yeux agrandis par la peur de la mort s’avançant sur elle et qui avait pour visage, celui de sa mère.
- Je t’en supplie, maman, je t’en supplie, hoquetait l’enfant, petit animal traqué, noyé dans ses larmes.
.- Si tu n’arrêtes pas de pleurer, je continue, tonna la marâtre, tandis qu’elle serrait des deux mains la gorge de l’enfant résigné, prêt à mourir. Celle-là relâcha alors son étreinte en continuant d’injurier la petite fille qui tentait de retrouver son souffle. Tout à coup, la mégère tourna les talons et quitta la pièce, abandonnant l’enfant au désespoir sans nom auquel elle l’avait vouée.
Angéline se lova immobile dans un fauteuil. Mal convaincue que le danger fût passé, elle tremblait encore de tout son petit corps tellement fait pour la tendresse, les caresses. Elle ressentait tout son être tel un océan de larmes qui ne parviendraient jamais à se pleurer toutes.
Puis, comme le silence continuait de régner dans la maison, la petite abandonna avec prudence sa position de repli et gagna le jardin pour y retrouver les oiseaux. Sans doute était-elle sauvée pour cette fois ! ? Sans doute aussi eût-elle mieux fait de ne jamais venir au monde ?
Labourée par le chagrin, la fillette tenta de trouver dans le jeu un dérivatif. Elle creusa un trou dans la pelouse ; puis, dans celui-ci, elle mélangea un peu d’eau à de la terre. Elle appela sa mixture de la « matotoille ». Plus tard, son mari, Frédéric, construirait leur maison avec ce mélange qu’elle aurait préparé elle-même.
- Angéline !
C’était la voix de la marâtre qui déchirait la paix incertaine du jardin :
-Viens cirer le corridor !
Brusquement revenue à la réalité, la fillette s’empressa vers la mégère, tandis que son petit corps s’était repris à trembler. L’enfant, le regard blessé par l’angoisse, observa sa mère : son visage était dur, sévère, mais la folie dévastatrice semblait l’avoir quittée.
- Ne me regarde pas ainsi, effrontée ! Travailles.
Angéline, baissant les yeux, se passa les patins sous les pieds et glissa de long en large et de gauche à droite sur le corridor, jusqu’à ce que sa mère l’autorisât à arrêter.
Le restant de la journée, elle demeura de longs moments dans le sillage de sa maman, quémandant en vain du regard le réconfort d’une caresse, celui d’un pardon.
Dans la soirée, le père porta la fillette au lit. Il n’était pas au courant de ce qui s’était passé pendant son absence mais Angéline ne lui en confia rien, car il avait plus d’une fois assisté à ce genre de scènes, sans jamais intervenir. Il devait trouver que son enfant méritait les châtiments infligés. Elle avait un bleu à l’œil droit, et il ne s’en étonna pas.
Après l’avoir tendrement embrassée, le père quitta la chambre. Angéline observa longuement la tapisserie bleu ciel qui recouvrait les murs. Avec ses motifs finement dessinés, elle lui paraissait merveilleuse. Une petite fille aux cheveux blonds descendant sur les reins tenait un chien en laisse. Un vieux monsieur avec une longue barbe rêvait assis sur un banc, le bas du visage entre les mains. Un beau jeune homme à l’allure fière offrait des fleurs à une demoiselle. Le regard d’Angéline s’arrêta sur cette dernière image. Elle se prit à rêver au temps où Frédéric lui offrirait des roses ; au temps où enfin, elle serait heureuse. Car elle ne doutait pas de son bonheur futur. Confusément, elle se sentait douée pour celui-ci et ce qu’elle haïssait précisément dans la souffrance, c’était qu’elle la soustrayait à la joie de vivre profondément enfouie dans sa chair.
Le sommeil de l’enfant fut
très agité cette nuit-là. Elle revécut en rêve le drame de la journée, avec les
mêmes injures, les mêmes coups, la même menace de mort. Elle vit alors arriver
Frédéric avec son beau regard plein d’ardeur. Il était entièrement vêtu de noir
.Il s’empressa vers celle qu’il aimait. Comme il l’embrassait avec fougue, un
grand bonheur inonda le corps de la fillette, la vengeant de toutes ses
douleurs. Cette joie s’intensifia à tel point qu’elle la réveilla. A nouveau
agressée par la réalité, elle fut longue à retrouver le sommeil.
Le lendemain matin, Angéline fut réveillée par sa mère qui chantait dans
toute la maison. Cette fois, la fillette était sauvée. L’angoisse relâcha son
étreinte. Elle bondit de son lit, presque joyeuse et alla au-devant de sa mère
qui l’embrassa avec un jovial «Ca va ? Ma chérie ! ». Le cauchemar était bien
terminé, et si elle ne cassait plus rien, n’égarait plus rien, bref, ne
commettait plus aucune faute, il ne se reproduirait peut-être plus.
Une autre grande crainte rôdait inlassablement dans l’univers sombre de la fillette : celle de l’école. Le monde extérieur l’effrayait tel un épouvantail, d’autant plus que son foyer ne lui offrait aucune sécurité. Mais, fatalement, après bien d’autres crises de sa mère où pleuvaient les coups, le jour tant redouté arriva. Elle avait alors cinq ans.
L’enfant fut revêtue de neuf et reçut, en cynique cadeau, une mallette et un plumier qui sentaient bon le cuir nouveau et qu’il fallait à tout prix éviter d’égarer.
