TEXTES DE PERSPECTIVE INTERNATIONALISTE 34

Vers une nouvelle théorie de la décadence du capitalisme
 Le texte qui suit provient d’une présentation orale faite à l’une de nos dernières réunions de discussion. Il vise à synthétiser les débats et avancées récents réalisés au sein de Perspective Internationaliste sur la conception de la décadence du capitalisme, sans toutefois nullement prétendre clore le débat ni présenter une position achevée.

Les raisons qui nous poussent à revenir sur le concept de décadence du capitalisme sont multiples. Ce réexamen est motivé par l’inadéquation des théories actuelles de la décadence, en particulier de la plus influente d’entre elles, celle du Courant Communiste International (CCI), qui ne rendent pas compte de l’évolution réelle du capitalisme au cours de ce siècle. Il est motivé en même temps par l’inadéquation des théories qui rejettent la notion de décadence, et qui sont également incapables de rendre compte des profondes transformations subies, non seulement par le capitalisme sur le plan économique, mais aussi par la lutte de classe au sein de celui-ci. Enfin, il est rendu nécessaire par l’inadéquation des théories économiques qui ont constitué le fondement économique des théories de la décadence dans la gauche communiste, à savoir les théories de Rosa Luxemburg d’une part et de Grossmann–Mattick d’autre part.

Ces insuffisances sur des points cruciaux du programme révolutionnaire du prolétariat rendent indispensable un effort théorique important pour mieux comprendre le monde dans lequel nous vivons, dans le but de le transformer. Les révolutionnaires sont inutiles s’ils sont incapables de comprendre le monde même qu’ils se proposent de bouleverser, car ils sont alors incapables de tracer des perspectives historiques correctes et ne peuvent que se livrer à des incantations stériles.

Un bref historique du concept de décadence

Le concept de décadence du capitalisme a surgi dans la IIIe Internationale, où il a été développé en particulier par Trotsky. L’idée générale de Trotsky était que le capitalisme était arrivé en fin de parcours historique, qu’il était entré dans une phase de crise économique et sociale profonde et permanente. Par la suite, Trotsky précisa sa conception en assimilant la décadence du capitalisme à un arrêt pur et simple de la croissance des forces productives de la société, croissance qui représentait la mission historique du capitalisme. Cette vision semblait assez bien correspondre à la réalité de la première moitié de ce siècle : après la chute dans la barbarie représentée par la 1ère guerre mondiale, la reconstruction économique a été de courte durée et d’ampleur limitée, pour laisser la place à une nouvelle crise et une nouvelle guerre mondiale. De cette réalité a émergé par la suite la vision d’un cycle crise–guerre–reconstruction caractérisant le capitalisme mondial à notre époque, sans développement net des forces productives sur un cycle complet. Il faut noter, cependant, que Trotsky défendait, dans le même temps, l’idée que la supériorité du " socialisme " sur le capitalisme se manifestait par le développement des forces productives en Russie. Or, nous savons que ce développement en Russie n’était qu’un développement capitaliste. La description même de la réalité faite par Trotsky contredisait donc sa vision théorique d’un arrêt du développement des forces productives à l’échelle mondiale.

La vision de Trotsky fut reprise pour l’essentiel par la gauche communiste italienne regroupée dans Bilan avant la 2ème guerre mondiale, puis par la Gauche Communiste de France (GCF) après celle-ci. Cette vision amena d’ailleurs la GCF à pronostiquer l’imminence d’une 3ème guerre mondiale après la fin de la 2ème et à se dissoudre pour choisir l’exil au moment de la guerre de Corée. Une quinzaine d’années plus tard, une conception différente était développée par M.C., exilé de la GCF, au sein du groupe Internacionalismo, puis par le groupe Révolution Internationale et le CCI : suite au développement manifeste des forces productives réalisé par le capital de 1945 à 1968, la décadence du capitalisme était définie, non plus comme un arrêt, mais comme un freinage de la croissance des forces productives. Cette conception plus nuancée était certes plus en accord avec l’observation empirique de la réalité, mais elle devenait incohérente dans son fondement théorique. En effet, elle restait basée sur la théorie luxembourgiste de la crise économique, qui place au centre de l’explication de la crise la nécessité de marchés extra-capitalistes permettant de réaliser la plus-value destinée à l’accumulation du capital. Dans cette théorie, la disparition ou la saturation des marchés extra-capitalistes signifie nécessairement l’effondrement, ou tout au moins l’arrêt de l’accumulation du capital. Cette théorie est donc incapable d’expliquer le développement des forces productives qui a fait suite à la 2ème guerre mondiale, et qui a très largement reposé sur l’expansion du marché interne au capitalisme.

