Alfred Denoyelle,
Docteur en Histoire

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Pour mémoire : l'auteur de cet article
a été promu Docteur en Histoire avec distinction
après des études gréco-latines complètes et la maîtrise obtenue
avec grande distinction à la Faculté de Philosophie et Lettres
de la "Katholieke Universiteit Leuven"

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CRITIQUE SCIENTIFIQUE ET LITTÉRAIRE

Nederlandse versie

Examen de la prétention scientifique d'une recherche bâclée
mise au service d'un règlement de compte avec une personnalité respectable :

Pie XII avait-il aussi opté pour « l'Ordre Nouveau » ?

 

 

Sous ce titre provocateur - avec un point d'exclamation au lieu d'un point d'interrogation - une édition du journal LA LIBRE BELGIQUE mise en ligne le 26 septembre 2008 comporte une interview, réalisée par Christian Laporte. Il s'agit de celle du frère du politicien libéral Guy Verhofstadt, à savoir Dirk Verhofstadt, juriste et diplômé ès communications, ayant publié un ouvrage intitulé « Pius XII en de vernietiging der Joden » (Pie XII et l'anéantissement des Juifs). J'ai examiné de façon critique les propos tenus par l'auteur, en français dans l'interview et en néerlandais dans le livre. Pour les passages où l'on pouvait constater quelques différences, j'ai donné la préférence aux résumés de l'auteur lui-même, parus dans la presse et en divers blogs sur l'Internet.

Je suis Docteur en Histoire et à ce titre, de même qu'un Docteur en Médecine est capable d'établir un diagnostic autorisé, je suis tout à fait en mesure de faire de même au plan historique, donc fondé à dire que la publication de Dirk Verhofstadt n'’a pas la valeur dont elle se prévaut. C'’est une approche émotionnelle, unilatérale et lacuneuse de l’'activité du pape Pie XII pendant la seconde guerre mondiale. L'auteur se situe méthodologiquement dans la lignée des contempteurs, de Rolph Hochhuth à Constantin Costa-Gavras en passant par John Cornwell. J'’ignore quelles peuvent bien être les qualifications en histoire de ce monsieur dont on nous apprend qu’'il est juriste et diplômé ès communications, mais en tout état de cause, sa publication n’'est pas scientifique, malgré le luxe d'apparences qu’'elle se donne et le tapage publicitaire qui l'accompagne pour le laisser accroire auprès du grand public. À cet égard, j'ai la nette impression que tous les cinq ou dix ans, d'obscurs commanditaires chargent quelqu'un sans formation d'historien, de tester la capacité de réaction à l'erreur ou d'absorption de celle-ci au sein de la population : tantôt un dramaturge, tantôt un romancier, tantôt un cinéaste, maintenant un juriste diplômé ès communications, frère d'un politicien et, dès lors, assez habile dans la manière de s'y prendre avec l'opinion publique. Mais pense-t-il vraiment être tout aussi compétent dans le domaine où il s'est risqué et surtout, peut-on constater sur pièces qu'il en fait vraiment preuve ?

Comme on pouvait déjà le constater dans les milieux de presse, Dirk Verhofstadt ne puise pas dans de nouvelles sources et il n'apporte pas de nouvelles idées, mais il forme une chaîne avec diverses citations reliées l'une à l'autre, auxquelles il ajoute son commentaire. De plusieurs blogs sur l'Internet il résulte que l'auteur a conçu un dessein plus vaste que suggéré par le titre de son livre. Il affirme : « Dans mon livre j'examine l'attitude de Pacelli et futur Pie XII vis-à-vis de la prise de pouvoir de Hitler, l'antisémitisme des différentes Églises, la chute du Parti catholique centriste, le concordat entre l'Allemagne nazie et le Vatican, l'encyclique 'Mit brennender Sorge', le paganisme, l'enseignement national-socialiste, le programme T4 (le meurtre des handicapés physiques et mentaux), l'invasion de la Pologne, l'Opération Barberousse, les Juifs aux Pays-Bas, le président-prêtre Tiso de Slovaquie, l'Ustasa en Croatie, la déportation des Juifs de Rome, l'Holocauste Hongrois, l'aide aux criminels de guerre, la résistance au nazisme, le refus de l'Église de rendre des enfants juifs réfugiés, l'échec des alliés, l'antisémitisme après l'Holocauste, et la question morale de la culpabilité de Église et du pape. » (sic) Cela fait tout de même beaucoup. S'il avait voulu présenter ça comme thèse à n'importe quelle université, on lui aurait répondu : ça fait 21 sujets. Chaque sujet mérite une heuristique approfondie, suivie d'une herméneutique propre, c'est-à-dire en rapport avec le sujet.

Pour l'auteur, ces sujets ne sont pas vraiment considérés comme des objets de recherche précise, mais bien plutôt comme des variations sur un thème dans une pièce musicale. Chaque fait relevant d'un sujet particulier, il l'examine pour voir si d'aventure il ne pourrait pas y puiser un argument pour démontrer que Pie XII a été coupable de quelque chose. Il joue ce rôle d'accusateur public ou de procureur-général tout au long du livre. Comme juriste, il sait d'ailleurs comment faire usage des ficelles du métier d'avocat, au besoin même par l'omission ou le maquillage de faits qui ne lui plaisent pas parce qu'ils contrarient son dessein de dénigrement.

C'est ainsi qu'il exalte, par exemple, l'archevêque Jan de Jong d'Utrecht qui s'est, « contrairement au pape » - dit-il, prononcé clairement contre la persécution des Juifs. Ce faisant, il ignore manifestement ou il tait les nombreuses déclarations de l'Église et de Pie XII en rapport avec ce problème. Il cache aussi à ses lecteurs quelles furent les funestes conséquences de la franchise néerlandaise. Comme l'exprimait Pinchas E. Lapide, jadis consul d'Israël en Italië, dans son livre sur Rome et les Juifs (p. 170) : « Nous tenons à rappeler que la protestation de la part des évêques néerlandais dans leur lettre pastorale du 26 juillet 1942 contre la déportation des Juifs, qui a été lue partout au prône dans les églises, a conduit, à peine cinq jours plus tard, à l'arrestation et la déportation de tous les catholiques néerlandais d'origine juive. Comme indiqué dans la déclaration officielle du Reichskommissar Seyss-Inquart en date du 3 août 1942 : c'est une mesure de représailles contre la lettre pastorale du 26 juillet. » À cette occasion, tous les couvents et toutes les abbayes, où beaucoup de Juifs avaient pu trouver refuge, furent aussi perquisitionnés. Le philosophe et historien juif y ajoute (p.174) : « D'aucun autre pays autant de Juifs - 79 % - ne furent déportés vers les camps de la mort que des Pays-Bas. »

Plus loin, justement à propos du caractère souhaitable (ou non) de certaines prises de position claironnées en public - à cause des conséquences prévisibles - je rappellerai la déclaration faisant autorité du procureur Juif au Tribunal de Nürnberg, également passée à tort sous silence ou tout à fait mise au rancart par Dirk Verhofstadt.

