TEXTES DE PERSPECTIVE INTERNATIONALISTE 40

EMPIRE ???? : critique de negri et hardt
Ce texte met en question l’affirmation de Tonio Negri selon laquelle l’impérialisme a été remplacé par des institutions politiques et des formes de souveraineté nouvelles, supranationales. Le texte cherche à démontrer que l’Etat-nation et le nationalisme sont toujours d’actualité dans l’époque présente de domination réelle du capital.

Le capital, l’opération de la loi de la valeur, ont transformé de façon incessante le monde, économiquement, politiquement, idéologiquement ; les révolutionnaires se doivent de saisir la nature et l’impact de ces changements.

Aujourd’hui, à l’aube d’un nouveau siècle, les révolutionnaires continuent à " voir " le monde au travers des prismes des théories énoncées dans les premières décennies du siècle dernier ; à travers les prismes des théories de l’impérialisme élaborées au début de la première guerre mondiale, par Lénine et par Rosa Luxembourg. Et pourtant, le capital a continué à transformer le monde durant le siècle dernier. L’ère de la domination formelle du capital a fait place à l’ère de la domination réelle du capital. La loi d la valeur s’est étendue du processus de production vers toutes les sphères de l’économie, y inclus la distribution et la consommation. Le processus de production lui-même s’est transformé ; l’entreprise fordiste et le travail matériel du prolétariat ont laissé place à des réseaux mondiaux, à la technologie de l’information et au travail immatériel qui constitue à présent une partie intégrante de l’activité du travailleur collectif (Gesamtarbeiter). Et la loi de la valeur s’est propagée de la sphère économique vers les domaines politique, social, familial, linguistique et culturel. En effet, la marchandisation et la loi de la valeur président actuellement aux conditions mêmes dans lesquelles le sujet humain est impliqué, aux processus complexes de subjectivisation lui-même.

Etant donné ces transformations, il est inconcevable que les théories de l’impérialisme élaborées par les marxistes à l’aube de la première guerre mondiale puissent expliquer la structure du marché mondial et des relations internationales aujourd’hui – indépendamment du fait que ces théories permettaient d’appréhender correctement le fonctionnement et la dynamique structurelle du capitalisme au moment historique où elles ont été conçues. C’est dans ce contexte que la théorie " Empire " élaborée par Michael Hardt et Antonio Negri a pris le devant de la scène. Voici une théorie qui reconnaît les transformations véritables dans le fonctionnement de la loi de la valeur qui ont été citées ci-dessus ; une théorie qui prend comme point de départ l’existence d’un " marché mondial " et l’organisation émergente d’un pouvoir politique qui lui correspond. Selon Hardt et Negri, la nouvelle organisation du marché mondial requiert un nouvel ordre politico-juridique, une nouvelle organisation du pouvoir mondial, qui corresponde aux transformations dans le fonctionnement de la loi de la valeur, et qui concentre dans ses mains les éléments de la souveraineté : " les forces militaires, monétaires, de communication, culturelles et linguistiques ". Pour Hardt et Negri, un nouvel appareil de pouvoir politique a émergé au cours des dernières décennies, qui remplace l’état-nation et l’impérialisme ; un ordre et appareil politique du " capital collectif ", dans lequel les rangs les plus élevés de la classe capitaliste, les administrateurs ou exécuteurs du capital collectif ne sont pas les américains, ou les européens, ou les arabes, mais plutôt une classe vraiment supranationale, qui n’est désormais plus liée à un quelconque cadre national : " Cet appareil est supranational, à l’échelle mondiale, total : nous l’appelons " empire ". "

Nous voulons discuter trois questions. Premièrement, l’empire a-t-il remplacé l’état-nation, est-il supranational ; ou cet empire est-il la manifestation de l’empire américain, de l’impérialisme américain ? Deuxièmement, le capital peut-il faire l’économie du cadre de l’état-nation et de l’idéologie du nationalisme, pour assurer son hégémonie (dans le sens gramscien du terme), le contrôle du processus de subjectivisation (de la classe capitaliste et de la classe ouvrière également) ? Troisièmement, même si les tendances identifiées par Hardt et Negri (l’empire en tant qu’appareil de pouvoir juridico-politique supra-national) sont réelles, n’y a-t-il pas de puissantes contre-tendances, des tendances centrifuges, qui sont porteuses de conflit et de guerre (guerre inter-impérialiste) entre les entités capitalistes, c’est-à-dire entre états ou proto-états capitalistes ?

Jusqu’à un certain point, les événements du 11 septembre (2001) vont jeter une lumière sur ces trois questions, étant donné que la " guerre contre le terrorisme " a révélé des divergences dans la(les) classe(s) capitaliste(s), et a soulevé (à nouveau) la question de l’unilatéralisme américain ; étant donné que le patriotisme et le nationalisme ont ré-émergé en tant qu’éléments puissants d’un imaginaire social ; et étant donné que les conflits, non entre les classes historiques (lutte de classe) mais entre les entités capitalistes elles-mêmes occupent à nouveau le centre de la scène.