Le bilan de la question au sein du " milieu " révolutionnaire actuel est loin d’être brillant. D’un côté, sur base de sa conception d’un freinage des forces productives, le CCI est amené à diminuer, voire nier systématiquement toute forme de développement des forces productives et d’évolution technologique (en témoigne son opposition farouche à la notion d’une " 3ème révolution technologique " dans les années ’80, opposition qui allait bien au-delà d’un problème de terminologie), à ne plus voir dans le capitalisme qu’une stagnation sans fin. L’expression la plus achevée de cette vision est sa nouvelle " théorie de la décomposition ", qui n’est en réalité qu’une décomposition de la théorie, devenue impuissante à comprendre et à expliquer la réalité, non seulement de la " reconstruction " d’après-guerre mais aussi de la crise actuelle. De l’autre côté, nombre de groupes et d’individus ont été amenés à rejeter le concept de décadence, à cause de l’incapacité des théories existantes à rendre compte du développement du capitalisme au cours de ce siècle. Ces groupes et individus développent une vision d’un capitalisme qui se développe toujours en traversant des crises, sans faire de différence qualitative entre périodes d’ascendance et de décadence du système. En général, ces visions s’avèrent incapables de fournir une explication économique des guerres mondiales et d’autres caractéristiques essentielles du capitalisme contemporain, telles que l’hypertrophie de l’Etat et l’économie d’armement.

Ce bilan nous amène à penser qu’il faut aller au-delà des conception actuelles en développant une nouvelle théorie de la décadence qui soit débarrassée de ses incohérences passées. Cette théorie devrait être basée également sur une théorie cohérente de la crise, débarrassée de l’antagonisme stérile entre les conceptions de Luxemburg et de Grossmann–Mattick.

Nécessité du concept de décadence

Avant d’examiner quelques éléments pour une théorie nouvelle de la décadence du capitalisme, il nous faut d’abord nous interroger sur la nécessité même du concept. Le concept de décadence ayant été remis en cause par certains, on est en droit de se demander si le concept lui-même mérite d’être retenu. Ce concept nous paraît garder son importance fondamentale pour trois raisons principales.

Premièrement, des changements importants, tant quantitativement que qualitativement, ont marqué l’évolution du capitalisme et distinguent le capitalisme actuel du capitalisme florissant. Les plus importants d’entre eux sont l’apparition et l’importance prise par les crises et les guerres mondiales, le développement du capitalisme d’Etat et de l’économie d’armement, avec une emprise croissante de l’Etat sur la vie économique, politique et sociale, l’incapacité du capital à intégrer des fractions croissantes de la population mondiale et l’accroissement concomitant des famines, des génocides et des guerres permanentes. Dans le même temps où il se développe, le capital s’auto-détruit et détruit les richesses sociales et les vies humaines, et cela sur une échelle sans précédent. La quantité se transforme ici en qualité ; l’ampleur prise par ces phénomènes ne peut être compensée par la simple croissance quantitative de l’échelle de la production.

Deuxièmement, la décadence est un phénomène régulier de l’histoire des sociétés et modes de production humains. Il y a une raison simple à ce fait : l’homme n’abandonne jamais les outils qu’il s’est forgés avant d’en avoir utilisé toutes les possibilités et d’en avoir trouvé un autre pour le remplacer. La conscience retarde généralement sur l’existence. Trotsky remarquait fort justement que les révolutions ne s’expliquent pas par l’audace de l’homme, mais bien plutôt par son conservatisme, par le fait que ses idées et ses structures économiques et politiques retardent sur l’évolution réelle de la société.