En plus du thème évoqué ci-dessus qui concernait les Juifs aux Pays-Bas, il touche aussi à celui en rapport avec l'Holocauste Hongrois. Également la faute à Pie XII, à en croire l'auteur. Voici comment il essaie d'en convaincre ses lecteurs :

« Des défenseurs du pape attirent l'attention sur le télégramme de Pie XII du 25 juin 1944 adressé au dirigeant hongrois Horthy pour mettre fin à la déportation de Juifs hongrois. C'est exact. La question est toutefois pourquoi il a attendu si longtemps pour le faire ? Du 15 mai jusqu'au 19 juin 1944, pas moins de 92 trains déportèrent 437.402 Juifs vers Auschwitz, où la plupart furent gazés. Il ressort de documents du Vatican même que Pie XII avait été mis au courant les 30 mars, 16 mai, 23 mai, 25 mai, 9 juin, 10 juin et 19 juin 1944, et qu'il avait été supplié de protester aussi vite que possible auprès du dirigeant catholique Horthy. Selon des défenseurs du pape, ce n'était pas possible parce qu'il y avait le danger d'un enlèvement du pape ou d'un bombardement du Vatican. Mais cela ne tient pas la route. Le 4 juin, Rome et le Vatican avaient en effet été libérés par l'armée américaine. Le pape a donc laissé passer encore 21 jours cruciaux avant d'expédier son télégramme. » (sic)

Dirk Verhofstadt semble n'être pas au courant de la protestation répétée auprès du gouvernement hongrois par Angelo Rotta, nonce apostolique à Budapest, suivie finalement du télégramme papal du 25 juin 1944. Cette forte protestation, signifiée par le délégué de Pie XII, appartient pourtant aux pièces officielles. Le pape aurait-il donc toujours dû faire tout lui-même, selon l'auteur, pour ne pas être considéré comme coupable par celui-ci ? En outre, même ce télégramme n'a pas été en mesure de mettre fin aux déportations. Horthy a simplement été remplacé quelques semaines plus tard par un collaborateur plus fidèle à Hitler. Mais suivant le récit qu'en fait Dirk Verhofstadt, c'est comme si c'eût été la fin des déportations, mais tardivement, à cause de 21 jours pendant lesquels le pape aurait traîné ! Il ne souffle mot au sujet du nonce apostolique, ni à propos de la continuation des déportations vers Auschwitz, même après l'envoi de ce télégramme.

On peut d'ailleurs se demander qui sont ces prétendus « défenseurs du pape » ici et ailleurs chez Dirk Verhofstadt : s'agit-il d'entités fantomatiques de son cru, émettant des objections ridicules afin qu'il puisse les réfuter assez facilement, ou bien s'agit-il chaque fois de gens réels, personnages historiques qu'il préfère ne pas citer pour certaines raisons ? Ce n'est pas toujours clair. Mais ce n'est de toute façon pas pertinent, puisque le pape avait eu beau parler par son nonce sur place, puis personnellement aussi, c'était chaque fois sans résultat : ce n'est que la fin de la guerre qui mit fin aux déportations. L'auteur surestime donc la portée véritable de la voix pontificale en temps de guerre sous la coupe des Nazis afin de pouvoir le présenter sous un faux jour comme quelqu'un qui n'avait « pas assez » parlé et qui était dès lors fautif quant à « l'anéantissement des Juifs ».

En outre, Horthy est présenté comme un « dirigeant catholique ». Pourquoi donc, sinon pour mieux accabler Pie XII ? En effet, Dirk Verhofstadt sait pertinemment bien - ou devrait savoir, s'il a fait des recherches visant à l'objectivité - que l'amiral et homme politique hongrois Miklós Horthy de Nagybánya (1868-1957) était un calviniste. Depuis quand un protestant de cette obédience donnerait-il suite à des injonctions venant du Vatican ?

La volonté de dénigrer le pape est assez évidente. Les arguments « contre » que l'auteur met en avant ont été réfutés depuis longtemps déjà - ce qu'’il semble curieusement ignorer - et il minimise ou passe sous silence des arguments « pour » Pie XII dans le contexte particulier de cette époque troublée. De plus, en dépit des recherches approfondies qu’'il dit avoir faites et dont il se vante, on peut constater qu’'il est en retard sur l’'actualité de la recherche. Les Juifs eux-mêmes réhabilitent maintenant la mémoire du pape Pie XII. Alors, se pourrait-il donc que Dirk Verhofstadt veuille être « plus israélite que les Juifs », à l'’instar de ce que l’'on disait naguère, dans un tout autre milieu, certes, mais de façon analogue, en désignant l'’attitude mentale opiniâtre, non fondée et même parfois sectaire d’'une personne par l’'expression « vouloir être plus catholique que le Pape » ?

En fait, la méthode de Dirk Verhofstadt n'est pas la critique historique, mais le persiflage. Partant de la conviction acquise que Pie XII est coupable, il a glané à gauche et à droite - sans trop s'embarrasser du contexte ou de l'exactitude - tout ce qui pourrait faire partager ce sentiment. « Largement nourri », comme il nous l'apprend lui-même, « par la bibliothèque familiale sur le sujet » (sic) - autrement dit, bourré de préjugés hérités de son éducation à cause des sources secondaires ou tertiaires mises à sa disposition - il est ensuite parti à la recherche des sources primaires et en a parcouru quelques-unes en les lisant - c'est presque fatal - avec les lunettes des auteurs dont il s'était préalablement imbibé. Cela ressort nettement de la façon dont il exploite ses « découvertes » et ensuite de ses omissions calculées, qu'une investigation historique normale ne comporterait pas.

Le reproche fondamental adressé à la mémoire du pape Pie XII, c'est son silence relatif pendant la seconde guerre mondiale : il n'aurait « pas assez » agi ou parlé pour dénoncer les atrocités commises par les Nazis envers les Juifs. Dans l'esprit de l'auteur, Pie XII aurait pu les empêcher s'il avait été constamment au micro de Radio Vatican. C'est s'imaginer que les Nazis en auraient tenu compte en arrêtant leur programme d'extermination. Avant la guerre déjà, les Nazis considéraient le cardinal Eugenio Pacelli (le futur Pie XII) comme allié « à la cause de l'internationale juive et franc-maçonne » (sic) - ainsi que l'exprime en date du 24 novembre 1938 Das schwarze Korps, le journal des S.S. Leur chef suprême, Adolf Hitler, était même d'avis que le Vatican était « le pire foyer de résistance » à ses plans. Mais qui donc, parmi les pays et les hommes politiques, pourrait se vanter d'avoir reçu un tel compliment ? Dès lors, on ne peut, objectivement, conclure à un manque d'action ou de paroles de la part du Saint-Siège : au sein du Reich nazi, intéressé au premier chef, on estimait manifestement qu'il y en avait trop !

