Le Dr Depoorter


Dr Loodts Patrick


Durant la guerre 14-18, la France a offert l’hospitalité à de nombreuses formations médicales belges. Parmi celles-ci, le camp pour convalescents de Ruchard en Indre et Loire. Peu de témoignages nous apprennent ce que fut la vie quotidienne des soldats dans ce camp. Le Général Mélis mentionne simplement dans son livre que ce camp fonctionna du 31-12-14 au 14 -7-17, soit trente mois et demi et qu’il accueillit durant cette période 9.586 convalescents. Un soldat Ege Tilmns nous apporte cependant un témoignage inestimable sur ce camp: il consacra un chapitre entier de son livre au séjour qu’il fit lui-même dans ce camp. Les informations qu’il nous donne nous fait entrevoir un univers extrêmement dur et souvent inhumain. Le camp vit au rythme des rixes, des punitions et des décès. Ceux-ci d’après l’auteur surviennent à raison de un par quinzaine. Quelle terrible mortalité dans les rangs des soldats pourtant considérés comme guéris et convalescents! Mais cet auteur n’exagère t - il pas? Je ne le crois pas: les enterrements ont eu lieu au cimetière d’Avon - Lez- Roches et ce cimetière abrite encore aujourd’hui 63 tombes soldats belges (2) ce qui correspond exactement à un décès par quinzaine durant les trente mois de fonctionnement du camp. 63 jeunes hommes succombèrent au camp de Ruchard, soit un convalescent sur 150 : le camp méritait sans doute la très mauvaise réputation que lui donne Ege Tilmns. Aujourd’hui, qui pense encore à ces valeureux petits soldats Belges qui moururent de maladie ou de tristesse loin de leur pays et qui reposent encore aujourd’hui à Avon? Nous leur rendons hommage et en attendant de pouvoir peut-être un jour aller nous recueillir sur leur tombe nous vous proposons de lire le témoignage de Ege Tilmns (3)….

Au camp de Ruchard (Indre et Loire)

Après un examen médical minutieux, nous fûmes désignés tous trois pour séjourner durant quelques semaines , comme convalescents, au camp du Ruchard. Nous retournions vers notre cantonnement , en suivant les fossés aux eaux stagnantes, sous le brouillard matinal, dans la plaine de S t- Omer - Capelle. Nous échangions des réflexions. L’un d’entre nous , enthousiaste, déclarait :

-Oh ! la France, quel beau pays ! Quelle fière chance d’être désigné pour le Ruchard. En pleine forêt , a dit le médecin.

- Au sud de la Loire , la belle Touraine, surenchérit un autre.

- Ce serait certainement autre chose que cette contrée humide du nord, avec ses brumes et ses boues.

Et puisque nous ne pouvions rejoindre le front comme les autres , nous fîmes nos préparatifs de départ enchantés de quitter ce lieu malsain. Toutefois, un récupéré récent, pensionnaire des dépôts, des hôpitaux et des camps calma quelque peu notre fougue :

-Vous allez au Ruchard ? Un sale trou ! Vous m’en direz des nouvelles.

Après un épique voyage de 73 heures de train, les soldats belges convalescents arrivent à Azay - le -Rideau :

« Rassemblement rapide et départ en colonne vers le camp. On imposait donc une étape de douze kilomètres à des êtes débilités par un voyage de trois jours et de trois nuits ; douze kilomètres sous le soleil de juillet avec un sac lourdement chargé. Un court orage , accompagné d’une ondée nous rafraîchit. Le nombre de traînards et d’éclopés augmente, mais ils sont recueillis par des entrepreneurs intéressés qui suivent la colonne avec des véhicules de toutes dimensions et discutent âprement le prix d e leur intervention. Nous arrivons à la forêt de Crisay et bientôt, tels les Croisés apercevant la ville sainte, les convalescents poussèrent des cris :

-Le Ruchard...Le Ruchard !

