Le littéraire ne compte pas ses mots...

Alors que la langue communicationnelle demande des phrases courtes, aisément lisibles, la langue de l'artiste se complaît parfois à des longues descriptions comme celle que Michel Serres consacre à un torrent de montagne. Sa phrase de 121 mots suit, étape par étape, le parcours tourmenté du cours d'eau.

"Par le talweg, le torrent descend, mais érode aussi sa ligne de plus grande pente en bombardant de graves et de sables les crevasses où il passe, turbulent; se calme, dans des poches de stockage ou des lacs de mémoire, pour dessiner sur la surface gauche et tourmentée de la montagne, dont le relief l'invite et le conditionne, mais se soumet aussi à son creusement ardent, des volutes minuscules, des virages majuscules, les pleins et les déliés d'une eau noire comme l'encre par la glace blanche, des barrages et des successions de cataractes, dont le bruit de fond, envahissant l'espace, assourdit ses accents sous le tohu-bohu, et cache la lecture de ses lignes sous des voiles d'embruns et de brumes sublimées."

M. Serres de l'Académie française, Nouvelles du monde, P. Flammarion, 1997, p.228.

Mise à jour 18.07.2008