Alfred Denoyelle,
Docteur en Histoire
 
 
L'apparitionisme toujours au service du gallicanisme ?
 
[invitation à une réflexion sereine]
 
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Pour mémoire : l'auteur de cet article
a été promu Docteur en Histoire avec distinction
après des études gréco-latines complètes et la maîtrise obtenue
avec grande distinction à la Faculté de Philosophie et Lettres
de la "Katholieke Universiteit Leuven"
 
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Parmi les nombreuses « apparitions » que l’Église n’a pas approuvées et qui dépassent déjà largement le millier, il y en a qui faisaient état d’un « grand monarque français » qui viendrait, à les en croire, rétablir la Chrétienté médiévale avant la fin du 20ème siècle. Certains prédicateurs de retraite abondaient également dans ce sens, y ajoutant qu’il détruirait le « modernisme » par la même occasion. Or, nous sommes déjà bien engagés dans le 21ème siècle maintenant ...et rien de tel ne s’est passé. Qu’à cela ne tienne : les « voyantes » ont depuis lors pris soin d’adapter « l’agenda du Ciel ». La date de Pâques 2015 avait été avancée, mais le « grand monarque français » se fait toujours attendre. Alors ces illuminées ont laissé entendre qu’il avait été retenu par les « préparatifs », mais que sa venue ne saurait tarder.
 
Cet état d’esprit remonte au 19ème siècle, lorsque le fameux « Mirabilis Liber » (attribué à Nostradamus) fut exhumé. Il avait été plus ou moins oublié au cours du siècle précédent. Cependant, on trouva ce livre dans la bibliothèque de Mgr Jean-Marie d’Allemans du Lau, archevêque d’Arles, massacré en 1792. Du coup, sous la Restauration, ce livre fut publié entièrement traduit en français par Édouard Bricon en 1831 sous le titre "Mirabilis Liber, le livre admirable, renfermant des prophéties, des révélations et une foule de choses surprenantes, passées, présentes et futures". Comme on sait que la voyante Mélanie Calvat était friande de lectures "apocalyptiques" et que ce livre était un best-seller de l’époque, il ne faut pas s’étonner outre mesure de trouver littéralement copiés les passages relatifs à "la France" dans la rallonge de 1879 au "message" de La Salette de 1846. Mais les personnes qui ignorent tout cela s’imaginent qu’il s’agit des paroles, fidèlement rapportées, de Notre-Dame elle-même ! Or, ce livre, dont l’original date du début du 16ème siècle, avait été condamné en 1523 par le pape Adrien VI. Le fait qu’un exemplaire se trouvait dans la bibliothèque d’un évêque ne signifie pas qu’il s’agissait de son livre de chevet, mais il se trouve toujours des personnes pour tirer de ces "conclusions" auxquelles la logique n’invite point.
 
Ceci dit, faut-il donc rappeler que la Foi catholique n’est pas un éteignoir de l’intelligence ?
 
Heureusement que d’autres voix que celles de "voyantes" sont là pour nous le rappeler.

On semble avoir curieusement oublié de nos jours l’admirable personnalité du cardinal français Louis Billot (1846-1931), un prélat au parcours prestigieux et à l’enseignement assuré de la confiance du Saint-Siège sous plusieurs papes. Jésuite de formation, il avait démontré l’immutabilité de la Tradition catholique contre l’abjecte hérésie moderniste de l’évolutionnisme dogmatique. Ayant d’abord enseigné à la Faculté de théologie d’Angers, puis au scolasticat de la Compagnie de Jésus à Jersey, il fut chargé en 1885 par le pape Léon XIII d’enseigner à l’Université pontificale grégorienne. Le Saint-Siège le chargea ensuite de participer à l’instruction du procès des modernistes en tant qu’expert auprès de l’Index (1897-1903). Ayant remarqué ses aptitudes, le pape Saint Pie X le nomma consulteur auprès du Saint-Office et lui confia une part notable dans la rédaction de l’encyclique “Pascendi Dominici gregis” (8 septembre 1907) qui condamne le modernisme.