Le camp, admirablement situé , sur les hauts plateaux d’Indre-et-Loire, bordé de forêts et limité par une lande étendue, admirable terrain d’exercice, n’offrait cependant pas toutes les garanties voulues par la salubrité. Après avoir été récusé par la Commission d’enquête comme camp de prisonniers (car la fièvre typhoïde y régnait à l’état endémique) le Service de Santé de l’armée belge le reprit à son compte , pour y créer une station de convalescents. Bientôt on y relégua tous les pré-tuberculeux, les épileptiques, les inaptes qui ne pouvaient fournir aucun service, les réformés qui ne trouvaient aucun emploi en France, les suspects d’origine germanique. Le camp comprenait quelques bâtiments en maçonnerie, servant d’hôpital , et des tentes remplacées plus tard par des baraquements. A notre arrivée , nous défilons devant les anciens hospitalisés et nous pouvons bientôt nous débrouiller , courir d’un magasin à l’autre, remplir de paille un matelas, traîner un sommier à claire-voie, nous installer sous la toile. Rompus de fatigue, mal réconfortés par une méchante soupe qu’on nous avez offerte » , nous succombons au sommeil. La nuit, un violent orage sévit. Mais au matin , nous nous apercevons que nos chaussures flottent dans une mare d’eau qui s’est formée dans l’aire de la tente. Excellente affaire pour des convalescents ! La plupart d’entre nous toussent et les plus gravement atteints s’en vont à l’hôpital.

Pour les autres, la vie habituelle du camp commence. Désoeuvrés et maussades, ils font des promenades dans les bois, jusqu’aux villages de Neuil , ou à Villaines. Au retour, au son d’un phonographe, Made in England, on entend un chant anglais à la cantine anglaise, en dégustant une tasse de thé léger, et naturellement anglais. La plus grande distraction consiste à assister aux enterrements. Chaque semaine une voiture ambulance française, muée en corbillard, transporte un ou deux cercueils au cimetière d’ Avon, situé à six kilomètres de là. Chaque unité fournit une délégation ! ! le route, longue et pénible, serpente la lande. Au village, tous s’esquivent , entrent au cabaret, s’enivrent et le retour, malgré les observations des officiers et des sous-officiers qui ont accompagné le convoi funèbre s’effectue en ordre dispersé. Suite logique : les participants écopent d’un nombre variable de jours de cachot à Malakoff (nom du bloc qui sert de prison). Ce coin hospitalier abrite, en effet toujours, une ample collection de pensionnaires : déserteurs repris dans le voisinage, inaptes qui se sont rebellés après une crise de cafard, hommes de la compagnie spéciale (suspecte) coupables de refus d’obéissance, convalescents qui par les nuits froides se sont chauffés à l’aide d’isolateurs, et d’ivrognes revenant d’un enterrement.

Malgré le piquet de gendarmes, les prisonniers se révoltent souvent : c’est ce qu’ils appellent l’assaut. On brise, on casse tout, on met le feu aux objets de literie ; à l’extérieur, les autres habitants font cause commune, hurlent et conspuent l’autorité. Puis lentement, le calme renaît, interrompu par la crise aiguë d’un épileptique, la chasse qu’on livre à un dément qui s’évade ou l’arrivée d’un nouveau détachement de convalescents .Quand cela arrive, il faut de la place ; les médecins, au cours de leur visite, retrouvent quantité d’hommes valides aptes à rejoindre les dépôts. Alors, c’est la ripaille des veilles de départs ; on boit le vin et l’alcool à pleines lampées, on se bat, on se querelle. Et, au matin, dans le petit jour, on s’éloigne, la plupart heureux de quitter ce camp de Ruchard qui pour certain prit l’allure d’un bagne et , pour beaucoup, d’antichambre de la mort ou de la démence.

Ege Tilmns


(1) Mélis L, Lieutenant-Général Médecin, « Contribution à l’Histoire du Service de Santé de l’Armée au cours de la guerre 1914-1918 », Institut Cartographique Militaire, Bruxelles 1932..

(2) Les Belges en France 1914-1918, Collection « les chemins de la Mémoire », Ministère de la défense, secrétariat d’Etat aux Anciens Combattants (ce dépliant peut être commandé au 01 44 42 16 31 à Paris)

(3) Ege Tilms, « Calme sur le front belge », la renaissance du Livre, Bruxelles 1932


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Date of last maintenance : 08 May 2000.
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