Indubitablement, les transformations dans le fonctionnement de la loi de la valeur se sont accompagnées de transformations correspondantes dans l’appareil de pouvoir à travers lequel le capital contrôle son " monde ". Ces changements, mis en œuvre pendant et après la Deuxième guerre mondiale, incluent le rôle puissant du FMI, de la Banque Mondiale, du GATT, et d’autres institutions financières et monétaires qui opèrent à une échelle globale. Cependant, la question est de savoir si ces institutions sont des institutions supranationales de l’ "Empire ", ou si elles sont des extensions ou des appendices de l’impérialisme américain et de son hégémonie mondiale. Et, étant donné le pouvoir indisputé du dollar, et le pouvoir de la réserve fédérale sur les marchés financiers mondiaux, la dernière possibilité semble être la bonne. De plus, aucune institution " supranationale " comparable n’existe dans les domaines politique et militaire : les Nations Unies restent dépendantes des états (toujours) souverains qui constituent ses membres, et particulièrement des membres permanents du Conseil de Sécurité (et tout particulièrement des Etats-Unis), et le transfert de pouvoir des états nationaux individuels vers les forces européennes dans l’Union européenne ne représente pas la formation d’une organisation supranationale de la force économique, sociale et politique au niveau du capital global, mais (peut-être) l’émergence d’un état-nation européen, qui pourrait rivaliser avec les Etats-Unis. Le nouveau cadre pour le " pouvoir impérial " " qui donnerait à la constitution américaine une expansion lui permettant de développer –à une échelle mondiale – la multiplicité des fonctions gouvernementales … " doit encore faire son apparition. Il est certain que l’influence des représentants du capital collectif, de ses éléments non-américains, ont un impact sur les décisions prises à Washington, mais il n’y a jusqu’à présent aucune institution souveraine politique ou militaire qui corresponde à une structure supranationale de pouvoir. Et, comme l’ont démontré les séquelles du 11 septembre, la décision de lancer la guerre, et le contrôle opérationnel de la campagne militaire, malgré son impact potentiel sur l’économie mondiale, et sur le futur du capital collectif, sont restés solidement dans les mains de l’état-nation américain. Donc, l’affirmation de Negri selon laquelle " les trois caractéristiques substantielles de la souveraineté –militaire, politique, culturelle – (ont été) absorbées ou remplacées par les pouvoirs centraux de l’Empire ", est pour le moins prématurée. Bien que de telles tendances puissent être à l’œuvre, la configuration présente des forces politiques, économiques et militaires à l’échelle mondiale, qui se manifeste par exemple dans la diplomatie au Moyen-Orient, les actions du FMI en Asie Centrale ou en Amérique latine, ou du Pentagone en Afghanistan, désigne la puissance de l’impérialisme américain et son pouvoir mondial.

La transition de la domination formelle à la domination réelle du capital a-t-elle coupé le lien historique entre l’état-nation et le capitalisme ? L’état-nation n’est-il plus qu’un résidu d’un stade antérieur dans le développement du capital, dont on peut faire l’économie à l’ère du marché mondial ? Le nationalisme a-t-il été remplacé comme élément crucial dans le processus de subjectivisation – des membres des classes capitalistes ou de la culture qui domine la classe ouvrière ?
Les processus de subjectivisation sous la domination réelle du capital semblent procéder de deux tendances distinctes, et apparemment opposées. D’un côté, la destruction inexorable des liens affectifs de la communauté pré-capitaliste, et les processus de massification, atomisation et privatisation qui y sont inévitablement liés, résultant en un hyper-individualisme dans lequel tous les liens sociaux qui ne sont pas directement liés aux liens d’argent ont été éliminés. D’un autre côté, la quête désespérée d’une sorte de lien social, d’une sorte de connection affective à d’autres êtres humains, la recherche d’une issue dans une sorte de remplacement de la communauté perdue. Le capitalisme satisfait cette quête à travers l’idéologie du nationalisme, par les processus de subjectivisation dans lesquels le sentiment d’ "appartenir " à une nation ou à une race est central. Le nationalisme s’est montré compatible avec le capitalisme à travers son histoire, jouant un rôle progressif dans la destruction des liens féodaux à l’époque des révolutions bourgeoises-démocratiques, et un rôle réactionnaire dans l’expansion coloniale des états capitalistes et à l’époque des guerres inter-impérialistes, lorsqu’il a fournit les bases de la mobilisation de la population derrière le drapeau et le pays. En effet, les processus politiques, sociaux, culturels et psychologiques complexes que George L. Mosse a appelé la nationalisation des masses, ont constitué un rempart essentiel du capitalisme dans son histoire, et surtout dans la période actuelle lorsque le capitalisme est, en tant que mode de production, devenu réactionnaire et une menace pour l’existence même de l’espère humaine.

