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Le petit homme fut une source d'inspiration pour de nombreux créateurs, dessinateurs et écrivains. Comment aurait-il pu en être autrement ? Il donna de sa personne et y laissa même son image ! Il fut également membre du CA du Club des Bandes Dessinées fondé en 1962. Voici un texte de Pierre Fabre résumant son parcours au travers de la bande dessinée, suivi d'une interview parue dans le supplément du "Journal de Tintin" belge n°14 du 01/04/1975.

 

Jacques Bergier, Hergé et la ligne claire

"Etre dans l'univers de Hergé fut l'un des grands moments de ma vie, car il me permettait de rentrer dans le monde enfantin" (La Radioscopie, en 1968, à l'époque du vol Apollo VIII).

"Jacques Bergier fut un être ubiquitaire, curieux de tout et hors de ce temps. Il n'était pas de ce monde" (Louis Pauwels, in La Radioscopie, rediffusion exceptionnelle 10 ans après l'enregistrement initial à l'occasion du décès de Bergier). Il fut l'un des esprits (hyper mnésique) les plus dérangeants du XXème siècle. En cela, Hergé, intéressé par les sujets étranges (ami du Dr Bernard Heuvelmans spécialiste en cryptozoologie), sut le choisir comme personnage, alors qu'il ne portraitura que six célèbrités bien réelles dans les Aventures de Tintin, dont un chef de gang, un écrivain aventurier, un marchand de canons, un constructeur aéronautique et un peintre faussaire.

En 1951, Pierre Dac et Francis Blanche lancent l'émission "Gare aux Barbus" sur les ondes de la RDF. En 1956 cette émission reprend sous le titre "Signé Furax" sur les ondes d'Europe n°1, avec une équipe en partie renouvelée, dont Bergier dans le rôle du professeur moldovalaque Grégory Moschmosch (repris par Roger Carel après quelques émissions). Cette même année, le dessinateur Henry Blanc le rencontre dans les studios et le reproduit, en 1957, pour sa première transposition en bande dessinée, dans l'adaptation de cette émission, sur un scénario de Roger Mallat. Cette série publiée dans le quotidien France-Soir de 1957 à 1960, connaîtra 1174 strips (réédition aux Ed. Pressibus en 1991).

Le professeur Grégory Moshmosh

Le professeur Hardy Petit
Le dessinateur du "Professeur Hardi Petit" se serait lui-aussi inspiré de JB pour ce personnage, selon Gabriel Véraldi

Une belle réunion

L'album
La même année 1957, Bergier devient le professeur atomiste Sprtschk, qui finira dans le ventre de la bête du mésozoïque !, sous le crayon d'André Franquin, dans l'album "Le Voyageur du Mésozoïque". Franquin le rencontra vraisemblablement aussi aux studios radiophoniques parisiens (1), et dut être fort impressionné par son accent de "robot ukrainien" pour lui choisir un tel pseudonyme ! (Bergier est né à Odessa)

Le Pr Sprtschk

Le Pr Sprtschk

Le pin's

Le modèle

Cosmos An 2200
Durant les années 60, Jacques Bergier sera conseiller scientifique de la saga de bande dessinée française de SF "Cosmos An 2200", publiée dans 8 quotidiens de province, dessin de Fernando Fusco et scénario Claude Vaincourt. Saga republiée ensuite dans les revues "Kali" et "Perry le magnifique"


En 1964, il est le "conseiller scientifique" d'André Barret pour le film "Tintin et les Oranges Bleues".


Tintin et les oranges bleues
En 1967, il décide de la publication de la première anthologie francophone de bande dessinée "Les Chefs-d’œuvre de la Bande Dessinée", compilée par Jacques Sternberg (éd. Planète), alors qu'il a co-fondé la revue du Réalisme Fantastique "Planète" (2) avec le directeur de collections littéraires Louis Pauwels pour faire suite au succès international de leur livre commun "Le Matin des Magiciens" (1960, éd. Gallimard)
On peut également penser que cette illustration tirée de la revue Planète fut inspirée par le profil de Jacques Bergier.

