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Le Bassin

Le Bassin _ Lorsqu'à l'initiative de certains habitants du village on entreprit de remettre en eau le vieux bassin de « Chez Dret » en refaisant à neuf le captage, cela eut pour effet de mettre la Municipalité dans tous ses états. Après en avoir discuté et rediscuté, on imposa finalement un robinet d'arrêt, une grille et bien sûr l'avertissement légal en caractères bien lisibles : eau non potable, ce qui mettait les élus à l'abri de tous ennuis futurs.

_ Il y a les microbes officiels, les microbes répertoriés, les microbes d'Ëtat, ceux qui n'effraient personne puisqu'ils sont remboursés par la Sécurité Sociale et puis il y a les autres, les pauvres petits microbes, les microbes naturels, ceux qui ont toujours existé mais à qui l'on donne des noms terrifiants pour mieux faire comprendre qu'une eau qui ne passe pas par le compteur engendre des maux apocalyptiques. La différence qu'il y a entre une eau potable et une eau non potable, c'est que l'une se paie, l'autre pas, ce qui est gratuit est douteux, cela va de soi. De nos jours ce qui ne coûte rien, ne vaut rien, après tout c'est logique.

_ Ce n'est pas une eau facile. Elle a des hauts et des bas : rien, puis tout à coup, au gré des pluies saisonnières, la voilà qui se laisse aller à des éjaculations intempestives et bruyantes, laissant perplexe le passant attiré par ses excès spasmodiques, un peu comme si elle voulait lui dire : « Hé ! Vous m'avez voulue et bien habituez-vous à mes frasques ! » .

_ En attendant, elle coule ! Le quartier s'habitue petit à petit à son caractère et à sa présence. Les cyclistes, les chevaux de passage, les chiens et même les chats savourent goulûment sa bienvenue fraîcheur. Il n'y a que les vaches pour rester curieusement indifférentes et c'est paradoxal puisque l'abreuvoir leur était autrefois destiné. Elles ont toute l'eau qu'elles désirent à l'étable ou à la pâture. Les vaches d'aujourd'hui, comme leurs propriétaires, consomment celle du Syndicat Intercommunal. Il manque en effet autour du bassin le froissement des cornes, les bousculades, les meuglements impatients, bref, tout ce petit remue-ménage qui mettait un peu d'émoi dans le déroulement monotone et réglé des journées villageoises.

_ Il y avait un abreuvoir par quartier. Ses usagers veillaient à sa propreté et à son entretien. Celui qui nous intéresse est encore la propriété morale d'une dizaine de familles d'alentour. Certains l'ont oublié, d'autres se souviennent que leurs grands-parents et arrières grands-parents amenaient ici leurs bêtes plusieurs fois par jour, en principe le matin et le soir.

_ On comprendra aisément, je pense, qu'à l'aube du troisième millénaire, remettre en activité un modeste abreuvoir de village, représente un inestimable symbole. Face à la pernicieuse « normalisation » entreprise par l'administration française, suivie désormais par la non moins pernicieuse normalisation européenne, cette eau sauvage invitée à resurgir par une poignée de poètes, vient à son heure témoigner du fait que tout n'est pas irrémédiablement perdu, que l'on peut encore trouver des gens qui n'ont rien à foutre des décisions inhumaines prises par des « décideurs » sans coeur et sans scrupules. Rien que le fait qu'elle titille certains pisse-froid en leur crachant à l'occasion au visage, nous met en joie.

_ Si Dieu est éternel, il semblerait que l'eau le soit aussi, du moins ici bas.N'est elle pas à l'origine de toutes vies ? C'est pourquoi je me permets de parodier respectueusement les paroles latines que le prêtre prononçait avant de gravir les marches de l'autel : « Ad Deum qui laetificat, juventutem meam ! », « A l'eau éternelle qui réjouit notre jeunesse ! ».

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