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« Les Arts Incohérents » (1882-1893), précurseurs du Dadaïsme (1916-1925)

 

Mon article précédent relatif au monochromatisme rappelait le caractère mystificateur ou avant-gardiste du texte d’Alphonse Allais : l’Album primo-avrilesque (1897), illustré de représentation sur papier d’œuvres strictement monochromes aux titres humoristiques.

 

Mais Alphonse Allais était allé plus loin dans sa démarche extravagante. Il avait aussi exposé des œuvres du genre.  Le 13 juillet 1882 aux Champs-Elysées à Paris, dans la baraque des « arts incohérents ». une exposition est organisée par un certain Jules Levy. Celui-ci, ex-membre du club littéraire « Les Hydropathes », veut ainsi montrer des dessins exécutés par des gens qui ne savent pas dessiner. Le 2 octobre 1882, Jules Levy recommence, à son domicile cette fois. C’est là que Paul Bilhaud expose son « Combat de nègres dans une cave  pendant la nuit », toile entièrement noire qui servira de révélation à Alphonse Allais et qui amènera celui-ci, lors de l’ exposition de l’année suivante, en octobre 1883,  à présenter une simple  feuille blanche collée au mur, sous un titre qu’il voulait drôle et original : « Procession de jeunes filles chlorotiques par temps de neige »

 

Dans « La Libre Revue » de novembre 1883, Felix Fénéon, critique artistique renommé,  grand admirateur et thuriféraire du mouvement néo-impressionniste, consacre sa chronique à l’exposition « Les Arts Incohérents », qui vient de s’ouvrir le 15 octobre. Il écrit : « M Jules Lévy vient de réunir, Galerie Vivienne, tout ce que les calembours les plus audacieux et les méthodes d’exécution les plus imprévues peuvent enfanter d’œuvres follement hybrides à la peinture et à la sculpture ahuries…

Sous ce titre suave : « Première communion de jeunes filles chlorotiques par un temps de neige, M Alphonse Allais a collé au mur une feuille de bristol absolument blanche. ».

 

Alphonse Allais continue son entreprise de mystification de l’art lors des expositions suivantes, avec un tissu rouge, gris, vert et jaune. Il réunit le tout en 1997 pour publier son ouvrage.

 

Mais qui étaient ces « Incohérents » ?

 

A la fin du XIXe siècle, Paris connaît une efflorescence de groupes artistiques, musicaux et littéraires qui, tous, d’une façon ou d’une autre, manifestent des formes d’opposition aux  valeurs établies par la société bourgeoise. Ils oscillent autour des grands mouvements artistiques et politiques comme l’impressionnisme, le symbolisme, l’anarchisme, pour en constituer une forme de contrepoint. On rencontre ainsi à côté des Incohérents,   l’Eglise des Totalistes, le Groupisme, les Zutistes, les Vilains Bonshommes, les Hydropathes, les Fumistes, les Vivants, les Hirsutes, les Phalanstériens, les Nous-autres, les Intentionnistes, les J’m’enfoutistes, … Les membres de ces groupes forment une sorte de bohème, organisée et intégrée dans la vie sociale, donc fort différente de la bohème des années 1830, mise en scène dans le roman « La vie de bohème » de Mürger.

 

L’objectif des « Arts Incohérents » est de faire rire. Le règlement de l’exposition officielle de 1883, à la Galerie Vivienne précise que « toutes les œuvres sont admises, les œuvres sérieuses et obscènes exceptées ». Un panneau à l’entrée de l’exposition de 1886 précise clairement les commandements des incohérents : « Un seul but te proposera, rire et t’égayer franchement ».

 

Aux cimaises des expositions qui se sont déroulées assez régulièrement jusqu’en 1893, on trouvera tout ce qui fait rire à cette époque : des caricatures, ( dont la production est stimulée par l’obtention de la liberté de la presse en 1881), des satires ( débâcle en 1889, de la Compagnie du Canal de Panama et les questions sur l’honnêteté des politiciens), des parodies (l’organisation des salons d’art officiels est transposée de manière loufoque : les médailles sont en chocolat)), le calembour ( le goût pour le jeu de mots), la facture des œuvres ( les techniques picturales sont refusées, les supports utilisés sont de toute sorte –tableau en pain- par exemple).

 

On y trouve des œuvres telles que : « tableau démontable pour petits appartements ou villégiatures » ,  une « Vénus demi-lot », une « Vénus des mille eaux », un « Porc-trait » de Van Dijck, un « Bas relief » (bas de femme cloué sur une planche de bois : « Ready-made » avant la lettre) et même bien en avance sur la « Mona Lisa » de Marcel Duchamp, une « Mona Lisa fumant la pipe » de Eugène Bataille

 

                   Bas-relief                        Mona Lisa fumant la pipe

 

Il est amusant de constater que la « Mona Lisa fumant la pipe » de Bataille n’a amené aucun commentaire particulier de la part des chroniqueurs de l’époque, ceux-ci se contentant de rire ou sourire devant  ce canular, en le considérant comme tel sans entrer dans une ekphrasis de déchiffrement, interprétation et réévaluation, compréhensible de rares initiés uniquement.

 

Par contre, voici ce que le site du musée Pompidou écrivait, lors de la présentation de l’exposition « Dada » de  fin 2005 au sujet de la Mona Lisa de Duchamp.

« C’est à Paris, en 1919, que Duchamp réalise l’une de ses œuvres les plus provocantes en ajoutant au crayon, sur une reproduction en couleurs de La Joconde de Léonard de Vinci, une paire de moustaches et une barbe. S’attaquant à une image canonique de la peinture occidentale, Duchamp la tourne en dérision en la transformant en ce qu’il appelle un « ready-made assisté », car, outre la barbe et les moustaches, il y appose l’inscription en apparence anodine, L.H.O.O.Q. En effet, une lecture rapide des lettres donne la phrase à connotation sexuelle : « Elle a chaud au cul ». Profanation subtile et grossière à la fois de la femme célébrée par le chef-d’œuvre de la Renaissance et allusion aussi à l’ambiguïté sexuelle de l’artiste, l’homosexualité de Léonard sur laquelle on a tellement écrit et qui se lit ici dans la transformation de la célèbre Mona Lisa en hermaphrodite »

 

De quoi faut-il rire ?

 

Robert Magremanne, janvier 2007