La privatisation et l’atomisation ne fournissent pas les bases d’une mobilisation de masse, ni par rapport à la nécessité d’une concentration des ressources humaines et matérielles pour développer l’économie nationale ou le capital, pour le défendre par rapport aux ennemis, à d’autres états-nation ou capitaux, ou pour assurer la soumission de la classe ouvrière à ses oppresseurs. Des symboles abstraits, comme la constitution, les droits de l’homme, les élections libres, le choix des consommateurs, etc., sont dépourvus de la charge émotionnelle nécessaire pour rendre une telle mobilisation de masse effective. En effet, comme le montre le patriotisme des Etats-Unis après le 11 septembre, ou la volonté d’un grand nombre de jeunes palestiniens de mourir dans les attentats-suicide, le nationalisme, et le racisme et la xénophobie qui y sont liés, semble un élément nécessaire dans le processus de subjectivisation par lequel le capital peut chercher à créer les liens sociaux nécessaires à la perpétuation de son hégémonie et de sa domination. Et ces liens sociaux eux-mêmes semblent requérir l’existence de l’état-nation sous une certaine forme. Qui, après tout, serait prêt à mourir pour le parlement de Strasbourg ou pour les bureaucrates de Bruxelles, à moins que ces derniers ne soient liés d’une façon fortement émotionnelle à la nation européenne, à un peuple européen ?

Pourtant, même si le capital peut trouver un substitut pour le nationalisme, et même s’il y a une tendance à la formation d’institutions politiques et de formes de souveraineté supra-nationales, de tels développements ne vont pas se produire sans réactions. Même si l’état-nation ne constitue plus la forme nécessaire ou adéquate pour le capital (et il n’est pas du tout clair que cela ne soit pas le cas), les affirmations concernant son caractère suranné sont prématurées, et il ne disparaîtra pas de la scène historique sans une lutte prolongée.

Les tendances prononcées à l’unilatéralisme américain, à propos desquelles les leaders politiques européens, et plus particulièrement les élites culturelles européennes de gauche et de droite se sont plaintes depuis le 11 septembre et la montée de l’islamisme à travers le monde arabo-musulman, sont des indications de la résilience de l’état-nation et du nationalisme dans le monde contemporain. La Chine peut avoir rejoint l’OMC, mais quelqu’un pourrait-il nier qu’il existe un capital chinois qui cherche le développement économique de sa nation, et l’extension de ses intérêts stratégiques et impérialistes en Asie de l’Est et dans le Pacifique ? L’Inde peut avoir ouvert son économie à l’investissement étranger et ses marchés aux marchandises étrangères, mais quelqu’un peut-il douter que l’Inde ait sa propre vision stratégique en Asie du Sud ? Le président russe, Poutine, peut coopérer avec les américains dans la guerre contre le terrorisme, et dans l’OMC, mais ce serait une erreur de croire que le Kremlin n’a pas d’intérêts stratégiques ou impérialistes propres.

Les visions de Hardt et Negri d’un capital collectif unique, d’un ordre politique supranational et d’une classe capitaliste dé-nationalisée (une version mise à jour de la théorie du super-impérialisme de Kautsky, élaborée, par malchance, littéralement à l’aube de la guerre, en août 1914) représente une tendance que les révolutionnaires ne peuvent ignorer. Mais ce n’est qu’une des tendances du capitalisme tardif, et pas nécessairement la tendance dominante. Les divisions dans la classe capitaliste, les divisions correspondant aux états-nation, qui se manifestent dans le nationalisme et le racisme restent le sceau de l’époque dans laquelle nous vivons. De plus, le nationalisme et le racisme non seulement alimentent, et alimenteront les luttes entre factions rivales de la classe capitaliste, mais serviront aussi de plate-forme d’où seront déclenchées les guerres entreprises contre ceux éjectés du processus de production, rendus marginaux par le système capitaliste qui dépend de façon croissante de la technologie de l’information et du travail immatériel pour produire sa pléthore de marchandises. Le capital ne doit pas seulement produire de la plus-value pour survivre, mais il produit de façon croissante une masse humaine dont l’existence même atteste de son inhumanité, une masse humaine dont les conditions d’existence constituent une invitation pour le capital à engager des guerres raciales d’extermination, et – et c’est un des défis pour les révolutionnaires – une masse humaine dont l’émancipation ne peut être assurée qu’en tant que partie intégrante du travailleur collectif (Gesamtarbeiter), dont le seul travail matériel et immatériel produit la richesse qui peut permettre de nous libérer des chaînes de la loi de la valeur.

L’impérialisme prend de nouvelles formes, et configurations dans la période actuelle, mais son remplacement ne semble pas faire partie de la " logique " du capital, inhérent à la trajectoire du capital, comme le pensent Hardt et Negri. Cette issue ne peut être que le produit du renversement révolutionnaire du capitalisme en tant que mode de production ; et est inséparable de la fin de la loi de la valeur en tant que telle.

MAC INTOSH

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