1969, fin décembre, il est reçu par Hergé (ainsi que le Pr. A. Ananoff, B. Heuvelmans, A. Franquin et quelques autres) dans l'émission de Pierre Tchernia "L'Invité du Dimanche" sur la 2ème chaîne de télévision française, un après-midi.

1973, il écrit l'une des deux préfaces (l'autre étant de Greg) du livre "Edgar Pierre Jacobs, 30 ans de bandes dessinées" (éd. Alain Littaye).

La même année, il préface également l'album "Délirius" de Philippe Druillet, auteur fortement influencé par le Réalisme Fantastique à ses débuts. Bergier voyait même dans les thèmes des albums de ce dernier, de "futurs sujets de baccalauréat" !


1974, il rédige le chapitre "L'archéologie dans les bandes dessinées de Jacobs et Hergé" (ainsi que des USA) du livre "Les Nouveaux Mystères de l'Archéologie" (éd. CELT, Culture Arts Loisirs).

Le 1er avril 1975, le "Journal de Tintin" (édition belge) publie une interview de Bergier par Christian Maillet (voir article suivant).

 

Joseph Blumroch, vu par Gourmelin en 1976 pour illustrer "Blumroch l'admirable ou le déjeuner du surhomme", de Pauwels.
En 1976, nous retrouvons dans la revue "L'oeil du Golem", un Pr. Bergier alchimiste (Ezdanitoff) devant ses fourneaux où il réussit la transmutation du sodium en bérrrylium...
En 1978, Les "Télégraphistes" Jamic et gennaux rendent hommage à "L'incollable" dans l'hebdomadaire "Télémoustique", planche reprise en 1980 dans la BD "Les exploits des héros de la télévision en BD"
En janvier 1979, François Rivière "croque" JB pour illustrer un petit article d'hommage posthume dans la revue (A SUIVRE) 12
En 1986, l'empereur Atlas enlève l'éminent Professeur Bergier à bord de son vaisseau spatial, mais ce dernier réussit à disséminer des indices à travers l'europe pour permettre aux jeunes explorateurs de le retrouver ! Pour ce parcours didactique à travers l'Europe, Dominique Grandpierre n'a pas hésité à rescusciter notre héros. Dessin de couverture par Genia. (Le Labyrinthe d'Atlas, éd. Retz, 1986 et 1989).
Et cela continue !
Voici une caricature représentant J. Bergier et L. Pauwels, réalisée par l'artiste Magu dans le quotidien mexicain "La Jordana" du 23 mars 1999, illustrant "El retorno de los brujos" (le matin des magiciens).


Détail de couverture de l'ouvrage de
Charles Moreau
En 2002, le dessinateur français Jean-Claude Claeys stylise le portrait photographique de JB en couverture de l'autobiographie "Jacques Bergier, résistant et scribe des miracles" réalisée par Charles Moreau, édition MNH/Anthropos, Canada

Original de Jean-Claude Claeys

Jacob le berger...
En 2007, JB sera "Jacob le berger" (5 vignettes) dans "Les évangiles empoisonnés", le T4 de la BD "Millénaire" de R. De Nolane et François Miville-Deschênes. Bien évidemment, les lunettes n'existaient pas à l'époque du personnage...

En septembre 2007 JB apparaît dans la BD "Le Grand Jeu", (le sixième et dernier tome de la saga est sorti en 2013) label-collection "Série B", éd. Guy Delcourt, de Jean-Pierre Pécau et Leo Pilipovic.

Jacques Bergier en personne !


Jacques Bergier clope au bec ?
En 2008, JB apparaît aussi dans la BD "L'Histoire Secrète, Vol. 12 - Lucky Point", Ed. Guy Delcourt, de Pécau, Kordey et O'Grady.