Ensuite, il fut nommé cardinal lors du consistoire du 27 novembre 1911. – À ce titre, il participa aux conclaves successifs de 1914 et de 1922, ayant respectivement élu le pape Benoît XV et  le pape Pie XI. – À cela s’ajoutent ses qualités de président de l’Académie pontificale Saint-Thomas-d’Aquin et de membre de la Commission biblique pontificale. – En somme, c’était un ecclésiastique de grande envergure.

Cependant, on semble avoir tout aussi curieusement oublié qu’il faisait judicieusement remarquer que :

« L’Église, en canonisant ses Saints, ne se porte jamais garante de l’origine divine de leurs révélations » et que, de plus, « il y a toujours place,
en quelque hypothèse que ce soit, pour un mélange inconscient de ce qui vient de l’esprit propre avec ce qui est l’esprit de Dieu
. »

Concernant le prétendu « message » que le Sacré-Cœur aurait adressé jadis au "roi soleil" Louis XIV, le cardinal français Louis Billot écrivait dans une lettre au journal Le Figaro en date du 4 mai 1918 :

« Les révélations de la bienheureuse Marguerite-Marie concernant la France, ou plutôt le roi de France Louis XIV (car c’est lui que nous voyons constamment nommé dans les quatre lettres à la Mère de Saumaise et au Père Croiset qui sont les seuls documents sur lesquels on s’appuie), ces révélations, dis-je, viennent-elles véritablement de Dieu ? On serait fondé à en douter quand on met en regard, d’un côté, l’orgueil de Louis XIV, son insatiable ambition, ses guerres de conquête, son attitude si hautaine et si insolente vis-à-vis du Saint-Siège, son rôle dans l’éclosion de la grande erreur gallicane dont il fut le premier auteur et le principal inspirateur, etc. etc. et, de l’autre, des phrases comme celle-ci :

« Fais savoir au Fils aîné de mon Sacré-Cœur que mon cœur veut régner dans son palais,
être peint sur ses étendards et gravé dans ses armes pour les rendre victorieuses de ses ennemis,
en abattant ces têtes orgueilleuses et superbes, pour le rendre triomphant de tous les ennemis de la Sainte Église. »

« Ne croirait-on pas qu’il s’agit d’un Charlemagne ou d’un Saint Louis, et que les ennemis du grand roi étaient précisément ceux du royaume de Dieu ? Et n’y a-t-il pas quelque chose de bien étrange dans cette idée du Sacré-Cœur abattant les têtes orgueilleuses et superbes au pied d’un homme plus superbe et plus orgueilleux encore ? Nous dirons encore un mot des promesses. J’ai crié gare à je ne sais quelle nouvelle forme de millénarisme sur la pente duquel nous mettent ces assurances de triomphe sur nos ennemis et sur ceux de la Sainte Église, ce pouvoir d’abattre à nos pieds ces têtes superbes et orgueilleuses des grands, ces abondantes bénédictions sur toutes nos entreprises, etc.  En vérité, ce n’est pas ce que semblent nous promettre les leçons du passé. Ce n’est pas ce que le Sacré-Cœur réservait à Louis XVI, à Garcia Moreno, aux héroïques Vendéens : de La Rochejacquelin, de Charette, de Lescure, d’Elbée, de Cathelineau. Enfin, nous ne sommes plus des Juifs d’ancien Testament. »

Concernant la prétendue « élection divine » de la France qui allait écraser tous ses ennemis, l’éminent cardinal français Louis Billot précisait tout aussi judicieusement :

