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Avant-garde et esthétique: un peu de terminologie
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AVANT-GARDE ET ESTHETIQUE : un peu de terminologie.

L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot (1752) contient la définition suivante de « l’avant-garde » : « terme de Guerre, est la première ligne ou division d’une armée rangée en bataille, etc… » Le sens culturel qu’on lui attribue actuellement n’était pas utilisé à cette époque.

On cherche vainement le mot « Esthétique ». Il n’existait pas à la date de publication de l’Encyclopédie..

Les deux termes apparaissent régulièrement, de nos jours, dans toute critique artistique.

Comment y est-on arrivé ?

Après la révolution française de 1789, les structures sociales deviennent plus élastiques. Le progrès technique introduit une dynamique nouvelle dans les moyens de production et, par répercussion, dans la manière suivant laquelle ceux-ci établissent des rapports entre les parties impliquées dans le processus. Il y a donc de profondes modifications dans les liens sociaux et de nombreux penseurs élaborent des modèles de structures de société idéales.

Les idées socialistes se répandent et parmi les promoteurs se retrouvent les socialistes utopistes dont Claude Henri de Rouvroy, comte de Saint-Simon (1760-1825), petit cousin du duc de Saint-Simon (1675-1755), le célèbre mémorialiste. C’est dans son ouvrage « Opinions littéraires, philosophiques et industrielles » publié à Paris en 1825 qu’il est le premier, semble-t-il, à avoir utilisé le terme avant-garde dans un sens dépassant la simple portée militaire pour lui donner un contenu beaucoup plus large, surtout révolutionnaire. Dans une vision donnant le leadership du nouvel ordre social aux artistes, hommes de sciences et industriels, il imagine un dialogue entre un artiste et un scientifique et fait dire par le premier  : « C’est nous, artistes, qui vous servirons d’avant-garde : la puissance des arts est en effet la plus immédiate et la plus rapide. Nous avons des armes de toute espèce : : quand nous voulons répandre des idées neuves parmi les hommes, nous les inscrivons sur le marbre ou sur la toile…Quelle plus belle destinée pour les arts, que d’exercer sur la société une puissance positive, un véritable sacerdoce et de s’élancer en avant de toutes les facultés intellectuelles, à l’époque de leur plus grand développement !»

Le même sens révolutionnaire sera repris un peu plus tard dans un texte du critique d’art Gabriel-Désiré Laverdant (1802-1884) « De la mission de l’art et du rôle des artistes » paru en 1845 : « L’Art, expression de la Société, exprime, dans son essor le plus élevé, les tendances sociales les plus avancées ; il est le précurseur et le révélateur. Or, pour savoir si l’art remplit dignement son rôle d’initiateur, si l’artiste est bien à avant-garde, il est nécessaire de savoir où va l’Humanité, quelle est la destinée de l’Espèce. »

Que de chemin parcouru depuis l’hostilité de Platon à l’égard des artistes !

A partir de cette époque, le terme « avant-garde » se charge d’un contenu sociologique et artistique. Il s’inscrit facilement dans la compréhension dialectique de Hegel (1770-1831), avec ses passages de thèse, vers antithèse et ensuite synthèse.

L’avant-garde introduit la vision antithétique d’un groupe d’artistes à un moment donné de l’évolution artistique. Celle-ci est ensuite absorbée par le corps social dans son moment de synthèse, jusqu’à ce qu’un déséquilibre apparaisse à nouveau, qui sera également réduit par l’évolution dialectique.

Venons-en maintenant à l’ « esthétique ». Diderot, nous l’avons déjà présenté dans une chronique antérieure, est considéré comme le premier « critique d’art » français. Dans ses commentaires sur les Salons de la deuxième moitié du XVIIIe siècle, il n’utilise pas une seule fois le terme « esthétique ». Il n’existe pas (cf « L’encyclopédie »). Pour traiter du « beau » dans l’art, on utilise, à son époque les termes, de «  manière » ou de « goût ». La « grande manière » est synonyme de « grand goût » et désigne le « beau» dans l’art. C’est pourtant pendant cette période que le nom «  esthetique » est créé par le philosophe allemand Alexander Baumgarten (1714-1762) quand il publie, en 1750-58, son ouvrage « Aesthetica » et fonde ainsi un branche de la philosophie consacrée spécifiquement à l’étude du « Beau ». C’est au XIXe siècle que le mot sera adopté en France. Ainsi Baudelaire (1821-1867) intitule « Bric-à-brac esthétique », dans la convention qu’il signe avec son éditeur en 1856, son étude consacrée notamment aux Salons de 1845, 1846. Il lui donnera son titre définitif de « Curiosités esthétiques » en 1857 pour la publier en 1868 en y ayant incorporé un texte relatif au Salon de 1859.

Depuis sa création par Baumgarten, le terme a fait du chemin en tant que domaine de recherche philosophique bien distinct. Hegel (1770-1831) a marqué indiscutablement de son empreinte cette nouvelle forme d’analyse philosophique du « Beau », avec son « Die Aesthetik » » édité en 1835 après sa mort.

Magremanne Robert, octobre 2004