Dessin de Lumia


Timbres émis par la Poste française en 2008,
à l'initiative de Patrick Clot
tirage rouge
 
tirage bleu


dessin de F. Membre pour son livret "les dossiers de l'Oncle Georges", 2008


Peinture de JM Nicollet pour la couverture de la biographie de Marc Saccardi "Amateur d'insolite et scribe de miracles, Jacques Bergier 1912 - 1978", utilisée aussi pour l'affiche de la journée du 22 novembre 2008.


jb9991 (411K)
Peinture sur un mur de la "Demeure du Chaos",
musée d'art contemporain à St-Romain au Mont d'Or (Lyon)


2010 : le retour du Pr. Sprtschk !
53 ans après l'aventure du mésozoïque, Spirou et Fantasio
rencontrent à nouveau notre cher savant atomiste,
inventeur du champ de force anti-collision et préoccupé de choses ô combien dangereuses...

Panique en Atlantique, par Fabrice Parme et Lewis Trondheim, Ed. Dupuis 2010 pour cette nouvelle aventure de Spirou.


En 2012-2013, JB apparaît dans les 3 tomes de la BD "Wunderwaffen", Ed. Soleil, de Nolane et Maza.
jbwunderwaffenvignette (38K)



Et Mik Ezdanitoff dans tout ça ?

Le Professeur "Initié" (3) Mik Ezdanitoff (phonétiquement "Is dat niet tof", du patois marollien signifiant "c'est pas beau ça ?") est né en 1964 dans l'esprit d'Hergé, durant un repas avec Jacques Bergier. Il apparaît en juillet 1967 dans le "Journal de Tintin", deux ans avant Apollo XI (Bergier a bien connu Gagarine !), page 45 du futur album "Vol 714 pour Sydney", et sur 13 planches en tout de cette histoire.
jb714planche52 (79K) jb714planche58 (78K)

Bergier fut aussi "croqué" en Ezdanitoff par la suite pour :
Le livre animé Pop-Hop "714" (éd. Hallmark, coll. Rouge et Or, 1971), un grand portrait en pied de profil par Bob de Moor et les Studios Hergé. L’animation filmée de "714" se fera en 1991.
Sur la carte de vœux dite "de la Frise" en 1972.
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Sur la carte de vœux de timbres factices de 1975, "réémise" lors de la célébration du cinquantenaire de la naissance de Tintin par les éd. du Lombard, et sous forme de quatre planches de "Tintimbres" par La Samaritaine, en 1978.
Sur la couverture du programme de "La Grande Fête" organisée en 1976 au Heysel en l'honneur des 25 ans de règne du roi Baudouin (dessin initial destiné à une carte de vœux et également repris en premier plat du livre collectif "Il était une fois... les Belges", sous l'égide de Paul Ide en 1980, éd. du Lombard)

Paris
Sur le projet, concrétisé, de la fresque dite "du Mur" du Centre culturel Wallonie-Bruxelles de la Communauté française de Belgique à Paris en 1976, situé en face du Centre Beaubourg, et inauguré en 1979.

Cette même fresque a inspiré en 1988 la décoration de la station de métro Stockel à Bruxelles, sous l'égide de B. de Moor et des Studios Hergé.


Bruxelles

Mik Ezdanitof, plagié par un dessinateur chinois, dans une version pirate de "Vol 714" en 1984.


Toujours le même personnage pour la vidéo du dessin animé

Mik Ezdanitof, dans une BD parodique de "Vol 714 pour Sydney" : "OVNI 666 pour Vanuatu", 2006

Et enfin dans 3 vignettes de la dernière planche (60ème) d'un récit spatio-temporel composite des dessinateurs du Lombard, inclus dans l'album de Philippe Goddin "L'Aventure du Journal Tintin, 40 ans de bandes dessinées", aux éd. du Lombard en 1986, soit huit ans après sa mort. Mik Ezdanitoff y rencontre Tintin sur le toit de l'immeuble des éditions du Lombard, avenue Paul-Henri Spaak à Bruxelles, ... et l'apparence des "visiteurs" de "Vol 714" nous est enfin dévoilée ! (dessin de Bob de Moor)

Le 30 novembre 1996, l'étude Tajean mettait aux enchères le lot "124 bis" de l'exemplaire "Flight 714" dédicacé par Hergé à Jacques Bergier, durant la vente "Tintin ad'hoc".