« Je n’ai pas le temps de dire ici tout ce qui me vient à l’esprit. J’ajoute seulement que l’idée d’un drapeau national portant l’image du Sacré-Cœur ne me semble pas même une idée acceptable en soi, pour la bonne raison que le drapeau national n’est pas seulement un drapeau de paix, mais qu’il est aussi un drapeau de guerre. Et pourquoi les Allemands, par exemple, ne se croiraient-ils pas en droit de mettre sur leur drapeau ce que nous mettons sur le nôtre ? Et voilà ce Cœur adorable où tous les hommes doivent s’unir dans l’étreinte d’une commune charité, conduisant les Français à l’égorgement des Allemands, et les Allemands à l’égorgement des Français ; est-ce convenable ?  Chimères ! chimères ! chimères qui ont le grand tort de donner le change sur une dévotion admirable, tout entière orientée vers l’acquisition et l’union des vertus surnaturelles et vitam venturi saeculi. »

Vitam venturi saeculi : c’est le dernier article du Credo de Nicée-Constantinople, que nous récitons ou chantons à la Messe, les dimanches et jours de fête. Il réfute à lui seul toutes prétentions pseudo-mystiques quant à la réalisation d’un messianisme terrestre, avec l’établissement d’un royaume de ce monde se confondant avec le règne de Dieu, absorbant l’Église ou absorbé par Elle, soit encore d’un millénarisme, même mitigé, que l’Église a d’ailleurs condamné à plusieurs reprises.

Cet espoir à courte vue d’une réalisation anticipée du Royaume messianique dans une structure politique est la reprise du millénarisme, déjà condamné par l’Église le 23 octobre 1255 dans les écrits du Père abbé cistercien Joachim de Fiore (1130-1202) contre lequel Saint Thomas d’Aquin avait mis en garde après avoir lu toute son œuvre à l’occasion d’un voyage en Italie. Il y fait d’ailleurs allusion dans sa "Somme théologique", notamment là où il exclut formellement tout état futur plus parfait ici-bas, où le Saint-Esprit serait reçu en abondance (Ia IIae, Qu.106, art.4). Mais avec le temps, les disciples impénitents du Père abbé cistercien censuré par l’Église avaient fini par former une mouvance "pentecôtiste" avant la lettre et tout cela fut jugé hétérodoxe en tant qu’il s’agissait d’une prédication avec des affabulations présentées comme des révélations divines concernant l’avenir de tous et le devoir de chacun en vue de le promouvoir.

Or, malgré la condamnation dont elle était frappée, ladite mouvance avait pris de l’ampleur et avait notamment contaminé les milieux franciscains. Là encore, le Magistère ecclésiastique intervint. Ainsi, par la constitution apostolique « Gloriosam Ecclesiam » du 23 janvier 1318 (§ 24) stipulant : « Multa sunt alia, quae isti praesumptuosi homines... garrire dicuntur, multa, quae de cursu temporum et fine saeculi somniant, multa, quae de Antichristi adventu, quae iamiam instare asserunt, flebili vanitate divulgant. Quae omnia, quia partim haeretica, partim insana, partim fabulosa cognoscimus, damnanda potius cum suis auctoribus, quam stilo prosequenda aut refellenda censemus. » (= Il y a encore beaucoup d’autres choses dont ces hommes présomptueux... ont la réputation de jaser, beaucoup de choses qu’ils rêvent au sujet du cours des temps et de la fin du siècle, beaucoup de choses qu’ils diffusent avec une lugubre vanité au sujet de la venue de l’Antichrist et qu’ils prétendent déjà imminentes. Toutes ces choses, parce que nous les savons partiellement hérétiques, partiellement maladives, partiellement affabulées, nous estimons qu’elles doivent être condamnées avec leurs auteurs, plutôt qu’attaquées par la plume ou réfutées.)

Ledit millénarisme ou chiliasme fut encore condamné par l’Église en d’autres occasions, par exemple, plus près de nous dans le temps : le 6 septembre 1824 et le 19 juillet 1944. Il s’agit donc d’une aberration récurrente qui infecte toujours certains milieux se disant catholiques, où l’on répand cette déviation doctrinale à la faveur de l’expression « règne du Christ-Roi » dont l’élasticité s’y prête, dès que les précisions manquent.

