Les progrès de la science et l'Impressionnisme
Louis XIV et le Salon de l'Automobile
La critique d'art en France
La critique d'art en Belgique à partir de 1830
L'objet d'art et l'actualité artistique "in België"
Peinture flamande ou peinture belge
Aux origines de l'abstraction
Catherine II de Russie  et Diderot
Avant-garde et esthétique: un peu de terminologie
La pollution de l'air et le peintre Claude Monet
Faire pipi dans une oeuvre d'art

 

Aux origines de l’abstraction en peinture

L’influence du développement de la science et de la technique propres à la peinture, sur l’évolution de l’art plastique a déjà été soulignée dans des articles antérieurs.

Cependant, des domaines apparemment fort éloignés de la peinture ont aussi amené des modifications dans la position des artistes.

Ainsi, dans la seconde moitié du XIXe siècle, l’optique physiologique fait d’importants progrès sous l’impulsion de l’Allemand Von Helmholz(1821-1894). Elle distingue deux étapes dans la vision : au niveau de l’œil, les rayons lumineux produisent une « impression » et ensuite les nerfs de la rétine les transmettent au cerveau où ils apparaissent sous forme de « sensations ».

Certains artistes sont influencés par ces nouvelles connaissances. Les « impressionnistes » avaient, eux, déjà tenté de rendre l’ « impression » (la première étape) que leur faisait la nature. D’autres peintres vont reconnaître qu’il est vain d’essayer de restituer la nature sur une toile avec une objectivité totale. Car les « sensations » (la deuxième étape) viennent « perturber » le processus de création et elles apparaissent fort complexes. Elles ne sont pas un simple enregistrement passif d’informations de formes et de couleurs, mais impliquent des mécanismes neurologiques apportant d’autres résultats. Il va plus s’agir de rendre les résultats de l’introspection que de copier plus ou moins fidèlement les effets de la nature.

Frantisek Kupka (1871-1957), pionnier de l’abstraction en peinture, a rapidement saisi l’impact de cette nouvelle conception de la vision sur la finalité de l’art, jusqu’alors perçue comme une imitation de la nature. Les « sensations » du peintre s’inscrivent maintenant en priorité dans sa vision. Kupka s’intéresse à l’aspect psychophysique des couleurs : « il nous semble donc plus opportun de considérer et d’interroger les sensations de lumière, de caractère et de valeur différentes, en tant qu’elles suscitent en nous des états d’âme ». On va parler de « l’oeil solaire ».

Les avancées dans un autre domaine scientifique, celui de la compréhension de la nature ondulatoire, à la fois de la lumière et du son, ouvrent également de nouvelles perspectives . Elle amène la mise au point par des chercheurs, d’instruments de projection de lumière colorée. Ceux-ci sont utilisés avec accompagnement musical. L’un des inventeurs de cette « color music » (musique chromatique, qui s’appellerait actuellement « son et lumière »), Wallace Rimington, écrit en 1895 : « En peinture, la couleur a seulement été utilisée comme l’un des éléments de l’image. Nous n’avons pas encore eu d’images dans lesquelles il n’y ait ni forme, ni sujet, mais seulement la pure couleur » Il écrit également : «…En fait, il n’y a jamais eu d’art pur de la couleur ne s’occupant que de la couleur seule et ne se fiant seulement qu’à tous les changements subtils et merveilleux, ainsi qu’aux combinaisons dont la couleur est capable en tant que moyen de sa propre expression. ». A cette époque, ses concerts de « color music » eurent du succès. Il n’est donc pas étonnant de trouver un article publié en 1908 portant le titre   « Les lois d’harmonie de la Peinture et de la Musique sont les mêmes » (Henri Rovel), Son contenu, dans l’esprit de la musique chromatique, aura une grande influence sur les peintres Kandinsky (1866-1944), Larionov (1881-1964) et à nouveau Kupka. Dans un autre article, Rovel confirme « La vie est caractérisée par la vibration. Sans vibration, il n’y a pas de vie. Le monde entier est soumis à cette loi. »

C’est à la même époque, en 1911, que le compositeur russe Scriabine (1872-1915), qui avait probablement connu Rimington, présente sa symphonie « Prométhée, le Poème du feu » dont l’exécution nécessite la présence d’un clavier à couleurs dans l’orchestre. Scriabine voulait s’adresser à tous les sens de ses auditeurs pour leur donner la perception d’un monde en vibration constante.

Revenons à la peinture. En adoptant cette nouvelle vision du monde, l’artiste ne va plus tenter de le reproduire en l’imitant. Il va surtout s’inspirer de ses sensations, visuelles et acoustiques, pour en donner une vision intérieure plus conforme aux nouvelles donnes scientifiques. Il faut rapprocher l’art du continuum vibratoire de la nature. Kandinsky écrira « Pensez à la part musicale que prendra désormais la couleur dans la peinture moderne. La couleur qui est vibration de même que la musique est à même d’atteindre ce qu’il y a de plus général et partant de plus vague dans la nature : sa force intérieure . L’accent est donc mis sur une fonction émotionnelle de la couleur identique à la fonction émotionnelle de la musique. Ce sera « l’œil musical ».

Dans la même veine, d’autres chercheurs ont réussi à transposer en inscriptions graphiques les vibrations sonores. Les clichés qu’ils en ont tirés ont été publiés et certains seront utilisés par les artistes séduits par ces nouvelles perspectives.

Les jalons de la peinture abstraite sont ainsi placés. Ils ont été magnifiquement illustrés dans l’exposition qui vient de se tenir au musée d’Orsay à Paris : « Aux origines de l’abstraction ». Des œuvres marquantes de Turner, Monet, Friedrich, -Van Gogh, Balla, Kupka, du belge Schmalzigaug, de Robert et Sonia Delaunay étaient présentées dans la partie de l’exposition intitulée « l’œil solaire », tandis que la seconde partie, « l’œil musical » comportait des tableaux notamment de Signac, Mondrian, Kandinsky, Kupka ( à nouveau), Marc, Itten, Léger, Boccioni, Sonia Delaunay et Picabia.

C’est une artiste belge, j’aime à le souligner, Ann Veronica Janssens ( née en 1956) que les organisateurs ont choisie pour réaliser les vibrations lumineuses de couleurs alternées placées dans la salle d’entrée de l’exposition. L’effet était saisissant.

On sait que Kandinsky et Scriabine étaient synesthètes. Arthur Rimbaud (1854-1891) également, avec son poème « Voyelles » ( rappelez-vous : « A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu : voyelles »)

Mais faut-il l’être aussi pour vibrer devant les œuvres des artistes dont je viens de parler ?

Magremanne Robert  mai 2004