Par contre, sur un plan subjectif, il est bien sûr possible d'imaginer à peu près n'importe quoi. Par exemple, la thèse (non académique) de monsieur Dirk Verhofstadt. Ou encore, que Pie XII serait coupable aussi de n'avoir « pas assez » agi ou parlé pour dénoncer l'usage de la bombe atomique, et qu'il serait ainsi responsable du bombardement sur Hiroshima et Nagasaki. Ou encore, que Pie XII serait coupable aussi de n'avoir « pas assez » agi ou parlé pour dénoncer l'usage des bombes au phosphore, et qu'il serait ainsi responsable des bombardements sur Dresden et Hamburg. Mais ce n'est pas en affirmant cela que l'on en apporte la preuve formelle de cause à effet, ni même que l'on établit une quelconque certitude historique. Que répondrait Dirk Verhofstadt si je prétendais qu'il est responsable des erreurs judiciaires ou de la violation des droits humains dans le monde parce que lui, étant juriste, ne les a « pas assez » dénoncées ?

La meilleure preuve que les belligérants ne tenaient aucun compte des appels du souverain pontife, ni de l'activité diplomatique du Vatican, certes moins spectaculaire, mais non moins réelle, c'est que Staline, Roosevelt et Churchill, qui disposaient pourtant de divisions blindées et de flottes aériennes, n'ont jamais voulu s'en servir pour désorganiser le réseau ferroviaire qui menait aux chambres à gaz. Dirk Verhofstadt ne leur adresse cependant aucun reproche, se gardant bien d'affirmer que ces décideurs politiques ont, par leur gravissime négligence stratégique comme par leur silence, rendu incontestablement possible la continuation des massacres de Juifs.

De même, la Croix rouge, qui décida d'accomplir sa tâche sans bruit pendant la guerre et renonça à une protestation publique malgré les horreurs constatées, n'en reçoit aucun reproche. Pareillement, les chefs des communautés luthériennes, calvinistes, anglicanes, islamiques et autres, ne reçoivent aucun blâme pour leur silence. Dirk Verhofstadt s'acharne uniquement - et bien à tort, en plus - sur la mémoire du pape Pie XII qui, lui, a pourtant parlé. Peut-être « pas assez » au goût de l'auteur qui le critique. Toutefois, le souverain pontife n'a pas seulement parlé, mais agi aussi, et beaucoup plus qu'on ne le laisse accroire, de l'aveu même des Juifs qui étaient concernés.

S'’il avait eu une bonne formation d’'historien, même dans l’'hypothèse purement spéculative où Pie XII n'’aurait pas dit ni écrit un seul mot pendant toute la guerre, l'’auteur aurait su que l'’argumentation « a silentio » dans les documents patents n’'est jamais négativement concluante. Toute l’'activité humaine fait partie de l’'histoire, donc les directives secrètes, orales ou par signes également. Les témoins de ce type d’'activité constatable et ses divers bénéficiaires avérés - Pinchas E. Lapide, ancien consul d'Israël en Italie, mentionne le chiffre de 860.000 Juifs sauvés grâce à Pie XII - ne peuvent pas être tenus à l'écart d’'une investigation historique sérieuse et complète.

Il est vrai que l'auteur est avant tout juriste. Mais quelqu'un de cette qualité devrait pourtant savoir que, si l'on veut établir la vérité des faits, alors tous les témoins peuvent et doivent même être appelés à la barre. Il ne l'a pas fait, s'étant contenté d'une sélection de quelques rescapés dont il s'était d'abord assuré qu'ils ne savaient rien de l'activité humanitaire du pape Pie XII en faveur des Juifs. Or, en méthodologie historique, il ne peut s'agir de réaliser un comptage de supporters d'une thèse, ni même simplement de voix réputées « pour » ou « contre » comme en politique, mais bien (et surtout) de leur évaluation respective. Le reproche fondamental qu'un historien est donc amené à lui faire, se résume dans cet adage méconnu : testimonia non sunt numeranda, sed ponderanda (les témoignages ne doivent pas être additionnés, mais pesés). Le témoignage formel d'une foule de familles juives, sauvées grâce aux directives pontificales de les cacher dans des monastères à Rome et ailleurs, est à évaluer positivement comme preuve de l'activité de Pie XII en faveur des Juifs pendant la seconde guerre mondiale. Par contre, l'ignorance des rescapés de camps de concentration ne peut aucunement être une preuve de l'inactivité de Pie XII. Que pouvaient-ils en savoir ? C'est un problème d'information correcte pendant leur captivité et après celle-ci.

Le juriste Américain Robert Kempner, un Juif qui était procureur au Tribunal de Nürnberg contre les crimes de guerre, a révélé que Pie XII avait envoyé une quantité énorme de lettres de protestation, directes ou indirectes, diplomatiques et publiques, secrètes ou explicites, auxquelles les Nazis n'ont jamais répondu. Selon ce magistrat, qui connaissait bien le dossier pour en avoir eu les pièces à conviction en main, moralement le pape ne pouvait faire davantage, car « tout essai de propagande de l’'Église catholique contre le Reich de Hitler n'’aurait pas seulement été un suicide provoqué, mais aurait également hâté l'’exécution d’'encore plus de Juifs ». C'est le genre de témoignage que Dirk Verhofstadt ne prend pas en compte, pour la raison bien simple qu'il contredit son dessein. Trop pressé d'avoir l'occasion de présenter le pape Pie XII comme un adepte de « l'Ordre Nouveau », il met en évidence la photo de quelques prélats en compagnie de militaires allemands et italiens de haut grade, reçus en audience au Vatican et faisant le salut réglementaire alors en vigueur (le bras étendu à la verticale ou à l'horizontale). Selon l'auteur, qui procède plus volontiers par insinuations, il faudrait y voir l'indication de la sympathie évidente pour le nazisme, non seulement de la part de ces prélats, mais du pape Pie XII lui-même.

Il aurait tout aussi bien pu reproduire quelques photos de Marie-José, princesse de Belgique, mariée en 1930 au futur roi d'Italie Humberto II et faisant également ce salut dans les Alpes, bien avant la guerre d'ailleurs, pour en conclure que les familles royales belge et italienne étaient sûrement, tout comme ces prélats avec Pie XII leur chef (même s'il n'apparaît pas sur la photo), adeptes incontestables de « l'Ordre Nouveau ». Mais ce n'est pas de l'histoire, ça. L'auteur ayant beaucoup trop d'imagination, je lui conseillerais volontiers d'essayer dans le genre du roman d'espionnage. C'est très demandé par les chaînes de télévision actuellement.

Un historien aurait relevé, dans un maximum de propos et d'écrits - privés comme publics - émanés de Pie XII, quels étaient les véritables sentiments de celui-ci vis-à-vis dudit « Ordre Nouveau ». Or, nous savons que Pie XII, alors qu'il était encore le cardinal Pacelli, avait déclaré au cours d'un déjeuner à l'Ambassade de France en 1938 : « Avec les Prussiens, on peut encore discuter, mais avec les Nazis, on ne peut pas. Ces gens-là sont diaboliques. »

Puis, comme Secrétaire d’'État du pape Pie XI, il jugeait que « la prise de pouvoir par cet homme [Hitler] est plus dangereuse que la victoire du socialisme ». Sergio Trassati rapporte le propos dans son livre « Vatican-Kremlin, les secrets d'’un face à face » (éd. Payot-Rivages, 1995, p. 94).