"A MON AMI JACQUES BERGIER QUI LIRAI TINTIN EN PLUS DE LANGUES QU'IL N'EXISTE D'EDITIONS... VOICI TOUJOURS UNE VERSION OU EZDANITOFF PORTE LE NOM (BEAUCOUP PLUS BRITANNIQUE !) DE KANROKITOFF. WITH BEST WISHES FROM HERGE !" (septembre 1968).

"Etonnant Bergier" (Hergé).

 
(1) Après "l'affaire" du syndicat des dessinateurs de 1956, Franquin et Goscinny ont des contacts avec Radio Luxembourg en 1957.
(2) Cette revue devient "Comète" pour Hergé.
(3) Une à deux rencontres annuelles de Bergier avec les extraterrestres...

© Pierre Fabre, 2001
MIK EZDANITOFF EXISTE, JE L'AI RENCONTRE !

 

À la page quarante-cinq de " Vol 714 pour Sydney " intervient un curieux personnage, le célèbre Ezdanitoff de la revue "Comète", un savant qui " tient extra terrrestrres au courrantt activités humaines dans tous domaines " . Ce savant - tous les lecteurs de " Tintin " le savent - n'est autre que Jacques Bergier, auteur du " Matin des magiciens " et fondateur de la revue " Planète " avec son ami Louis Pauwels. Raconter la vie de J. Bergier serait une entreprise gigantesque qui remplirait plusieurs volumes. Espion, terroriste, écrivain, spécialiste de la science-fiction et de la littérature fantastique, éditeur, homme de sciences, J. Bergier est tout cela à la fois et sans doute bien plus encore. Membre de l'Académie des sciences de New York (une académie parmi d'autres) il a découvert les effets de l'eau lourde sur les réacteurs et du refroidissement électronique des piles nucléaires. Héros de "Tintin", il est aussi le seul personnage réel a être entré comme un charme dans la plus illustre bande dessinée...(1) " Je suis une légende " aime-t-il dire en souriant. Voici donc l'interview d'un extra-terrestre (car avec lui on ne sait jamais) qui a les pieds sur terre.

 

TINTIN : Quel rapport y a-t-il entre la Science-Fiction (ou S.F.) et la science ?
J. BERGIER : Il n'y en a pas. La S.F. consiste en des histoires sur la technique, ce qui n'a que peu de rapports avec la science. Il n'y a pas de fiction actuellement qui se penche sur les sciences, sur l'avenir des sciences et sur le problème des savants. La S.F.telle qu'elle existe est une fiction d'inventions.

TINTIN : La S.F. peut-elle devenir autre chose ?
J. BERGIER : Je ne crois pas parce que ce ne serait pas intéressent. La S.F. appartient au domaine du roman d'aventures. Celui-ci commençait à s'épuiser à mesure que disparaissaient les continents inconnus, les îles inconnues, etc., à mesure aussi qu'augmentaient les moyens techniques. Aujourd'hui, l'explorateur perdu sur une île déserte envoie un message par radio et c'est tout, il n'y a plus d'aventure. La S.F. a mené au centre de la Terre, sur les planètes, dans d'autres époques et d'autres temps, et en ce sens elle est intéressante. Mais la science pure n' est pas traduisible en littérature. Il y a bien eu un livre de Rosny jeune basé sur le dernier théorème de Fermat, mais ça ne présentait pas beaucoup d'intérêt pour le lecteur ordinaire. La S.F. traite de nouvelles inventions. Je vais vous raconter une histoire de S.F. À partir de quelques traces d'un nouveau métal dans un tube à essais des savants fabriquent l'arme absolue. Des usines secrètes se lèvent dans le désert. Les plus grands empires du monde s'effondrent. La plus grande guerre qui ait jamais eu lieu se termine... C'est l'histoire de la bombe atomique. Elle est entièrement vraie mais c'est de la S.F., une histoire d'invention. John W. Campbell qui fut probablement le plus influent éditeur de S.F. et un grand auteur du genre voulait employer le terme de "berceuse pour techniciens". Si vous voulez, le postulat de la S.F. (en termes très mauvais) est celui-ci : toutes les inventions marchent et on met à la disposition des inventeurs tous les moyens voulus. C'est ce qui s'est passé pour la bombe A. et pour le voyage dans la Lune. La S. F c'est de l'aventure et du conflit.

