Fernand Verhaegen, ambassadeur de la Madeleine
Du 24 novembre 2002 au 9 mars 2003 s’est tenue au Musée des Beaux-Arts de Charleroi une rétrospective du peintre Fernand Verhaegen. Né à Marchienne-au-Pont le 27 juillet 1883, cet artiste majeur passera pourtant la majeure partie de sa vie à Watermael-Boitsfort et dans ses environs. Dès 1900, il est inscrit à l’Académie des Beaux-Arts de Bruxelles, où il rencontrera Rik Wouters et Edgard Tytgat qui deviendront également ses amis.
Notre peintre subira d’abord diverses influences: ses toiles «de jeunesse» sont marquées par le réalisme, l’impressionnisme, le pointillisme et le colorisme, mais dès 1912, s’amorce un grand tournant: il choisit de peindre des scènes folkloriques, notamment de sa région natale. Il est probable que cette décision ait été prise suite à l’Exposition internationale de Charleroi de 1911, où Jules Destrée avait voulu mettre en valeur non seulement l’industrie, mais également les arts et le patrimoine wallons. Et, comme souvent, l’éloignement de son terroir, à savoir le Hainaut, conférera à Fernand Verhaegen une certaine nostalgie qui deviendra source d’inspiration.
En décembre 1912, le peintre présente un lot important d’oeuvres à la Galerie Georges Giroux à Bruxelles: sur onze oeuvres exposées, sept ont trait au folklore wallon, et quatre dépeignent… «Le Tour de la Madeleine à Jumet»! Un tiers des oeuvres a donc trait à notre folklore jumétois, mais malheureusement, Robert Magremanne, spécialiste du peintre et auteur d’une imposante monographie sur celui-ci, n’a pu à ce jour en retrouver la trace. Les autres tableaux décrivent la Marche Sainte-Rolende à Gerpinnes et les Gilles de Binche.
Désormais, le peintre a trouvé sa voie: il peindra les diverses manifestations du folklore wallon: les gilles, les marches, le Doudou de Mons, les pasquéyes de Montignies-le-Tilleul et de Jamioulx, les Chinels de Fosses, les géants d’Ath, les Climbias de Lodelinsart, ou encore le Tchaudia de Leernes, la procession Champeaux de Montignies-sur-Sambre et la criée de Cerfontaine. Mais avec les Pasquèyes, les Gilles et la Marche Sainte-Rolende de Gerpinnes et environs, la Madeleine sera un de ses thèmes de prédilection, qu’il n’abandonnera jamais au cours de sa carrière.
Après avoir vécu les dernières années de sa vie à Lodelinsart et à Montignies-sur-Sambre, Fernand Verhaegen est décédé le 6 mai 1975. Méconnue de son vivant, son oeuvre est aujourd’hui estimée par les amateurs d’art et les collectionneurs.
C’est d’abord la Tère al danse qu’il illustrera. Fernand Verhaegen reviendra à plusieurs reprises, et à des époques différentes, sur ce thème qu’il traitera dans des styles très variés.
Les deux premiers tableaux représentés ici datent des années 1925-1930
(reproductions n° 1 et n° 2)
: ils dépeignent le moment fort du Tour, la
Tère al danse à Thiméon où, suivant la légende, les pèlerins apprirent la
nouvelle de la guérison de la châtelaine d’Heigne et se mirent à danser. Même
s’il déforme la réalité pour l’adapter aux nécessités de sa composition, nul
doute que Fernand Verhaegen ait assisté à cet épisode. Des Mameluks (rouges!)
caracolent à leur arrivée dans la prairie; comme dans la réalité, ils y
pénètrent par la gauche et devancent les pèlerins que l’on voit, en bas à
droite, porter la statue de la Vierge. Même la petite chapelle
Sainte-Marie-Madeleine est correctement rendue sur la droite. Pour le second
tableau, Fernand Verhaegen reprend approximativement la même composition mais
il place à l’avant-plan les Bourgeois de la Jeunesse que l’on aperçoit de dos.
Les lignes courbes prédominent et donnent une impression de mouvement. Avec
les aplats de couleurs qui renforcent l’impression d’absence de perspective,
il est permis de rapprocher son style d’alors au mouvement Art Déco typique de
l’entre-deux-guerres.