" Les rapides changements d’opinion et d’humeur des masses, en temps de révolution, proviennent, par conséquent, non de la souplesse et de la mobilité du psychisme humain, mais bien de son profond conservatisme. Les idées et les rapports sociaux restant chroniquement en retard sur les nouvelles circonstances objectives, jusqu’au moment où celles-ci s’abattent en cataclysme, il en résulte, en temps de révolution, des soubresauts d’idées et de passions que des cerveaux de policiers se représentent tout simplement comme l’oeuvre de " démagogues ". "

La décadence du capitalisme comme des formes sociales antérieures est un produit du décalage entre l’évolution sociale et économique objective d’une part et le mode de production et les structures politiques et idéologiques correspondantes, hérités du passé, d’autre part.

Troisièmement, la décadence du capitalisme est l’envers négatif d’une nécessité positive — celle du communisme. Si la révolution n’était qu’un impératif moral, elle ne se ferait jamais. Les hommes ne font la révolution que parce qu’ils y sont poussés par une nécessité impérieuse. Et cette nécessité impérieuse provient de l’incapacité de l’ordre existant à subvenir à leurs besoins, en particulier à leurs besoins matériels. L’incapacité durable du capitalisme à assurer un développement social et économique de l’humanité en accord avec l’état de développement déjà atteint est une condition nécessaire à la révolution communiste mettant fin au règne du capital. La décadence du capitalisme correspond précisément à la période historique où celui-ci se mue en une entrave au développement de la société, et où le communisme devient donc une nécessité objective.

Pour l’ensemble de ces raisons, le concept de décadence est et reste indispensable pour comprendre la trajectoire historique du capitalisme et le mouvement vers le communisme.

Quelques éléments pour une théorie nouvelle de la décadence

Encore une fois, nous ne prétendons pas ici présenter une nouvelle théorie parfaitement achevée ; nous voulons plutôt souligner quelques éléments qui nous paraissent indispensables au développement d’une telle théorie.

1. Reconnaissance d’un développement des forces productives sous la décadence. Insuffisance de critères économiques purement quantitatifs

Les conceptions passées fondant la décadence du capitalisme sur le simple arrêt ou le simple freinage de la croissance des forces productives sont insuffisantes à plusieurs titres. Tout d’abord, contrairement à une lecture simpliste de l’histoire, les périodes de décadence des modes de production antérieurs ont continué à connaître un développement des forces productives, malgré parfois les famines ou les épidémies. Ensuite, le développement des forces productives est tout particulièrement un besoin impérieux pour le capital, auquel celui-ci ne peut se soustraire. La baisse tendancielle du taux de profit intensifie la concurrence entre capitaux et, de ce fait, le besoin d’accumuler, car seule cette accumulation et le progrès technologique qui l’accompagne permettent aux capitaux individuels d’obtenir un surprofit et de se maintenir à flot dans la concurrence. En fait, le développement des forces se poursuit jusque dans les périodes de crise plus ou moins généralisée, comme c’est le cas aujourd’hui. Ainsi, dans le même temps où des pans entiers de l’économie mondiale s’écroulent et sombrent dans le chaos des famines et des guerres (comme sur une bonne partie du continent africain aujourd’hui), les transformations technologiques et la croissance industrielle se poursuivent dans les économies les plus puissantes.

Cet exemple de la période actuelle illustre bien en quoi, non seulement la conception d’un arrêt de la croissance des forces productives est erronée, mais aussi la conception d’un freinage de cette croissance est insuffisante. Certes, l’autodestruction du capital au travers des crises et des guerres ne peut que se traduire par un freinage du développement des forces productives à long terme par rapport aux potentialités de développement du capital, mais cette notion de freinage est incapable de rendre compte de la dynamique réelle du capital, qui est constituée d’un double mouvement contradictoire de croissance et de destruction, de développement des forces productives et de retour en arrière vers l’expulsion d’une partie croissante des richesses sociales et du travail vivant hors de la production. La décadence ne peut donc se définir sur base de simples critères quantitatifs. La décadence du capitalisme signifie bien plutôt (1) l’exacerbation des contradictions du capitalisme, sous forme de crises, de guerres, de destruction de capital et d’expulsion du travail vivant de la production ; et (2) la transformation du capital en une entrave au développement historique de la société, entrave qui se mesure qualitativement par rapport aux potentialités que recèle l’état de développement atteint.

