Carnets d'un motard: virée à moto par une
belle journée d'été.
...
Après une succession de virages, la route devient droite et la file de voitures qui me précède commence à reprendre un peu de vitesse.
Je balance ma moto vers la gauche et j'ouvre les gaz.
Le moteur répond instantanément en rugissant comme un monstre piqué au
vif.
L'accélération est fulgurante, inimaginable, elle me plaque brutalement au
dosseret de la moto.
Les aiguilles des compteurs grimpent vertigineusement.
Le paysage semble soudain bondir vers moi, les véhicules que je dépasse s'effacent
instantanément, cloués sur place, muets de stupeur.
Le sifflement sauvage du vent se transforme en hurlement.
La route elle-même s'efface sous les roues.
Plus rien n'existe autour de moi, le temps et l'espace s'estompent, s'effilochent.
L'accélération se poursuit toujours, elle semble ne jamais devoir s'arrêter.
Seul un long ruban de bitume séparé par une ligne blanche me sert de cap.
Je ne distingue plus que des lignes floues sur les côtés, mon champ de vision se limite à une zone réduite située très loin devant moi…
Enfin, rassasié de vitesse, je desserre la poignée des gaz qui commande à une cavalerie entière de me propulser vers l'horizon.
Je ralentis et immobilise la moto sur le côté de la route.
La bête gronde une fois encore puis se tait, faisant place au silence.
De concert avec les échappements, le moteur émet des cliquetis secs en
s'apaisant.
Les oiseaux relancent alors leur récital troublé un instant auparavant par mon irruption.
Le temps reprend ses droits, la pesanteur amène doucement ma moto sur sa béquille.
Plus bas dans la vallée, la vie semble figée pour l'éternité.
Un lac bleu scintille comme une pierre précieuse enchâssée d'émeraudes…
Un faucon surgit soudain et glisse vers sa proie qu'il agrippe en une envolée, lançant un
cri de victoire…
Une pression sur le bouton du démarreur réanime la bête qui émet un grondement
rauque en se redressant souplement.
Je rabats la visière iridium de mon casque, et la Hayabusa s'élance dans un
long hurlement de fureur.
Le temps va à nouveau suspendre son cours…
Eric LAMBERT
PS: Un motard heureux est un motard
vivant,
c'est souvent l'endroit qui est dangereux, pas la vitesse elle-même, alors
restez prudents, faites attention aux autres et à vous-même...ainsi qu'à ces
sal@p&r!# de radars...
Carnets d'un motard, suite...
Europe, année 2063.
L'augmentation démesurée et irréfléchie du transport aérien, observée à la fin du 20ème siècle, a fortement entamé les réserves pétrolières. Des millions de tonnes de carburant se sont inutilement transformés en gaz à effet de serre, aggravant l'état de santé déjà précaire de l'écosystème de la planète.
L'OPEP, très affaiblie, ne met plus sur le marché que d'assez faibles quantités d'or noir pompé de gisements pratiquement exsangues. Le pétrole brut provient maintenant principalement des nappes sous-marines.
La frange extrémiste du Mouvement Ecologiste Européen (Le MEC) a finalement obtenu gain de cause.
Dans toute l'Europe, les transports en commun sont omniprésents et les véhicules individuels, très fortement taxés, sont devenus un luxe.
La limitation de vitesse des véhicules personnels a été fixée à 70 Km/h sur autoroute et 50 Km/h sur les autres routes. En agglomération, il est interdit de dépasser 20 km/h.
Tous les véhicules du passé qui utilisaient des carburants d'origine pétrolière (essence, diesel, gaz) jugés trop polluants ont été retirés de la circulation et détruits pour être recyclés ou adaptés aux frais de leur propriétaire par les Services Techniques de l'Office Supérieur Européen de la Circulation (STOSEC).
Seuls sont autorisés les véhicules électriques sur accumulateurs ou piles à combustible.
Un emprisonnement de 2 ans est prévu pour tout dépassement de plus de 30 Km/h de la vitesse autorisée.
