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FAIRE PIPI DANS UNE ŒUVRE D’ART ?

Le musée anglais « Tate Britain » à Londres, détient une fabuleuse collection d’œuvres du peintre Turner (1775-1851 ). En hommage à cet artiste, chaque année depuis 1984, cette institution attribue le « Turner Prize », prix d’art contemporain, à un plasticien anglais de moins de 50 ans.

Cette année, les préparatifs de remise du prix ont été précédés par une large enquête auprès de plus de 500 spécialistes britanniques, représentatifs du monde artistique : artistes, galeristes, critiques, commissaires d’expositions, conservateurs de musée.

Dans le but de  départager les œuvres fondatrices de l’art moderne, il leur était demandé de choisir trois œuvres dans un lot de vingt qui leur était proposé.

L’œuvre qui a été reconnue comme ayant le plus marqué l’art contemporain est, avec   64 %  de citation, : « Fontaine », du Français Marcel Duchamp ( 1887-1968 ), présenté à l’ exposition de la « Society of Independant Artists » à New-York en 1917.

Dans les cinq premiers, on trouve encore :

2 : 42 % : « Les Demoiselles d ‘Avignon », (1907) de Pablo Picasso ( 1881-1973 ),

3 : 29 % : « Marilyn Diptych » (1962) , d’Andy Warhol (1928-1987 ),

4 : 19 % : « Guernica » (1937), de Pablo Picasso ( 1881-1973),

5 : 17 % : « Le Studio Rouge » (1911) de Henri Matisse ( 1869-1954 ).

Il faut se rappeler que « Fontaine », créé par Marcel Duchamp en 1917, est un simple urinoir pour homme, en porcelaine, présenté déposé sur sa paroi verticale, signé du nom de Richard Hutt sur le rebord supérieur , près de l’arrivée d’eau de rinçage.

Le « Daily Telegraph » rapporte les conclusions du commissaire d’expositions et écrivain Simon Wilson :« le choix de la « Fontaine » de Duchamp, surpassant Picasso et Matisse est peut-être un choc, mais pas une surprise. C’est un reflet de la nature dynamique de l’art d’aujourd’hui pour lequel c’est le processus créateur intégré dans l’œuvre qui en est l’élément le plus important. L’œuvre elle-même peut être faite de n’importe quoi et prendre n’importe quelle forme. Et surtout, il faut sentir un engagement de l’artiste avec le monde réel. L’art ne doit pas être sensuel, ni confortable. Il doit porter un message politique et moral. »

Mais devons-nous être étonnés de ce commentaire et surtout du résultat de ce sondage, quand nous apprenons que le Turner Prize de 1999 a été attribué à Tracey Emin (London 1963) , pour «  My bed » , son « propre lit, maculé d’urine, couvert de capotes usagées, de tests de grossesse, de sous-vêtements sales et de bouteilles de vodka, lit où elle aurait passé une semaine dans un état de dépression consécutif à une rupture » ?

 

L’ urinoir de Duchamp fait partie des objets qu’il présentait comme étant des œuvres d’art, parce que lui, artiste, l’avait ainsi décrété. Ce sont ses fameux « readymade », objets de la vie courante qu’il expose comme œuvre d’art. Les autres exemples célèbres sont « La roue de bicyclette » (1913), la « Pelle à neige » achetée en 1915

 


dans un magasin de New-York, et sur laquelle il avait écrit : « In advance of a broken arm » . Les « readymades » sont des interrogations sur l’absolu et l’arbitraire dans l’art. Les conventions artistiques sur le « beau » et « le métier de l’artiste » sont-elles l’un ou l’autre ? Autrement dit, l’artiste peut-il faire œuvre d’art sans avoir lui même façonné ce qu’il appellera une œuvre d’art ?

Après ses études artistiques à Paris, Marcel Duchamp peint dans la manière de son époque : impressionnisme, cubisme. Il quitte alors, vers 1913, les limites connues de l’art pour s’aventurer dans un domaine inconnu à l’époque, avec des interrogations du genre de celles mentionnées plus haut. Ce nouveau champ d’activité sera appelé « l’art conceptuel ».

Son passage à New-York, dans les années 1915, les contacts qu’il réussit à y établir avec l’avant-garde artistique américaine [ l’artiste et photographe Alfred Stieglitz ( 1864-1946) , acteur privilégié de ce mouvement ( présenté au musée d’Orsay fin 2004), a pris en 1917,un cliché de « Fontain » exposé à la « Galerie 291 » de New-York ], et ses idées novatrices bien reçues à l’étranger, vont participer à sa reconnaissance artistique en France .

L’art conceptuel a connu un grand retentissement et a inspiré de nombreux artistes par la suite.

Le pop art et ses héritiers doivent beaucoup aux readymades de Duchamp.

Malheureusement l’exemplaire de « Fontaine » de 1917 a disparu. Douze « répliques » en ont été refaites en 1964. Elles se trouvent la plupart exposées dans des musées du monde entier ou appartiennent à des collectionneurs privés. L’un d’entre eux a payé jusque deux millions de dollars pour en posséder un exemplaire.

On ne sait pas s’il a effectué les raccordements nécessaires au fonctionnement technique de son œuvre d’art. Est-elle redevenue une simple pissotière ?

« Faire pipi dans une œuvre d’art ? ».

 

 

Robert Magremanne, décembre 2004