Dr Loodts Patrick
Pendant la grande guerre, 58 médecins belges sont tombés au champ d'honneur. Dans ce chiffre sont compris de nombreux élèves médecins versés dans l'armée en août 1914 comme médecins auxiliaires. L'étudiant en médecine Depoorter ne figure pas dans ce nombre. Contre toute attente, il survécut à la guerre en donnant une leçon de courage et d'espoir à des milliers d'autres blessés. Son histoire vraiment exceptionnelle renforça aussi la conviction de ses confrères qu'il ne fallait jamais laisser un blessé à son sort même si son état paraissait désespéré et les moyens de le soigner dérisoires.
Auguste Depoorter est né à Iseghem où son père était médecin. La guerre le surprit alors qu'il suivait les cours de médecine à l'université de Louvain. Il rejoignit alors, comme soldat le 22° régiment de ligne. C'est avec cette unité que, le 18 août 1914, en qualité de brancardier il reçut à Hauthem Ste Marguerite le baptême de feu. Au cours de cette bataille son régiment perdit 1250 hommes sur 2100 et 23 officiers sur 40. Parmi les tués se trouvait son ami le soldat Ickx de Courtrai. Après cette première épreuve, Depoorter fut versé en qualité d'adjudant élève médecin à la colonne d'ambulances de la 3° division d'armée avec laquelle il prit part aux sorties d'Anvers et participa aux combats de Haecht et de Boortmeerbeek. En octobre 14, on le retrouve à Dixmude avec les fantassins du général Jacques. Quelques mois plus tard, il accomplit un geste héroïque en s'offrant d'aller sous la mitraille, porter secours à des blessés se trouvant en avant du célèbre « boyau de la mort ».
Encore plus tard, il vivra avec ses camarades retranchés en face de Dixmude, la journée du 12 mai 1916 réputée comme une des plus terribles. Durant trois heures, une pluie de balles, une cascade de shrapnels et d'obus, une avalanche de grenades et de torpilles labourent les tranchées semant l'épouvante et la mort à l'endroit où se trouve actuellement la « tour de l'Yser ». Dans le poste de secours, vulgaire abri fait de quelques madriers et sacs de terre, Depoorter soigne, panse et donne des ordres pour évacuer les blessés. Quand enfin la tragédie se termine, le Dr Depoorter ( malgré ses études interrompues, Depoorter est appelé par tous « docteur ») est heureux de pouvoir sortir, indemne et le travail accompli, de l'abri sanglant. Hélas aussitôt, on le réclame pour porter secours à un blessé qui gît sous les décombres d'un abri effondré. Le docteur veut partir lorsque tout à coup une torpille s'abat à côté de lui. L'engin meurtrier lui arrache le talon du pied gauche, lui déchire le membre inférieur droit, lui sectionne l'artère radiale de l'avant-bras droit. Son fidèle brancardier porte-sac Verhelst le suit heureusement indemne et porte immédiatement secours à son chef. En quelques instants il place trois garrots, les serrent et traverse le feu le docteur dans ses bras. A l'arrière, le Dr Sterckmans panse le grand blessé et assure son transport à l'hôpital de l'Océan à La Panne. A l'Ambulance de la Reine, devant la gravité de son état, on pronostique sa mort prochaine. La Reine Elisabeth s'émeut du sort du jeune Depoorter et penchée à son chevet lui demande s'il n'a pas avant de mourir une faveur à lui demander. Le jeune médecin prie la Souveraine de se rendre à la fin des hostilités auprès de ses parents pour témoigner de ses derniers moments. La Reine apprend aussi que sa fiancée est réfugiée au pays de Galles et veille sur sa soeur Olga Huybrecht ébranlée par le choc et les explosions subis alors qu'elle était au service de la Croix-Rouge sous les ordres de la Comtesse van de Steen de Jehay à l'hôpital civil de Poperinghe La Reine fait alors envoyer aux deux demoiselles une lettre pleine de sollicitude les autorisant de venir assister aux derniers moments de Depoorter. Les deux jeunes filles arrivèrent à bon port et assistèrent nuit et jour le héros avec un tel dévouement et une telle affection