Généralement, le juge prescrit des travaux forcés durant toute la période de l'emprisonnement s'il s'agit d'un récidiviste.
Les véhicules de la police européenne sont équipés de moteurs à explosion fonctionnant avec un dérivé d'huile de Colza, et peuvent atteindre la vitesse de 150 Km/h afin de pouvoir en toutes circonstances intercepter les véhicules des contrevenants.
Tous les véhicules des automobilistes comportent un système de Tag RFID (Radio Frequence Identification) ou " chips espion ". Cette balise a été conçue à l'origine pour étiqueter les biens de consommation dans les magasins puis des modèles plus puissants ont vu le jour.
Le système embarqué dans les voitures est combiné à une puce GPS qui calcule en temps réel la vitesse du véhicule.
L'information est émise dans un rayon de 1000 mètres et l'historique est stocké dans la boîte noire de la voiture à l'instar du dispositif utilisé dans les avions.
La police dispose d'équipements permettant de recevoir par ondes radio l'identification complète du véhicule ainsi que sa vitesse.
Des bornes de contrôle sont placées à intervalles réguliers sur les principaux axes routiers ainsi que dans toutes les villes.
Quand les bornes seront implantées partout, la vitesse maximale du véhicule s'adaptera automatiquement en fonction de l'endroit où se trouve la voiture.
Le Centre Européen de Lutte contre la Criminalité Urbaine (CELCU) envisage à cours terme l'implantation de Tag RFID chez les humains. Ce système remplacera la carte d'identité électronique.
Il sera alors facile de localiser chaque personne en temps réel. Certains paramètres biologiques seront analysés en permanence, ce qui permettra aux ordinateurs du Centre Médical Européen de suivre l'état de santé de chaque membre de l'Union. Les maladies seront ainsi dépistées très précocement, de même que la présence dans le corps de drogues non autorisées comme l'alcool ou les autres formes de toxicomanie.
Le système est déjà opérationnel avec succès aux Etats-Unis depuis une dizaine d'années.
Les services de police sont actuellement mobilisés.
En effet, certains fous de vitesse, nostalgiques du passé, ont trouvé le moyen de modifier la partie électronique qui contrôle la vitesse de leur voiture afin de l'accroître de plus de 20 km/h.
Le système GPS de contrôle de la vitesse est reprogrammé pour renseigner une vitesse inférieure à la vitesse réelle.
Cette adaptation réputée impossible, effectuée par des informaticiens peu scrupuleux, est évidemment interdite.
De très fortes récompenses ont été promises par les autorités à quiconque communiquera des informations permettant l'identification et l'arrestation de ces Européens inciviques, assimilables à des pirates.
...
Le véhicule de police était dissimulé dans une fausse meule de foin, le long de l'EUR 55, Un long tronçon de ligne droite qui s'enfonçait au loin dans la forêt du Parc National.
La mission du jour était de tenter de repérer un véhicule trafiqué, de l'intercepter et de procéder à sa destruction publique pour faire exemple.
A cet effet, un ancien système de radar emprunté au Musée Européen de la Sécurité Routière était disposé dans un angle de la meule de foin.
Les fous du volant n'avaient qu'à bien se tenir !
Les deux policiers étaient en planque depuis des heures et s'ennuyaient ferme.
Le soleil couchant s'introduisait sous la cache en une multitude de rais obliques et faisait voltiger de la poussière d'or dans l'air chaud.
Samuel, le plus gradé des deux, assis sur le siège passager, mâchonnait un brin de paille arraché à la meule.
Autrefois d'apparence élancée, sa silhouette s'était peu à peu épaissie, conséquence de sa propension à ingurgiter de nombreux hamburgers-frites arrosés de bière.
Son coéquipier, Frédéric, grand et mince, était une jeune recrue fraîchement émoulue de l'académie de police.
Au travers d'une ouverture ménagée dans la paille, ils observaient un gros lézard qui s'aventurait sur le bitume de la route. Le reptile s'arrêta soudain, releva la tête, inquiet, puis fila prestement dans les herbes sèches.