Dans un troisième tableau d’une facture différente (reproduction n° 3)
,
nous retrouvons la même scène, mais inversée, et l’accent n’est plus mis sur
les mêmes personnages. En effet, le groupe des Mameluks passe au second plan,
tandis que l’artiste donne plus d’importance à la procession, une masse
blanche composée d’enfants de choeur et de femmes revêtues d’un voile blanc
(comme l’exigeait le rituel avant la seconde guerre mondiale) qui s’oppose à
la masse sombre des Bourgeois de la Jeunesse. Enfin, le dernier tableau
(reproduction n° 4) date de la dernière période du peintre, caractérisée par
un style «flou» très particulier.
Une autre oeuvre (reproduction n° 5)
date de 1929 et présente à nouveau une
évolution dans le style. Les personnages sont toujours traités de la même
manière, mais le décor est beaucoup plus fouillé. À nouveau, les Mameluks
ouvrent la procession, devant les pèlerins et les Bourgeois de la Jeunesse
(Ces deux sociétés, ainsi que bien évidemment les pèlerins, sont en tête de la
Marche). Le décor quant à lui représente un panorama «standard» de la région
industrielle: terrils, charbonnages, cheminées fumantes, corons; il ne se
rapporte pas à un lieu précis. On connaît également une superbe aquarelle plus
tardive (vers 1940) reprenant le même geste du Mameluk qui semble ouvrir la
marche en chargeant, dans laquelle on retrouve les terrils et les fumées
(reproduction n° 6)
. Elle a dû servir à défendre un projet de panneau qui ne
s’est jamais réalisé pour le Palais du Peuple de Charleroi. On aperçoit à
droite le groupe des Coloniaux et son porte-drapeau congolais. Ce groupe se
trouve également parmi les premiers en tête du cortège. Le Mameluk a souvent
été représenté sabre au clair par les artistes par Fernand Verhaegen, mais
aussi par Fernand Thon, Raymond Jacob ou encore Raymond Drygalski. Pourquoi
cette persistance du geste martial – ignoré dans la réalité – dans la
représentation de la plus ancienne des sociétés de la Madeleine? Sans que cela
soit l’explication définitive, je pense que cela a un rapport avec la célèbre
charge des Mameluks contre les autorités courcelloises qui, à la fin des
années 1880, lors des grands troubles sociaux qui marquèrent la région de
Charleroi, voulurent interdire la procession sur le territoire de leur
commune. Les Mameluks forcèrent le passage, mais perdirent leur autorité au
sein du Tour de la Madeleine. Désormais, c’est un état-major qui réglera
l’ordonnancement et la discipline au sein des sociétés. C’est toujours le cas
aujourd’hui, même si les Vieux Mameluks ont conservé un prestige qui fait
d’eux le symbole de la Madeleine. Cet épisode est resté marqué dans
l’inconscient collectif des marcheurs, les artistes l’ont bien perçu et ils
s’en sont inspiré.
Fernand Verhaegen n’a pas seulement illustré la Tère al danse. Sa
«Marche de la Madeleine à l’église de Heigne» (vers 1933)
Reproduction n° 7) traduit un rapprochement vers le réalisme, que l’on retrouve dans d’autres
toiles de la même époque. Et pourtant, nous sommes loin de la réalité: la
scène décrit la sortie de la procession de la chapelle. On y retrouve les
pèlerins, accompagnés des bannières et des baldaquins sur lesquels sont posées
les statues de Notre-Dame, de sainte Marie-Madeleine et de saint Roch (avec
son chien, bien visibles au centre du tableau). Une telle scène n’a lieu que
le dimanche vers 4 heures du matin, à la sortie de la messe des pèlerins, donc
en pleine nuit! Les Jumétois reconnaîtront la chapelle d’Heigne du premier
coup d’oeil, mais le peintre, pour les nécessités de sa composition, a
placé le clocheton à l’opposé de la place qu’il occupe dans la réalité,
au-dessus du choeur et non de la nef. La chapelle est représentée avec ses
grandes fenêtres ogivales, qui ont disparu en 1938 lors de sa restauration par
l’architecte Simon Brigode. Et bien entendu, il n’y a pas d’arbre aussi
imposant devant la façade de la chapelle. C’est une caractéristique de cette
époque du peintre, qui placera souvent un arbre au beau milieu de sa
composition.