Devenu pape, il ne changea pas d’'avis, comme en témoigne le jésuite Paolo Dezza, aumônier des armées au Vatican : « Il y a bien un danger communiste, mais le danger nazi est plus grave » (ibidem, p. 102). Après l'’invasion de l'’Union soviétique le 22 juin 1941 (opération Barberousse), non seulement Pie XII n'’a pas un mot pour soutenir ladite « croisade anti-bolchevique » des Nazis - en fait une propagande élaborée à l'époque par Goebbels et à laquelle ont cru trop volontiers les détracteurs du pape depuis 1963 - mais il agit en levant les scrupules des catholiques américains vis-à-vis de l'’aide que leur gouvernement voulait apporter à l'’Union soviétique. À un cardinal, Pie XII confie : « Je redoute encore plus Hitler que Staline ». Monsieur W. d'Ormesson, alors ambassadeur de France auprès du Saint-Siège, en fait état dans une lettre à l'amiral Darlan en date du 21 août 1941.

Ces quelques témoignages rapportent des faits et des paroles parmi tant d'autres qui ne sont évidemment pas à mettre au compte d'un adepte de « l'Ordre Nouveau ».

Les protagonistes de celui-ci ne reconnaissaient déjà pas le cardinal Pacelli comme l'un des leurs avant la guerre (comme rapporté plus haut). Pendant la guerre, cela n'avait pas du tout changé du côté allemand. Il y eut notamment ce rapport des services secrets de la Gestapo communiqué à Hitler : « Dans sa déclaration de Noël 1942, Pie XII s'’est fait l'’allié et l'’ami des Juifs. Il défend donc notre pire ennemi politique. » Dans un article du Figaro, É. Husson, spécialiste de la Gestapo, le rappelait en date du 15 février 2002.

En fait, Reinhard Heydrich, chef des services de sécurité SS, fit paraître une circulaire en date du 22 janvier 1943, commentant plus précisément cette déclaration papale comme suit : « De façon sans précédents, le Pape a répudié le Nouvel Ordre européen, représenté par le National-Socialisme... Son discours n’'est rien qu’'une longue attaque contre tout ce que nous soutenons... Dieu, dit-il, regarde tous les peuples et les races comme dignes de la même considération. Il fait clairement allusion aux Juifs. » Suite à cela, von Ribbentrop, le ministre des Affaires étrangères du Reich, ordonne à son ambassadeur auprès du Saint-Siège de protester contre « cette rupture de la traditionnelle attitude de neutralité » dont l'Église est coutumière, et il lui demande d'attirer l'attention sur le fait que l’'Allemagne ne manque pas de « moyens physiques de représailles » (sic) !

Malgré cette menace à peine voilée, devant les atrocités toujours plus nombreuses commises par la Gestapo et les S.S., le pape Pie XII prend le risque de laisser l'Osservatore Romano exprimer l'indignation universelle dans son numéro du 25 octobre 1943. Aussitôt les Allemands font saisir le journal dans les kiosques et menacent de reprendre les perquisitions dans les monastères pour y débusquer les Juifs cachés. En outre, le commandant des S.S. de Rome ordonne au chef de la communauté israélite de fournir 50 kg d'or dans les 24 heures sous peine de déportation immédiate de 200 autres Juifs (une grande rafle ayant déjà eu lieu le 16 octobre 1943). La collecte n'ayant réuni que 35 kg d'or, le grand rabbin de Rome reçoit du pape Pie XII les 15 kg manquants.

S'agirait-il là, selon Dirk Verhofstadt, de faits et de déclarations prouvant que Pie XII était adepte de « l'Ordre Nouveau » ?

Il me semble que c'est exactement le contraire. Je ne suis "que" Docteur en Histoire, bien sûr. Mais l'auteur du livre « Pius XII en de vernietiging der Joden » (Pie XII et l'anéantissement des Juifs) n'a-t-il pas bénéficié, pour faire ses recherches, de lumières tellement supérieures aux miennes et fortes à un point tel, qu'elles l'ont plus ou moins aveuglé ?

Caricature nazie de Pie XII,
"mené par les Juifs et les communistes"

Dirk Verhofstadt écrit en effet qu'il n'a lu nulle part un quelconque écrit où le pape aurait condamné des atrocités. Même dans l'encyclique Mit brennender Sorge (1937) il n'y aurait, d'après lui, rien au sujet du concordat violé, rien au sujet d'une guerre d'extermination préméditée, rien sur l'intolérance, rien sur une persécution à cause de différences ethniques, rien au sujet de camps de concentration. Pourtant, tout cela se trouve bel et bien, littéralement mis en accusation dans ce document pontifical de Pie XI, rédigé par le cardinal-archevêque Faulhaber de Munich et le cardinal-secrétaire d'État Pacelli, le futur Pie XII. Il suffit de le parcourir avec attention pour s'en apercevoir, mais de préférence dans le texte original ou alors dans une bonne traduction intégrale.

En fait, Dirk Verhofstadt est peu critique pour lui-même : alors qu'il prétend viser à l'objectivité, il ne mentionne pas ce qui est de nature à infirmer ses propos, mais il invente tout au contraire des rôles sociologiques que le pape est, dans son esprit, censé tenir en raison de sa fonction. Puis il a beau jeu de constater que le pape a failli à son devoir en ne faisant pas ce que lui, Dirk Verhofstadt, pense qu'il aurait dû et pu faire en telle ou telle conjecture historique. Ce faisant il commet des anachronismes. Il oublie ou feint d'oublier que l’'Europe du temps de la seconde guerre mondiale ne connaissait pas le système d'’information libre et ouvert comme aujourd’'hui, où l’'on peut entendre le pape au journal télévisé de 20 heures, prendre son GSM et appeler quelqu'un au-delà des frontières, envoyer un message par e-mail aux antipodes, recevoir son courrier chez soi par la poste de façon généralement normale. À l'époque, le champ d'action du pape était assez limité. On interceptait les télégrammes (communication rapide d'alors). Il y avait d'innombrables pannes d'électricité affectant Radio Vatican. Les fournitures de papier pour les presses vaticanes étaient détournées. Il y avait un service de censure qui affectait le fonctionnement de tous les services postaux. Fascistes et Nazis ne se gênaient pas pour ouvrir les lettres. La convention de Genève et d'autres restaient lettre morte.