2. Reconnaissance de l’insuffisance des théories classiques de la crise économique. Nécessité d’une théorie unifiée de la crise

Cet aspect est très largement abordé dans le texte récent de Sander sur le sujet. Nous n’en retiendrons que quelques éléments essentiels. Marx avait clairement mis l’accent sur deux contradictions fondamentales du capitalisme, qui rendent sa crise inéluctable :

  • la baisse tendancielle du taux de profit, résultat de l’accumulation capitaliste car produite par la part croissante prise par le capital constant au détriment du capital variable dans le procès de production, mais aussi cause de l’accumulation capitaliste car intensifiant le besoin d’accroître encore plus la part de capital constant pour s’approprier un surprofit qui seul permet de compenser la baisse générale du taux de profit ; cette baisse tendancielle enfonce ainsi le capital dans une contradiction croissante ;
  • le fossé croissant entre l’élargissement de l’échelle de la production et l’élargissement du marché requis pour réaliser la valeur d’échange contenue dans la production ; ce fossé ne cesse de se creuser du fait, non seulement de l’accroissement de la valeur d’échange de la production totale, mais aussi de l’accroissement beaucoup plus rapide de la quantité de valeurs d’usage constituant cette production, résultat de la productivité accrue du travail.

Marx n’avait cependant pas réuni ces deux contradictions dans une théorie cohérente et explicite de la crise, et ses successeurs se sont focalisés sur une des contradictions pour évacuer l’autre — Luxemburg mettant en exergue la seconde, Grossmann ou Mattick la première. Ce faisant, ceux-ci ont véhiculé des visions partielles de la réalité, ne permettant pas d’aboutir à une compréhension satisfaisante des contradictions économiques du capitalisme dans sa phase de décadence.

D’un côté, en réduisant les contradictions du capital à l’unique baisse du taux de profit, l’école Grossmann–Mattick tend à éloigner la possibilité concrète de l’effondrement économique du capital. En effet, il n’existe pas de limite absolue à la baisse du taux de profit qui rende l’accumulation du capital impossible. Tout en étant le moteur historique du développement et de la crise du capital, la baisse tendancielle du taux de profit ne peut, à elle seule, provoquer un effondrement généralisé du capital. Le jeu de la concurrence permet aux capitaux les plus concurrentiels de survivre à l’élimination des capitaux les moins concurrentiels.

De l’autre côté, en voyant dans les marchés extra-capitalistes une barrière absolue à l’accumulation du capital, l’école luxembourgiste tend à faire de l’effondrement économique du capital une donnée imminente et permanente et ainsi à évacuer la dynamique historique menant à cet effondrement. La théorie luxembourgiste est incapable de rendre compte de l’expansion du capital après l’épuisement des marchés extra-capitalistes au cours de ce siècle. La seule tentative récente d’aménagement de cette théorie pour expliquer la croissance économique suite à la 2ème guerre mondiale a été le fait du CCI, qui a mis en exergue le recours massif au crédit. Si le développement du crédit et du capital fictif est en effet une des caractéristiques majeures du capitalisme contemporain, il ne résout cependant nullement le problème de fond de la théorie luxembourgiste. L’ironie est que Luxemburg elle-même avait correctement rejeté le recours au crédit comme solution au problème de l’accumulation du capital. En effet, le crédit ne crée pas une demande effective pour la production, il ne fait qu’aller au-devant d’elle ; il ne crée pas un marché de toutes pièces, il l’élargit au maximum.

L’incapacité des deux écoles soeurs ennemies à fournir un cadre théorique suffisant pour comprendre les contradictions économiques du capital et donc le fondement économique de la décadence du capitalisme impose de revenir à l’ensemble des éléments contenus dans l’analyse de Marx, mais aussi d’aller au-delà de ceux-ci en les intégrant dans une théorie de la crise plus cohérente et adaptée à la réalité présente. L’analyse économique du capital ne révèle pas une limite absolue au développement du capital, mais bien plutôt une accumulation croissante de contradictions, qui ne peuvent qu’exploser dans des effondrements économiques de plus en plus massifs et profonds, en accord avec la vision dynamique de la décadence ébauchée ci-dessus.