Quant à la prétendue « élection divine » de la France, elle se trouve bien sûr mentionnée dans certains catéchismes anciens, mais qui ne témoignent point de « la tradition catholique » puisqu’il s’agit de catéchismes gallicans d’il y a plusieurs siècles, reprenant l’enseignement de Jacques-Bénigne Bossuet (1627-1704). La doctrine qui s’y trouve exposée n’est pas celle de l’Église catholique. On y invite notamment à croire qu’en France, « le trône royal n’est pas le trône d’un homme, mais le trône de Dieu même » (sic). Or, même la cathèdre du successeur de saint Pierre, vicaire du Fils de Dieu, ne revendique pas une telle élévation. Cette affirmation de la prétendue « élection divine » de la France avait déjà été condamnée par le pape Adrien VI en 1523 avec le fameux « Mirabilis Liber ».

Avec le distanciement progressif du gouvernement de ce pays par rapport au Saint-Siège et ce, dès l’époque des « rois très chrétiens » parmi lesquels le plus illustre en matière de gallicanisme fut Louis XIV, ainsi que le soulignait à juste titre le cardinal français Louis Billot, il y eut plusieurs condamnations émanées des souverains pontifes. En raison du mélange des genres, il y a cependant lieu de faire des distinctions, car ledit gallicanisme est une espèce de soupe où l’on trouve des tendances diverses, pas forcément toutes partagées par tous ses adhérents, mais certainement quant au distanciement de l’autorité pontificale. On peut en effet distinguer un gallicanisme juridique qui diminuait les prérogatives du Pontife romain ; un gallicanisme doctrinal qui restreignait son infaillibilité et son autorité suprême ; un gallicanisme liturgique qui revendiquait la liberté en la matière et avait d’ailleurs introduit d’importantes modifications dans les rites de l’Église ; un gallicanisme politique qui avait en quelque sorte divinisé la monarchie française.

Ce gallicanisme s’est encore fortement manifesté au cours du XIXème siècle. Ainsi, en réaction à un professeur de séminaire qui, à l’instar de Bossuet, proposait à croire qu’en France « le trône royal n’est pas le trône d’un homme, mais le trône de Dieu même » (sic) et qu’il ne pouvait donc y avoir d’autre forme de gouvernement, la Congrégation romaine des évêques et religieux lui adressa une monition canonique et exigea de s’engager sous serment à ne plus jamais enseigner « que la religion chrétienne ne puisse s’adapter à toute forme légitime de gouvernement politique, tout en restant la même religion chrétienne et catholique, complètement indifférente à toutes les formes du régime politique, ne favorisant pas l’une plus que l’autre, et n’en excluant aucune ».  Rome ayant parlé, la cause était entendue : Roma locuta, causa finita. L’intéressé s’est  donc sagement soumis. Il s’agissait de l’abbé Ludovic Eugène Bautain. C’était le 26 avril 1844.

Certains – même au sein du clergé – ont néanmoins continué, tout au long du XIXème siècle, à enseigner « la prédilection divine pour la France » et, sans tenir aucun compte des sanctions du Saint-Siège, ont persévéré dans leur dogmatisation indue du « trône » comme seule forme de gouvernement acceptable par un catholique. Aujourd’hui encore, certains enseignent explicitement ce que l’abbé Ludovic Eugène Bautain avait dû abjurer en 1844. Or, l’unité de la Foi catholique ne consiste pas seulement à ne rejeter aucun des articles de foi reçus, enseignés ou définis par l’Église, mais encore à ne rien ajouter à la Foi, à ne point exiger – comme étant censément « de foi » – l’adhésion à des sentiments que l’Église n’a point ordonné de croire, sous peine d’être retranché de son sein.