À ce contexte historique, où il faut placer le pontificat de Pie XII, on ne peut, pour l'évaluer correctement, appliquer indistinctement des critères d'appréciation, déjà relatifs par eux-mêmes, comme agir vite, ou « pas assez » vite. Chacun est, en temps de guerre surtout, déterminé par un certain nombre de paramètres affectant ses opportunités, ses capacités, ses moyens, sa santé. Aucun pape n'échappe à la condition humaine. Exiger - de lui seul, en plus - qu'il soit comme « superman » en réagissant comme l'éclair, en franchissant les distances à une vitesse folle, en faisant voler en éclats tous les obstacles et en faisant plier toutes les volontés, c'est croire à un pape de science-fiction, qu'il faudra évidemment mettre en accusation s'il a fait le méchant garçon en ne déployant pas tout l'arsenal des moyens qu'on lui suppose avoir eu constamment à sa disposition immédiate. De la supposition, on passe ensuite, sans le moindre scrupule de conscience apparent, ni la moindre gêne, à l'affirmation ou à l'insinuation de la certitude « incontestable » de sa culpabilité. C'est aller un peu trop vite en besogne, non ?

L'auteur s'imagine aussi avoir trouvé un argument formidable dans le fait qu'à sa connaissance, dit-il, « aucun Nazi n'a été excommunié ». C'est plutôt pitoyable pour quelqu'un qui affirme avoir fait des recherches approfondies. Nous allons donc lui apprendre qu'en notre pays, son collègue juriste Léon Degrelle, catholique passé au nazisme, fut excommunié. De plus, pour parfaire ses connaissances décidément fort lacuneuses, nous allons apprendre à monsieur Dirk Verhofstadt qu'une excommunication est une arme spirituelle médicinale réservée aux seuls catholiques : elle vise à les faire rentrer au bercail après leur égarement en les privant dans l'entretemps de l'assistance spirituelle que l'Église procure aux baptisés fidèles. C'est dire que l'argument de l'excommunication « omise » ne vaut pas pour les baptisés non-catholiques, protestants ou autres, ni pour les païens, ni pour les athées antichrétiens (comme l'auteur qui se présente ainsi dans la préface à son livre). En outre, le Code de droit canonique (celui de 1917 était en vigueur à l'époque), qu'un juriste comme lui ferait bien de lire attentivement, stipule qu'en cas d'affiliation à des sociétés non-catholiques (et le parti Nazi en était certainement une après l'encyclique Mit brennender Sorge du 14 mars 1937 qui condamnait le nazisme), il y a une excommunication automatique qui ne doit pas être déclarée nominativement (c'eût d'ailleurs été fastidieux et inutile, en raison du nombre de membres non-catholiques ou déjà apostats, moralement paganisés avec la croix gammée en lieu et place de la croix de Jésus-Christ).

D'ailleurs, il est à noter - ce que l'auteur critiqué ne fait évidemment pas - que dès septembre 1930, les membres du Parti nazi d'Hitler avaient été excommuniés comme groupe. Ainsi, par l'archevêque de Mayence (Mainz) qui condamna publiquement le Parti nazi. Non seulement il était interdit à tout catholique de s'inscrire dans les rangs du Parti national-socialiste d'Hitler, mais il n'était pas permis aux membres du Parti hitlérien de participer en groupe à des funérailles ou à d'autres offices catholiques. Bien plus : un catholique ne pouvait être admis aux sacrements tant qu'il restait inscrit au Parti hitlérien. La déclaration de l'archevêché de Mayence n'était pas une directive secrète : elle fut même publiée en première page de L'Osservatore Romano, avec un article paru le 11 octobre 1930 et intitulé « Le parti d'Hitler condamné par l'autorité ecclésiastique ». C'est un document historique passé sous silence par celui qui y a intérêt pour dénigrer les représentants de l'Église. L'incompatibilité radicale de la Foi catholique avec le national-socialisme fut alors déclarée. Une personne qui se déclarait catholique ne pouvait pas devenir membre du Parti nazi, sous peine d'être exclue des sacrements. En février 1931, le diocèse de Munich (München) confirma l'incompatibilité de la Foi catholique et du Parti nazi. En mars 1931, les diocèses de Cologne (Köln), de Paderborn et des provinces du Rhin dénoncèrent aussi l'idéologie nazie, interdisant publiquement tout contact avec les Nazis.

Indignés et furieux de cette excommunication émise par l'Église catholique, les Nazis envoyèrent alors Hermann Göring en personne à Rome, avec une demande d'audience au secrétaire d'État Eugenio Pacelli (le futur pape Pie XII). Le 30 avril 1931, le cardinal Pacelli refusa de rencontrer Göring, qui fut reçu par le sous-secrétaire Mgr Giuseppe Pizzardo, avec la charge de prendre note de ce que les Nazis souhaitaient. Cela n'empêcha pas qu'en août 1932, l'Église catholique excommunia tous les dirigeants du Parti nazi. Parmi les principes anti-chrétiens dénoncés comme hérétiques, l'Église mentionnait explicitement les théories raciales et le racisme. Toujours en août 1932, la Conférence épiscopale allemande publia un document détaillé dans lequel elle donnait des instructions sur la manière de s'entretenir avec le Parti nazi. Dans ce document, il est notamment écrit qu'il est absolument interdit aux catholiques de devenir membres du Parti national-socialiste. Celui qui passait outre à cette interdiction ecclésiastique était immédiatement excommunié. Avec l'encyclique Mit brennender Sorge du 14 mars 1937 qui condamnait le nazisme urbi et orbi, depuis Rome même, la position de l'Église catholique ne pouvait être douteuse.

Il ne semble pas que Dirk Verhofstadt soit compétent en histoire.

Le niveau et l'’exactitude de ses connaissances en histoire sont assez bien à l'’image du niveau et de l'’exactitude de ses connaissances en religion quand il écrit :

« Comme chef spirituel de l'Église catholique, il  [Pie XII]  avait une autorité absolue, mieux, il aurait même pu se référer à son infaillibilité, mais il ne l'a jamais utilisée pour infléchir le cours des événements. Sous son pontificat, il n'y recourerait que pour proclamer le dogme de l'Immaculée Conception ! » (sic)

Ce dogme a été proclamé par un autre pape, à savoir Pie IX, en l’'an 1854, alors que Pie XII n’'était même pas encore né. De plus, il n'’a commencé son pontificat qu’'en 1939 ! Bravo pour le souci de l'exactitude ?

Quant à utiliser son infaillibilité « pour infléchir le cours des événements » (sic), c’'est une aberration doctrinale ou une croyance magique, toutes deux totalement étrangères à la foi catholique. L'’objet de l’'infaillibilité pontificale n’'est pas l’'histoire, ni les personnes ou les situations, mais bien la précision de la foi chrétienne sous la forme d’'une définition dogmatique. Reprocher au pape Pie XII de ne pas s’'être « référé » à l’'infaillibilité pour agir en faveur des Juifs (ou de n’'importe quoi de concret) est donc une absurdité. L'’auteur écrit décidément n’'importe quoi pour pouvoir accuser le pape d’'omissions graves. Son ouvrage est déjà, rien que par là, dépourvu de la sérénité et de la précision scientifiques qui s'imposent dans un ouvrage d'histoire.