Devant la grande entrée grouillante de marmots, la mère donna un baiser machinale à la petite dont le cœur hurlait : « Ne m’abandonne pas, maman, j’ai peur, ne m’abandonne pas ! » Pourtant, ses lèvres ne s’ouvrirent point. Comprenant qu’elle n’échapperait pas à son sort, Angéline quitta sa maman et, d’un pas incertain, franchit le seuil de l’école gardienne sans se retourner. Elle gagna la cour de récréation et se réfugia dans un coin. Les autres enfants jouaient, innocents, heureux. Angéline en était étonnée. Elle ne les comprenait pas. Ce fut alors qu’elle prit honte de sa douleur, de ses craintes et de la timidité qui l’étouffait. Le sentiment pénible de sa différence n’allait plus jamais la quitter.
Quand elle entra dans la classe, après que la cloche eût sonné, une forte odeur d’encre et de plasticine lui plut.
L’institutrice était sévère. Elle expliqua aux enfants qu’ils devaient se taire sans quoi elle les punirait ; en plus, leurs parents en seraient informés. Elle exigea qu’ils se croisent les bras et posent un doigt sur la bouche. Quelle drôle d’idée, songea Angéline ; mais elle s’exécuta, craignant la maîtresse et surtout les coups de sa mère. Elle regardait à la dérobée, de ses grands yeux tristes, inquiets, étonnés, comment réagissaient les autres enfants. Certains obéissaient sagement comme elle-même mais sans paraître bien malheureux. D’autres suivaient les ordres avec un sourire ironique que leur doigt cachait mal. Quelques-uns gigotaient sur leur chaise. Ils finirent par parler à voix basse à leurs voisins et durent s’agenouiller au fond de la classe, les mains sur la tête.
Ce fut ainsi que la matinée passa, puis l’après-midi et enfin, les jours qui suivirent, dans le silence et l’inactivité, tandis que l’institutrice passait son temps à lire ou à bavarder avec l’une ou l’autre collègue. Mais pour Angéline, c’était inespéré. Ainsi, elle avait tout son temps pour rêver à Frédéric qu’elle aimait tellement fort, tellement fort !
L’automne était arrivé. La petite fille aimait cette saison à la chevelure abondante, rousse, aux mèches dorées. Elle aimait ces brouillards qui s’effilochaient, parcelles de fantôme, aux branches des arbres. Dans la cour de l’école, les feuilles sur le sol mouillé ressemblaient à des noyées et les peupliers, à des lanternes se balançant au gré du vent. L’automne …ce rêve fluorescent…
Maintenant, Angéline jouait de temps en temps avec les autres enfants. Elle aimait leur raconter des histoires d’amour qu’elle inventait et dont le héros était toujours Frédéric.
Mais hélas ! Tout n’allait pas pour le mieux dans ses relations avec les marmots. Un jour, un grand garçon blond, aux oreilles décollées se moqua d’elle, puis la renversa au sol, brutalement. Elle se releva très vite, lissa sa jupe et se réfugia dans un coin désert pour y ruminer son désarroi. « Pourquoi a-t-il fait cela ?», se demandait-elle. Une autre fois, une fillette la gifla, ainsi, sans raison. Une autre fois encore, deux enfants s’emparèrent d’elle et l’introduisirent dans une grande poubelle puis s’en allèrent. Angéline réussit, à en sortir, rouge de honte.
La petite fille ne se sentait vraiment à l’aise que très tard dans le soir, en son lit, tandis que sa mère dormait et que la nuit étoilée pénétrait sa chambre estompant les contours des objets aimés : les poupées, la Sainte Vierge en faïence blanche, l’œuf de Pâques en bois coloré, finement travaillé. Les images d’animaux fixées au mur, elles aussi devenaient mystérieuses. Les personnages de la tapisserie se mouvaient doucement dans la pénombre. En cette féerie, l’enfant ne tardait plus à rejoindre, dans sa petite robe de nuit en coton bleu pâle, Frédéric, son fiancé.
Un jour qu’Angéline câlinait sa poupée, une porte claqua comme sous l’effet d’un courant d’air. Une deuxième l’imita, puis une troisième. La fillette trembla. La mère entra en trombe dans la pièce où se tenait l’enfant et se précipita sur elle pour la gifler à toute volée :
- Je t’avais demandé de prendre les poussières, et j’attends toujours. Fainéante ! La seule chose que tu saches faire est de me boire le sang. Ca tu sais faire, hein, crapule !?
- J’ai oublié, hoqueta Angéline, d’une voix pâle. Je vais le faire tout de suite, ma petite maman chérie. A peine avait-elle prononcé ces paroles que la vaisselle volait en éclats, tandis que la fillette en ramassait aussitôt les débris.
- Il n’y a plus qu’une chose à faire, avec toi, hurla la marâtre, je vais t’envoyer en maison de redressement ! C’est là, ta place.
Aussitôt, la mère se rua sur le téléphone pour composer un numéro :
- Ici, c’est madame DUBOIS. Je voudrais bien que vous veniez chercher ma fille qui est très méchante, monsieur… Voici mon adresse : 2O, rue des Tilleuls à Jambes. A tout de suite, monsieur.
Elle raccrocha et dit à son enfant :
-Voilà, on arrive. Va mettre ton manteau blanc, et vite !
Angeline, au bord de l’évanouissement, parvint pourtant à obéir. Elle était livide. Ce n’était pas la première fois que la mégère lui parlait de cette prison pour enfants. Elle avait trois ans quand elle l’en avait déjà menacée.
Dix minutes passèrent qui parurent une éternité à la petite qui flageolait. Puis la mégère éclata de rire en lui annonçant que c’était une blague. Angeline s’effondra en larmes de soulagement qui coulèrent jusqu’à ce que Frédéric les lui essuyât dans son sommeil. Avec amour.