3. Reconnaissance de l’importance de la transition de la domination formelle à la domination réelle du capital

La transition de la domination formelle à la domination réelle du capital exprime la transition de l’extraction de plus-value absolue à l’extraction de plus-value relative dans le procès de production immédiat, mais les implications d’une telle transition sont fondamentales sur le fonctionnement d’ensemble du capital et donc également sur la lutte de classe. La généralisation de la plus-value relative est intimement liée à la généralisation de la domination du capital sur l’ensemble de l’économie et de la société, cette domination étant la condition économique de la baisse générale de la valeur des moyens de consommation du prolétariat et donc de l’accroissement de la plus-value relative. Sous la domination réelle du capital, celui-ci se meut selon ses lois propres ; il y a unification des procès de production et de circulation en un procès global de reproduction et d’accumulation du capital, formation d’un taux de profit moyen, intégration de la science à la production et à la circulation et pénétration de la loi de la valeur dans toutes les activités sociales. Ces transformations profondes de la société entraînent une démultiplication des capacités productives, qui accélère le développement du capital et donc aussi son entrée en décadence.

Bien que les deux notions ne se recouvrent pas, il existe donc un lien étroit entre domination réelle et décadence du capital. La décadence du capitalisme, période historique où les contradictions du capital en viennent à déterminer le mode d’existence du capital à l’échelle mondiale, implique la domination réelle du capital à l’échelle mondiale. Cette domination mondiale du capital ne signifie pas que toute production immédiate à la surface du globe soit soumise réellement, ni même formellement, au capital. D’une part, l’emprise du capital a continué à s’étendre géographiquement au cours du dernier siècle, et d’autre part, sa décadence s’accompagne finalement d’une expulsion des forces insuffisamment productives du procès de production capitaliste, comme c’est le cas aujourd’hui sur une échelle de plus en plus large. Mais toutes les économies nationales ou régionales sont directement ou indirectement déterminées par les impératifs du marché mondial, sur lequel les capitaux les plus puissants font la loi du fait qu’ils sont les plus productifs. Dans la période de décadence du capitalisme, les caractéristiques de la domination réelle du capital imprègnent donc l’ensemble des économies.

La domination réelle du capital est également intimement liée au capitalisme d’Etat. La domination réelle du capital transforme l’Etat en un gestionnaire collectif du capital national (voire supranational, comme c’est le cas dans une certaine mesure aujourd’hui, notamment en Europe). Certes, les formes prises par le capitalisme d’Etat et les politiques d’armement ou autres suivies par les Etats au cours de ce siècle sont et ont été fortement déterminées par les crises, les guerres et autres manifestations de la décadence du système, mais la tendance au capitalisme d’Etat elle-même ne peut être réduite à une simple conséquence de la décadence. La tendance à l’emprise totalitaire de l’Etat sur l’économie et l’ensemble de la société existait déjà à la fin du siècle dernier, avant la première guerre mondiale, ainsi qu’en témoigne l’intégration progressive des syndicats et partis de masse à l’Etat à cette époque.

Implications pour la lutte de classe et la délimitation des frontières de classe

La conception que nous développons de la décadence du capitalisme s’éloigne nécessairement d’une vision caricaturale telle que celle du CCI, pour qui tout bascule à l’éclatement de la 1ère guerre mondiale. La reconnaissance explicite de l’absence de limite absolue au développement du capital, de la poursuite d’un développement des forces productives en décadence et de la transition à la domination réelle du capital a d’importantes implications sur la lutte de classe et la délimitation des frontières de classe à l’époque actuelle.

Si le capital continue à se développer à l’époque de sa décadence, même s’il le fait largement en dessous de ses potentialités, on ne peut soutenir une opposition manichéenne entre l’ascendance du capitalisme, période dorée de développement du capital au cours de laquelle les améliorations des conditions de vie du prolétariat sont possibles, et sa décadence, période noire au cours de laquelle ce développement et ces améliorations sont devenus impossibles. Certes, les améliorations durables des conditions de vie du prolétariat deviennent beaucoup plus difficiles à l’époque de la décadence du capitalisme, mais elles ne sont pas systématiquement interdites, et cette tendance ne s’explique pas que par un simple arrêt ou freinage de la croissance du capital. Ainsi, les réformes durables arrachées par la classe ouvrière au siècle passé sur le temps de travail ne s’expliquent pas que par la meilleure santé économique du capital à l’époque, mais aussi par la transition de la domination formelle à la domination réelle du capital. La réduction du temps de travail a été un puissant stimulant de l’accumulation du capital et de sa transition à l’extraction de plus-value relative, les secteurs reposant largement sur l’extraction de plus-value absolue et une composition organique faible du capital étant les premiers menacés par la réduction du temps de travail. Cette réduction n’a donc pas été qu’un haut fait de lutte de classe, mais aussi une arme aux mains des capitaux les plus modernes contre les capitaux les plus arriérés.