Sam bailla, sortit de sa poche un mouchoir, le plia en deux puis tamponna son visage couvert de sueur. Il s'apprêtait à ordonner la fin de la surveillance quand un bruit étrange l'interrompit.
D'abord ténu, puis de plus en plus audible, un ronronnement de moteur se faisait entendre.
Les deux officiers de police se redressèrent sur leur siège, tendant l'oreille.
Le bruit inhabituel continuait à s'intensifier de manière régulière.
Une moto surgit et passa à côté d'eux dans un grondement imposant de mécanique puissante et bien réglée.
Les deux policiers se regardèrent, incrédules ; le compteur du vieux Multanova indiquait 153 km/h !
Fred démarra et embraya aussitôt sans prendre le temps d'actionner le mécanisme d'ouverture de la porte de la fausse meule de foin.
La voiture défonça le panneau, arrachant à demi la rampe de feux clignotants ancrée sur le toit et sortit du champ en cahotant.
La rampe de feux pendant du côté droit de la voiture s'illumina, lançant de furieux éclairs bleus tandis que les sirènes commençaient à huhuler.
Dans le rétroviseur droit de sa moto, il avait aperçu avec surprise l'éclair du flash puis la voiture de police qui s'extrayait brutalement du foin.
Il se remémora ce que son père lui avait expliqué à propos du système de radar couplé à un appareil photo avec flash utilisé par la police routière jusque dans les années 2020 avant que le système de RFID se généralise.
Il n'était pas vraiment inquiet, car il était impossible d'identifier la moto, la plaque minéralogique étant absente de même que le Tag RFID inexistant...
Avec amusement il vit la voiture de police accélérer poussivement, laissant un long sillage de fumée d'échappement noire derrière elle. L'huile de colza, pensa-t-il…
Il décéléra afin de laisser le véhicule de police le rejoindre.
Quand la voiture ne fut plus qu'à quelques mètres, il tourna brusquement la poignée des gaz.
Dans un rugissement sauvage la moto fit littéralement un bond en avant, amorçant un wheeling bien maîtrisé.
Devant les policiers incrédules, l'écart se creusa alors très rapidement et la moto devint de plus en plus petite pour n'être plus qu'un minuscule point noir qui s'effaça progressivement à l'horizon...
D'un coup de frein rageur, soulevant un nuage de poussière, le conducteur immobilisa sur le bas-côté de la route son véhicule d'interception qu'il croyait puissant et rapide jusqu'ici.
L'échappement exhala un gros nuage de fumée noire dans un dernier hoquet, puis le moteur s'étouffa.
La puissance de cette moto était tout simplement inconcevable pour eux.
" Il m'a semblé voir un signe sur le côté de la moto, indiqua Fred, une sorte de grand dessin chinois ! "
" Le côté de la moto, répondit Sam qui avait étudié l'histoire des véhicules à l'école de police, cela s'appelle le carénage. Le nom de cette moto venait du nom d'un animal, un oiseau, je pense...oui c'est cela, un aigle ou un faucon, ou quelque chose comme cela... "
Dépités, ils constatèrent les dégâts infligés à leur voiture de service et s'en furent rédiger le rapport qu'ils allaient joindre à la photo prise par le vieux système radar.
Bien plus loin, la Hayabusa rentrait sagement dans un garage situé loin des regards indiscrets.
Après s'être défait de son casque et de son équipement noir de cuir souple, le pilote, passa une main énergique dans ses cheveux en brosse. (*) Il contempla un moment la splendide machine qui avait jadis été la fierté de son oncle motard.
Cet oncle avait refusé la destruction de sa moto décidée par ces décrets européens...
L'essence, achetée à prix d'or, était stockée dans une citerne de plus de 5000 litres.
De quoi voler encore quelques heures de cette merveilleuse sensation de liberté...
(*) En hommage à un des héros de mon enfance, Bob Morane.
Eric LAMBERT