TINTIN : J'ai toujours personnellement regretté de vous voir face à Tournesol sans jamais entamer le dialogue avec lui.
J. BERGIER : Il y a une raison à cela qui est la surdité de Tournesol. Savez-vous, par parenthèse, que l'académie des sciences est le corps constitué où il y a le maximum de sourds ? Tournesol a beaucoup de difficultés à communiquer. Mais j'ai eu une conversation sérieuse à ce sujet avec Hergé. Je lui ai dit : "- Mon cher Hergé, vous parlez du professeur Tournesol, mais que professe-t-il et où professe-t-il?... Alors je vous propose ceci: on apprendrait un jour que Tournesol a remplacé Einstein à l'université de Princeton et qu'il a là une chaire de sémiologie, la science de la science, la science de l'expression. Je présenterais le professeur Tournesol en lui apportant mon hommage et ce pourrait être le point de départ de nouvelles aventures à la découverte de la science absolue." Peut-être Hergé s'en servira-t-il un jour...

TINTIN : Vous abordez dans "Vol 714" un problème qui vous est cher, celui des extra-terrestres.
J. BERGIER : Bien entendu c'est écrit à un niveau de simplification nécessaire. Le premier problème est celui des soucoupes volantes. La réponse est simple : il n'y en a pas.

TINTIN : Il y a pourtant de plus en plus de gens qui prétendent en avoir vu.
J. BERGIER : Oui mais, vous le savez, il y a aussi des gens qui ont vu le Père Noël ou des sorcières sur un balai. Je peux vous trouver en dix minutes dix millions de personnes qui ont vu le soleil se lever et se coucher. Or le soleil ne se lève pas et ne se couche pas... la Terre tourne sur elle-même. Les témoignages en ce domaine ne valent pas lourd. J'ai eu récemment un dialogue de sourds à la télé suisse romande. On me dit : " Comment expliquez-vous que les astronautes d'Apollo XI aient vu une soucoupe se poser à côté d'eux ?" . Ils n'ont jamais rien vu de tel -dis-je-, la NASA l'aurait dit. Réponse: " La NASA cache tout. " Alors là, le dialogue est difficile. On peut simplement dire ceci : s'il y avait des soucoupes volantes elles auraient été abattues par les fusées automatiques des Soviétiques. Ce sont des fusées qui ne discutent pas et attaquent automatiquement tout objet volant non identifié. Tout le territoire de l'Union soviétique (et celui des pays satellites) en est couvert. De plus, le ciel est surveillé par des volontaires qui font des enregistrements et des rapports. Tous ces documents ont été mis l'année dernière à la disposition de trois académiciens qui sont parmi les plus grands savants du monde. Leurs conclusions ont été publiées dans la Pravda et j'en ai l'intégrale : il n'y a absolument rien.

TINTIN : Est-ce ce qui explique son succès actuel ?
J. BERGIER : Cela, et aussi autre chose que nous devons à la bande dessinée. Il est apparu, depuis "Tintin" justement, une bande dessinée intelligente. Les gosses qui la lisaient à huit ans en ont maintenant dix-huit. Ils veulent aujourd’hui quelque chose d'aussi intelligent avec plus de texte -et moins ou pas de dessins. Ils ont fait le dur noyau de lecteurs de S.F. La S.F. et la bande dessinée se complètent naturellement car elles sont deux littératures de choc. Une fois qu'on a reçu le choc de l'extraordinaire est-il absolument nécessaire d'avoir des héros, des bandits, etc. ?

TINTIN : Ce choc de l'extraordinaire en bande dessinée, n'est-ce pas Jacobs qui vous l'a donné ?
J. BERGIER : Oui, je le trouvais absolument extraordinaire en ce sens que c'est sérieux. Les personnages ne sont pas des caricatures et on peut en retrouver l'équivalent dans la réalité. De plus, toutes les inventions représentées (à part la machine à voyager dans le temps) sont parfaitement sérieuses également.