D'’ailleurs, le pape n’a pas « une autorité absolue ». Comme l’'a précisément rappelé le premier concile du Vatican à l'’occasion de la définition de l’'infaillibilité pontificale, celle-ci est limitée « ratione subjecti, objecti et actus » (84ème Congrégation générale). En outre, en ce qui concerne les actes du gouvernement du souverain pontife, elle ne fait pas de lui un « monarque absolu ». Le pape Pie IX l’a rappelé en confirmant la réfutation officielle d’'une circulaire du chancelier Bismarck faite par les évêques allemands en 1875 (cf. H. Denzinger, Enchiridion symbolorum, definitionum et declarationum de rebus fidei et morum, N°3112-3117).

Ces exemples significatifs pourront suffire à faire comprendre pourquoi je ne perdrai pas mon temps à discuter avec un incompétent qui enfonce des portes ouvertes ou fait des reproches immérités sur base de sa propre ignorance, volontaire ou non. Je ne montrerai donc pas davantage ici le caractère historiquement erroné - page après page - de diverses affirmations dans cet ouvrage. Sous nombre de périphrases de l'auteur, on trouve le refrain monotone et mensonger, composé sous l'impulsion d'un effarant primarisme intellectuel, nous chantant « C'est la faute à Pie XII !.. » Victor Hugo fait état, dans son roman Les Misérables, d'une conviction de son époque au sujet des responsabilités dans l'éclosion de la Révolution française. Il fait chanter au gamin de rue Gavroche une série de couplets dont le refrain est constitué de deux phrases : « C'est la faute à Voltaire !.. C'est la faute à Rousseau !.. » Mais le grand écrivain français s'est soigneusement gardé d'insinuer que ces auteurs - ou leurs compères « encyclopédistes » - n'ayant « pas assez » agi ou parlé pour mettre en garde contre les dérives d'une révolution, seraient responsables des nombreuses victimes innocentes de la Terreur sous le « Comité de salut public » du temps du juriste Fouquier-Tinville où la guillotine fonctionnait à plein rendement.

Probablement faut-il voir dans cet état d'esprit « impatient d'en finir avec Pie XII » la cause de la citation à contresens de la revue Civiltà cattolica. On peut le vérifier en la consultant sur l'Internet. L'auteur a dû être trop hâtif et cela lui a manifestement joué des tours. Cette mauvaise compréhension (?) de la part de Dirk Verhofstadt n'est d'ailleurs pas la seule dans son ouvrage. On est amené à constater qu'il en va de même lorsqu'il se réfère à beaucoup d'autres sources, généralement secondaires, qu'il croit pouvoir citer ou interpréter à l'appui de ses dires, comme le Père jésuite Peter Gumpel, avec lequel il dit avoir eu un entretien, dont le contenu est toutefois différent si l'on se rapporte à ce que son éminent interlocuteur déclare ! Avec le moteur de recherche « Google » on le remarque aussitôt. Le Docteur Peter Gumpel, ancien professeur à l'Université Grégorienne de Rome et relateur de la cause de béatification de Pie XII, déclare en effet à propos de l'activité de ce pape :

« Les dirigeants les plus importants de la communauté et de l'État juif l'ont remercié publiquement pour tout ce qu'il avait fait pour protéger les persécutés. Je conseillerais à ceux qui ne me croient pas de lire le neuvième et le dixième volume des Actes et Documents du Saint-Siège concernant la Deuxième Guerre Mondiale, où sont recueillis les témoignages des Juifs sauvés de la persécution grâce à l'intervention du pape Pacelli. Je crois qu'il n'y a pas au monde une personne ayant reçu plus de marques de reconnaissance de la part de la communauté juive que Pie XII. »

L'on pourra se rapporter pour le reste, c'est-à-dire quant au contenu de l'ouvrage, à un rapport de 45 pages référencées aux sources, réfutant complètement la thèse (peu originale) de monsieur Dirk Verhofstadt, s'agissant en fait d'une compilation de salisseurs plus anciens de la mémoire du pape Pie XII, parmi lesquels John Cornwell avec son livre « Hitler's Pope » ('Le Pape de Hitler' : sic - mais dans la traduction française officielle : 'Le Pape et Hitler') dont l'auteur est particulièrement dépendant, parfois même, semble-t-il, jusqu'au plagiat. Quoi qu'il en soit, il eût été honnête, et assurément apprécié, de tout de même informer ses lecteurs de ce que les arguments de cet auteur avaient été réfutés en 1999 déjà, notamment dans une déclaration de 11 pages émanant de l'Université Grégorienne de Rome sous la plume du Docteur Peter Gumpel déjà cité. En outre, John Cornwell lui-même s'est en partie rétracté, comme il ressort d'un article du magazine britannique The Economist en date du 9 décembre 2004, là où il déclare reconnaître maintenant que le pape n'avait pas assez de marge de manoeuvre (scope of action) :

« I would now argue, in the light of the debates and evidence following 'Hitler's Pope', that Pius XII had so little scope of action that it is impossible to judge the motives for his silence during the war, while Rome was under the heel of Mussolini and later occupied by the Germans.” (Je soutiendrais maintenant, à la lumière des débats et de l'apport de preuves qui ont suivi 'Le Pape d'Hitler', que Pie XII avait si peu de marge de manoeuvre qu'il est impossible de juger les raisons derrière son silence pendant la guerre, alors que Rome était sous la botte de Mussolini et ensuite occupée par les Allemands.)

Nous avons vu plus haut que ce n'était qu'un silence fort relatif et dans le seul domaine public. Il n'était pas muet par la voie diplomatique qui est par nature plus discrète, ni dans le cercle de ses relations ou contacts. De plus, cela lui laissait au moins, dans les conditions pénibles où il se voyait confiné, les mains libres pour n'être pas secourable en paroles seulement, mais avant tout en action, de façon continue et persévérante, pendant toute la guerre. Dans ces circonstances où la presse, la radio et le courrier faisaient l'objet de restrictions à cause de la situation créée par les belligérants, Pie XII faisait aussi, en plus de ses nonces apostoliques officiels, appel à des légats tels que l'aumônier italien Pirro Scavizzi, qui alla en Pologne en septembre 1942 avec une forte somme d'argent et une lettre personnelle destinée aux prêtres. Dans cette lettre, le pape leur communique :

« Nous avions souvent pensé que Nous devrions mettre au pilori du monde civilisé le crime de l'anéantissement des Juifs. Nous avons appris que nous devions prendre très au sérieux la menace de représailles... Finalement, Nous sommes arrivés à la conclusion que Notre protestation non seulement n'aiderait personne, mais attiserait même davantage la furie contre les Juifs. Ceux-ci seraient alors traités plus cruellement encore. Avec une protestation publique Nous aurions peut-être reçu les louanges du monde civilisé, mais les Juifs auraient alors été exposés à des persécutions encore plus lourdes. »

Au cardinal Konrad von Preysing, archevêque de Berlin, Pie XII écrivait en date du 30 avril 1943 :