que le spectre de la mort commença doucement à s'éloigner. Le Dr Depoorter resta en traitement à « l'Océan », jusqu'à l'été 1917. Pendant des mois, il dut lutter contre la septicémie et c'est sur sa personne que le Dr Nolf, expérimenta pour la première fois un traitement anti-streptoccique consistant en des injections de peptones. Il y subit d'innombrables interventions chirurgicales dont 13 opérations avec anesthésie générale. Il eut la chance de supporter à chaque fois le chloroforme souvent responsable d'hépatite toxique mortelle. L'opération la plus importante fut l'amputation de la jambe droite faite le 13 juin 1916 par le docteur Lepage assisté de Sa Majesté la Reine Elisabeth. Pour son héroïsme, le docteur Depoorter fut décoré de la Croix de guerre et fait unique, sans doute, dans les annales de la guerre, sa citation fut inscrite en signe d'admiration profonde, par le Roi Albert lui-même dans le carnet de route appartenant au docteur. A la date de 12 juillet 1916, Sa Majesté la Reine Elisabeth faisait suivre cette citation des mots suivants :
« Diep getroffen door uw schrikkelijke wonden, ben ik hartelijk verheugd u dagelijks te zien verbeteren »
Pendant toute la durée de son séjour à l'hôpital de l'Océan, le Dr Depoorter fut de la part du couple royal l'objet d'une sollicitude toute filiale. Il n'en est de meilleure preuve que son carnet de chevet, dans lequel nous trouvons maintes fois la signature de la Reine et, sous cette même signature, aux dates ci-après, les annotations suivantes :
22 mai 1916 : « A pu manger quelques fraises que je lui ai « apportées ».
27 mai 1916 : « Apporté des fleurs ».
1 juin 1916 : « Envoyé des raisins avant hier, lui ai mis quelques-uns dans la bouche aujourd'hui qu'il a mangé avec plaisir. Apporté des oeillets blancs ».
10 juin 1916 : « Visité avec des roses et des raisins ». Le Roi-Soldat a lui aussi plus d'une fois signé le journal d'hôpital du vaillant médecin. Sous sa signature nous lisons à la date du 22 mai 1916 : « J'ai donné une fraise à Mr. le docteur Depoorter qu'il a mangée avec plaisir » puis à la date du 28 : « Fait visite au Dr .Depoorter que j'ai trouvé comme toujours bien courageux ».
Le carnet d'hôpital, où les visiteurs inscrivaient leurs communications, car le docteur Depoorter fut des mois sans pouvoir parler, montre combien le jeune médecin était aimé. Ce livre, se remplit, en effet, en un mois de plus de deux cents voeux de guérison. A sa sortie d'hôpital, le docteur Depoorter se maria et fut attaché à l'Institut national des mutilés invalides et orphelins de guerre à Port-Villiez. Là, tandis qu'il accomplit sa tâche avec générosité, sa femme, qui a pris le voile bleu des infirmières, se penche avec lui et avec la même sollicitude sur la douleur de ceux que la mitraille a défigurés ou meurtris. Ensuite, jusqu'à l'armistice, le jeune médecin professa à un hôpital militaire belge à Paris.
Après l'armistice, fin 1918, la Reine Elisabeth se rendit à Iseghem pour, comme elle l'avait jadis promis, rencontrer les parents du docteur Depoorter. Le journal « La Libre Belgique » rendit compte de l'événement. Quant à Depoorter, il fut muté à l'hôpital militaire de Bruxelles où il obtint d'achever ses études. Malgré ses membres absents et des séquelles graves à ceux qui lui restaient, il trouva la force de se spécialiser en dermatologie et physiothérapie et dirigea par la suite la clinique de la Sainte Famille à Bruges. Il devint aussi le père comblé de huit enfants. Auguste Depoorter mérite certainement qu'aujourd'hui encore on se souvienne de lui...Source : A. Jacoby, « Garde à vous ! », Les Editions de Belgique, 20 Av. Volders, Bruxelles, 1935.
Remarque : La date de naissance et de décès du docteur Depoorter n'est pas renseigné dans la source consultée. Je serais très heureux si un lecteur pouvait compléter cette biographie et éventuellement l'illustrer par une photo.
Fait à Hannut ce 15 janvier 2000.
Dr Loodts Patrick