L’intégration des syndicats et partis de masse à l’Etat à l’époque actuelle s’explique donc, non seulement par les contradictions économiques du capital qui tendent à rendre les améliorations des conditions de vie plus difficiles ou plus limitées dans le temps, mais aussi par la domination de plus en plus totalitaire de la loi de la valeur et du capital sur l’ensemble de la société et par le fossé croissant entre l’accumulation du capital et la satisfaction des besoins humains sous le capitalisme décadent. Le capital tend à soumettre toute la société à ses impératifs de profit et d’accumulation, et ne tolère plus de lutte de classe indépendante, celle-ci menaçant ces impératifs économiques à court terme et sa domination sociale à plus long terme. De même, l’impossibilité pour le prolétariat de poursuivre des politiques parlementaires et de soutien critique à certaines fractions de la bourgeoisie contre d’autres à l’époque actuelle tire son origine de la domination réelle du capital et de l’intégration de ses diverses fractions au procès global de reproduction et d’accumulation du capital national sous la houlette de l’Etat.

Enfin, si toute politique de soutien aux " libérations nationales " et aux fractions de la bourgeoisie qui s’en font les championnes est à bannir pour le prolétariat à l’époque actuelle, ce ne peut être simplement parce que tout développement national serait devenu impossible. Il est vrai que la majorité des " luttes de libération nationale " au cours de ce siècle ont été en réalité des épisodes d’affrontements entre grandes puissances impérialistes et que l’émergence de nouvelles puissances capitalistes devient plus difficile et donc plus rare, mais l’exemple du développement du Japon et du Sud-Est asiatique au cours de ce siècle montre que toute montée en puissance économique d’un pays ou d’une région n’est pas impossible. Par contre, la domination mondiale du capital, par le biais du marché mondial sinon par la force armée, impose bel et bien aux capitaux nationaux émergeant de se former directement sur la base des caractéristiques des capitaux avancés, dont le musellement de la lutte de classe.

Implications pour la transition du capitalisme au communisme

La conception que nous développons de la décadence du capitalisme a également d’importantes implications pour la compréhension du communisme et de la période de transition du capitalisme au communisme. La théorie trotskiste de l’arrêt du développement des forces productives allait de pair avec une vision simpliste du progrès et du développement des forces productives dans l’histoire : en bref, le capitalisme est un obstacle à ce développement, et le communisme permet de le poursuivre. C’est là une vision productiviste qui ne peut plus être défendue aujourd’hui. Le productivisme en tant qu’idéologie fait partie intégrante du capitalisme ; il correspond à sa " mission historique " du développement des forces productives. Le communisme, par contre, n’est pas synonyme de croissance des forces productives, mais signifie bien plutôt leur libération dans l’activité humaine sociale consciente. Le but du communisme n’est pas la croissance infinie de la production et de la population humaine — but par ailleurs parfaitement illusoire, ne fût-ce qu’à cause des limites physiques du globe terrestre — mais la satisfaction des besoins, puis des désirs humains.

Le capitalisme périra de son incapacité à poursuivre sa mission de développement des forces productives de l’humanité, mais cela ne signifie nullement que le communisme devrait poursuivre cette mission à sa place. Au contraire, la disparition du capital signifie que le programme historique de développement des forces productives prend fin — du moins en termes de croissance quantitative. La période de transition du capitalisme au communisme qui fait suite à la révolution communiste est, de ce point de vue, effectivement transitoire, dans la mesure où un développement des forces productives y sera encore un objectif inévitable. Celui-ci sera cependant orienté vers un but nouveau privilégiant les transformations qualitatives de la production et des conditions de vie à la croissance quantitative de la production.  M. Lazare

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