« En ce qui concerne les déclarations épiscopales, Nous laissons aux pasteurs en fonction sur place le soin d'apprécier si, et dans quelle mesure, le danger de représailles et de pressions, ainsi que peut-être d'autres circonstances dues à la longueur et à la psychologie de la guerre, conseillent la réserve -- malgré les raisons qu'il y aurait d'intervenir -- et ce, afin d'éviter des maux plus grands. C'est l'un des motifs pour lesquels Nous-même, Nous Nous imposons des limites dans Nos déclarations. »

Cette réserve relative de Pie XII quant à parler des Juifs en public résultait également de l'avis des diplomates de l'ambassade d'Allemagne à Rome, à savoir l'ambassadeur Ernst von Weizsäcker et son proche collaborateur Albrecht von Kessel qui écrira plus tard :

« Il faut insister avec force sur le fait qu'Hitler, alors qu'il était mis dans l'embarras par les alliés comme un animal par un groupe de chasseurs, était prêt à n'importe quel crime éperdu. L'idée de s'emparer du pape et de le transférer en Allemagne avait déjà germé et faisait partie de ses calculs... Nous disposions de renseignements détaillés au sujet de la possibilité qu'en cas de résistance de la part du pape, celui-ci serait abattu 'pendant une tentative de fuite'. Nous étions persuadés de ce qu'une vigoureuse protestation publique de Pie XII contre la persécution des Juifs aurait selon toute probabilité mis en danger de mort aussi bien le pape lui-même que la Curie, mais n'aurait certainement pas sauvé la vie à un seul Juif. Hitler aurait réagi avec des actes d'une violence cruelle extrême, tout comme une bête prise au piège, à tout ce qu'il aurait ressenti comme une menace à son endroit. »

À l'encontre de la vérité, et malgré les preuves incontestables du contraire, Dirk Verhofstadt prétend, dans une phrase qui résume bien sa conviction, de surcroît tout à fait généralisée :

« Le choix non équivoque du Vatican, en faveur du fascisme et du nazisme, et contre le communisme, le socialisme et la démocratie liberale dans la première moitié du vingtième siècle est, en même temps que l'antisémitisme multiséculaire au sein de l'Église, la raison par excellence pour laquelle les papes, et en particulier Pie XII, sont restés tellement silencieux lorsque les Juifs furent discriminés, persécutés, déportés et finalement anéantis. » (sic)

Il n'est pas question de choix pour ou contre : aussi bien le fascisme (Non abbiamo bisogno, 29 juin 1931) et le nazisme (Mit brennender Sorge, 14 mars 1937) que le communisme (Divini Redemptoris, 19 mars 1937) furent condamnés expressément comme idéologie et organisation étatique. Par ailleurs, précédemment avaient déjà été condamnés : l'indifférentisme (Ubi primum, 5 mai 1824) et le libéralisme qui en résulte (Mirari vos, 15 août 1832). En ce qui concerne l'antisémitisme et le prosélytisme vis-à-vis des Juifs - ou d'autres encore - il y a un tas de documents disponibles, mais manifestement, l'auteur ne les connaît pas davantage (Qui sincera, 1 novembre 602 - Ad consulta vestra, 13 novembre 866 - Licet ex devotionis studio, s.d. 1065 - Licet perfidia Judaeorum, 15 septembre 1199 - et beaucoup d'autres au cours des siècles). Dans la première moitié du vingtième siècle que l'auteur cite comme exemple, il y a le décret ecclésiastique du 25 mars 1928 qui stipule :

« L'Église catholique a toujours eu l'habitude de prier pour le peuple juif, qui fut le dépositaire des promesses divines jusqu'à Jésus-Christ, malgré l'aveuglement de ce peuple. Bien plus, elle l'a fait à cause de cet aveuglement. Règle de cette même charité, le Siège apostolique a protégé ce peuple contre d'injustes vexations, et de même qu'il réprouve toutes les haines et toutes les animosités entre les peuples, de même il condamne la haine contre le peuple choisi par Dieu autrefois, cette haine que l'on désigne sous le vocable d'antisémitisme. » (Acta Apostolicae Sedis, vol. XX [1928], pp.103-104). (*)

Dirk Verhofstadt apparaît donc comme un essayiste dépourvu de toute la compétence nécessaire pour se prononcer valablement en matière historique et sur le sujet traité. Je doute même de sa bonne foi, mais je ne veux pas me prononcer, ni y ajouter d'autre commentaire... Le lecteur jugera sur base des faits.

Voici donc une documentation à lire absolument et de toute urgence, si l’'on ne veut pas passer pour un ignorant bourré de préjugés, mais que l'’on cherche sérieusement la vérité :

Publications :

* David G. Dalin, rabbin à New York et historien reconnu,
article sur Pie XII publié dans The Weekly Standard Magazine du 26 février 2001
(traduction française dans La Documentation Catholique N°2266 du 17 mars 2002)

* Balbino Katz (réd.), numéro spécial sur Pie XII et les Juifs, dans la série
Aventures de l'Histoire, 10 (dossier Didro), Villejust-Courtaboeuf, mai 2002

Congrès :

* le juif américain Gary Krupp à la tête de la fondation juive « Pave the Way »,
symposium
du 18 septembre 2008, tenu à Rome, afin de rétablir la vérité historique
sur l'engagement de Pie XII en faveur des Juifs pendant la seconde guerre mondiale

Internet :

* http://www.pavethewayfoundation.org/
(site d'une association juive visant à établir la vérité historique au sujet du pape Pie XII)

* http://www.romereports.com/index.php?lingua=2&lnk=750&id=913
(rapport du symposium juif tenu à Rome le 18 septembre 2008
que le livre de Dirk Verhofstadt n'évoque pas, mais qu'il a dénigré
dans un blog sur l'Internet comme si les participants ne savaient pas lire,
alors même qu'ils ont des qualifications dont lui-même est dépourvu)

* http://www.catholicapologetics.info/apologetics/judaism/dalin.htm
(reproduction en langue anglaise d'une interview du rabbin David G. Dalin)

* http://news.catholique.org/21169-le-p-gumpel-salue-les-recherches-historiques
(reproduction de la déclaration du relateur de la cause de béatification de Pie XII
au sujet de l'actualité et de l'honnêteté des recherches historiques)

* http://www.geocities.com/ferdinandfischer/11.html
(reproduction de la déclaration du Docteur Peter Gumpel, de l'Université Grégorienne de Rome,
réfutant en 11 pages les arguments du livre de John Cornwell, romancier antichrétien
qui s'avère la source principale d'inspiration pour le livre de Dirk Verhofstadt)

* http://users.skynet.be/histcult/piedouze.htm
(article de vulgarisation du Docteur Alfred Denoyelle résumant
ce qui fait problème autour de la mémoire de Pie XII pour certains)

* http://www.pie12.com/PIEXII.pdf
(rapport de 45 pages référencées aux sources d'époque réfutant
la thèse de Dirk Verhofstadt, athée antichrétien
qui se présente ainsi dans la préface à son livre)

Voici ce qu’écrit le rabbin historien précité :