Enfin, Fernand Verhaegen a été marqué par la fête et son ambiance. Dans son
style plus tardif, bien que le
tableau soit daté de 1911, il dépeint l’arrivée
du Tour sur le champ de foire de la place Francq (reproduction n° 8). Ici
aussi, nous relevons plusieurs entorses à la réalité, mais un artiste peintre
n’est pas un photographe! Le cortège est bien ordonnancé; nous sommes donc le
dimanche à la rentrée du Tour. Il semble déboucher de la rue Wattelar, alors
que, dans la réalité, il vient de la rue de la Madeleine (À cette époque, les
sociétés retournaient jusqu’à la chapelle). En bas à droite, les Zouaves du
Spinoy précèdent un officier d’état-major à cheval. Au centre du tableau, une
masse blanche de marins (à moins que ce ne soit, comme dans le véritable ordre
de marche, le groupe des Coloniaux qui eux aussi arborent une tenue blanche)
défile devant un groupe au milieu duquel on reconnaît les Bourgeois de la
Jeunesse. Seules tranchent les couleurs des drapeaux belge et français. Toute
l’ambiance de la fête a été perçue et traduite par l’artiste, et est
magnifiquement rendue par un style «flou» très personnel.
En 1947-1948, les Amis de la Madeleine qui renaissent après la douloureuse période de guerre, organisent un «concours» pour la réalisation d’une affiche destinée à promouvoir le Tour à travers tout le pays. On sait que Fernand Verhaegen fut en compétition avec Fernand Thon, mais, en l’absence d’archives de l’époque, on ignore l’oeuvre qu’il présenta. Un lecteur en aurait-il souvenance? Qu’il nous le fasse savoir! C’est le projet de Fernand Thon qui fut finalement retenu et réalisé.
Fernand Verhaegen a été appelé le grand maître du folklore wallon par Robert Magremanne; quant à moi, je n’hésiterais pas à lui conférer le titre d’ambassadeur de la Madeleine, tellement il a porté haut et loin le renom de notre Tour.
Vous pouvez retrouver Fernand Verhaegen et son oeuvre dans l’ouvrage que lui a consacré Robert Magremanne: Fernand Verhaegen, le grand maître du folklore wallon, co-édité par èl Môjo dès Walons et l’Imprimerie Provinciale du Hainaut. Ce livre d’art est en vente au prix de 43 euros dans les principales librairies de la région. Nous le recommandons vivement aux amateurs de notre folklore!
Pierre Arcq,
avec la collaboration de M. Robert Magremanne.
Pierre Arcq est le Secrétaire des Amis de la Madeleine,
Robert Magremanne est l’auteur du livre « Fernand Verhaegen, le grand maître du folklore wallon ».
Cet article a été publié dans Le Madeleineux, édition 2003, Les Amis de la Madeleine, Jumet (secrétariat : rue Anseele125, 6040, JUMET, voir aussi http://www.madeleine.be/
######
Légende des illustrations
Reproduction n°1:
Tère al danse, vers 1925-1930, huile sur toile, 70x80, Musée d’Ixelles. Photographie Robert Magremanne.
Reproduction n°2:
Tère al danse, Marche de la Madeleine, vers 1930, dimensions et appartenance inconnues. Photographie Fernand Verhaegen, reproduction Robert Magremanne.
Reproduction n°3:
Tère al danse, années 30, huile sur toile, Musée des Beaux-Arts de Charleroi. Photographie Robert Magremanne.
Reproduction n°4:
Tère al danse, vers 1970, huile sur toile. Photographie Robert Magremanne.
Reproduction n°5:
Marche de la Madeleine, 1929, dimensions et appartenance inconnues. Photographie Fernand Verhaegen, reproduction Robert Magremanne.
Reproduction n°6:
Marche de la Madeleine, étude, vers 1940, 28x18, collection privée. Photographie Robert Magremanne.
Reproduction n°7:
Marche de la Madeleine à l’église de Heigne, vers 1933, huile sur toile, 70x80, collection privée. Photographie Robert Magremanne.
Reproduction n°8:
Marche de la Madeleine au centre de Jumet, daté 1911 mais probablement postérieur à cette date, huile sur toile, collection de la Ville de Charleroi. Photographie Robert Magremanne.