« Vu la nouvelle salve d'attaques, le temps est venu de défendre Pie XII car, malgré ce que l’'on entend ici et là, des preuves historiques confirment aujourd’'hui que le pape n’'est pas resté muet face à la tragédie juive et que ses contemporains connaissaient ses positions… On peut lire dans le Talmud que « celui qui sauve une seule vie sauve l'’humanité ». Pie XII, plus qu'’aucun autre homme d’'État du vingtième siècle, a accompli cela à l'’heure où le destin des Juifs européens était menacé. Aucun autre pape n’'avait été autant loué par les Juifs avant lui, et ils ne se sont pas trompés. Leur gratitude, ainsi que celle de tous les survivants de l’'holocauste, prouve que Pie XII fut véritablement et profondément un Juste parmi les nations. »

Dirk Verhofstadt a pris bien soin de présenter son livre, dès sa parution, notamment à Amsterdam où il y a beaucoup de Juifs néerlandophones auprès desquels il aura pu vendre son livre au prix de 29,95 €€. Tel est le prix officiel, affiché également sur l'Internet, mais il est bien possible qu'à l'occasion de la parution de son livre, l'auteur ait concédé une réduction sur le prix aux Juifs avec famille nombreuse, aux « séniors » et aux « juniors ». C'eût en tout cas été « de bonne guerre » et économiquement justifié que d'agir ainsi. Mais à mon avis, les Juifs ont tout de même fait une mauvaise affaire en achetant ce livre.

Il reste à voir maintenant pourquoi les Juifs feraient davantage confiance aux propos de l'athée antichrétien Dirk Verhofstadt
qu'’aux recherches historiques faites notamment par des rabbins et d’'autres Juifs,
uniquement intéressés par la vérité historique bien établie,
ce qui est tout à leur honneur.

Si j'étais Juif et que j'avais déjà acheté ce livre, je le retournerais à l'auteur en lui réclamant le remboursement de mon argent.
On ne rend pas service à la cause de la vérité en attaquant la mémoire d'autrui sans fondement suffisant.
En agissant ainsi, on ne fait pas preuve de sérieux dans le traitement des sources,
mais on dévoile principalement ses propres dispositions haineuses.

 

Dr. Alfred Denoyelle,
Docteur en Histoire,
Bruxelles.

 


(*) Acta Apostolicae Sedis, vol. XX (1928), pp.103-104 :

« Ecclesia enim catholica pro populo iudaico, qui divinarum usque ad Iesum Christum promissionum depositarius fuit, non obstante subsequente eius obcaecatione, immo huius ipsius obcaecationis causa, semper orare consuevit. Qua caritate permota Apostolica Sedes eumdem populum contra iniustas vexationes protexit, et quemadmodum omnes invidias ac simultates inter populos reprobat, ita vel maxime damnat odium adversus populum olim a Deo electum, odium nempe illud, quod vulgo 'antisemitismi' nomine nunc significari solet. »


 

Note complémentaire

L'auteur de cet article avait, dans sa famille, des membres de la Résistance ayant sauvé aussi bien des Juifs que des parachutistes alliés pendant la seconde guerre mondiale. Du côté paternel, une tante cachait dans son grenier des parachutistes alliés en fuite, avant de les faire évacuer par une filière privée sur la zone libre en France et de là, vers un pays neutre, d'où ils pourraient regagner leur pays d'origine. Du côté maternel, il y avait également une tante qui effectuait ce genre de travail en confiant ses protégés à un homme avec lequel elle s'est mariée après la guerre, à savoir Gaston Waroquier (1903-1968), ami du futur cardinal Joseph Cardijn et un des membres influents du réseau « Comète ». C'était en effet un membre de la Résistance armée et de la presse clandestine 1940-1945.

Quant à son père, Roger, il a été fait prisonnier par les Allemands à l'issue de la campagne de mai 1940, mais il a réussi à s'évader. En 1943, il a été repris et déporté, comme beaucoup d'autres, aux travaux forcés en Allemagne, dans un camp de concentration. Durant son enfance, l'auteur de cet article, qui est né un an après la guerre, a eu l'occasion de recueillir nombre de témoignages, de ses parents bien entendu, mais également de la bouche d'anciens membres de la Résistance et de gens sauvés grâce à l'aide des membres de sa famille, qu'ils étaient venus remercier. Durant son adolescence, il y en avait qui revenaient encore pour une visite d'amitié depuis l'Angleterre, parce que la reconnaissance est durable quand des liens de confiance et de sympathie se sont tissés au milieu d'épreuves où l'on a trouvé réconfort et perspective de liberté. L'auteur de cet article se souvient très bien avoir entendu louer les nombreuses filières pontificales ou ecclésiastiques qui travaillaient la main dans la main avec les réseaux de la Résistance.

Les gens de cette époque connaissaient les enseignements de l'Église. Ils étaient au courant de la réprobation de l'antisémitisme. Le pape Pie XII était considéré comme un grand résistant spirituel dont le rayonnement international était d'ailleurs tellement connu, qu'il fera dire plus tard à Albert Einstein, évoquant la persécution des Juifs : « l'Église catholique a été la seule à élever la voix contre l'assaut mené par Hitler contre la liberté ».

Ces informations ne sont certes pas indispensables pour le contenu de cet article, mais elles pourraient éventuellement s'avérer utiles pour le cas où quelqu'un prétendrait stupidement que, si l'auteur de cet article prend la défense de la mémoire du pape Pie XII, c'est « bien évidemment » parce qu'il est comme ce dernier adepte de « l'Ordre Nouveau ». Non. Absolument pas. En fait, si l'auteur de cet article s'est appliqué à réfuter le livre tellement médiatisé de Dirk Verhofstadt, c'est tout simplement parce qu'il déteste la prétention scientifique d'une recherche bâclée mise au service d'un règlement de compte avec une personnalité respectable (ici, le pape), chose tout à fait contraire à la déontologie historique.


Internet

Actuellement une partie des documents, déjà précédemment publiés, est mis gratuitement à la disposition de chacun sur Internet par le Vatican en collaboration avec l'association juive "Pave the way" :

THE DOCUMENTED TRUTH

Le reste suivra !


Sur le site du Vatican :

Actes et documents du Saint-Siège relatifs à la période de la Seconde Guerre Mondiale


 

Vidéos

Interview de l'historien Dr. Peter Gumpel S.J.,
Docteur en Histoire

*

( in English : )

http://www.barhama.com/PAVETHEWAY/INTERVISTA_A_GUMPEL/GUMPLE.html

 


 

Articles

Articles de l'historien Dr. Alfred Denoyelle,
Docteur en Histoire

*

( en Français : )

Communiqué du Cercle européen pour la recherche historique, « Investigatio Historica »

Contre le négationnisme : quelques faits avec données chiffrées ... et certains aspects méconnus du nazisme

L'Église antisémite ?

Pie XII et les Juifs.

Pie XII avait-il aussi opté pour « l'Ordre Nouveau » ? (= le présent article)

*

( in het Nederlands : )

Had Pius XII ook gekozen voor de « Nieuwe Orde » ?