TINTIN : La guerre météorologique est donc possible ?
J.BERGIER : À tel point que l'Union soviétique a demandé vendredi dernier que le sujet soit inscrit en priorité aux Nations Unies pour aboutir à l'interdiction de l'arme météorologique avant qu'on ne s'en serve.

TINTIN : Pour en revenir à vous, comment avez-vous fait votre apparition dans "Tintin" ?
J. BERGIER : J'avais participé au scénario de " Tintin et les oranges bleues ", sur le plan technique.


Je connaissais déjà Hergé par Louis Pauwels et je suis parti d'un fait vrai : les travaux d'un biologiste israélien qui a appris à des fruits à pousser dans l'eau salée. Ce sont des travaux que l'on poursuit actuellement, car le jour où l'on réussira à faire pousser du riz et des fruits dans l'eau salée, le problème de la faim dans le monde sera résolu; on cultivera le voisinage des océans. C'est donc le problème le plus important pour l'humanité. J'avais alors imaginé que les premiers résultats du professeur en question donnaient des oranges lumineuses dans l'obscurité. J'avais aussi introduit quelques idées techniques amusantes qu'on ne connaît pas parfaitement, par exemple le fait qu' un vieux poste de radio à lampes peut facilement être transformé en émetteur par un scientifique un peu bricoleur. J'ai ensuite dîné avec Hergé et il m'a demandé : " Est-ce que cela vous ennuierait beaucoup si je vous prenais comme modèle ? " J'ai répondu : " Non seulement cela ne m'ennuierait pas, mais j'estime que ce serait la vraie gloire. " Et, en effet, c'est la vraie gloire. Car enfin, qui connaît le prix Nobel de l'année dernière ? Pas vous, pas moi ! Tandis que tout le monde connaît Ezdanitoff. Et puis, je suis le seul personnage de "Tintin" pris dans le réel. C'est aussi extrêmement utile pour moi. À l'age où je suis et dans la position où je suis, il y a le risque de fossilisation. Les gens commencent à me traiter de " Maître ", je deviens membre de diverses académies, alors il est agréable et réconfortant de savoir qu'on est aussi un personnage de " Tintin ". Quand j'étais espion, je n'avais pas l'air d'un espion; quand j'étais terroriste, je n'avais pas l'air d'un terroriste; quand je suis savant, je n'ai toujours pas l'air d'un savant. C'est fort gai.

TINTIN : Le problème des extra-terrestres reste néanmoins posé.
J.BERGIER : Il arrive que des émissions de radio ou de TV reparaissent quelques secondes, minutes, heures et parfois, dans certains cas plus rares, quatre ans plus tard. Or, ce n'est pas possible scientifiquement, et en 1961 (2) j'avais émis l'hypothèse que des mécanismes mis au point par des extra-terrestres enregistrent sur bande magnétique nos émissions et les renvoient vers la planète d'origine. Or, en janvier de cette année, le président de la société astronomique écossaise a réussi, en partant de cette idée, à obtenir, à partir des échos retardés, un diagramme où l'on voit la constellation du Bouvier telle qu'elle était visible il y a 13.000 ans. C'est donc un signal. On a réussi à localiser l'origine de ce signal. C'est un corps mobile qui tourne autour de la Terre comme la Lune et qui a été détecté par radar. Actuellement on essaye d'obtenir une réponse parce qu'on pense que ce signal n'est fait que pour attirer notre attention et que si on arrive à manipuler l'objet émetteur, il nous donnera la science qui existait dans la constellation du Bouvier et débitera réellement son message.

TINTIN : Croyez-vous à la présence d'extra-terrestres parmi nous ?
J.BERGIER : Je crois qu'il ne faut pas exagérer. On peut tout au plus imaginer un contact il y a 100 millions d'années et ensuite une surveillance par des mécanismes automatiques. Mais c'est une hypothèse optimiste et qui ne conduit qu'à un contact tous les 100 millions d'années.

Propos recueillis par Christian MAILLET - "TINTIN-RENCONTRE", supplément du "Journal de Tintin" belge n°14, 30ème année, 01/04/1975.

(1) Six personnages en réalité !
(2) Article "Des intelligences extraterrestres?" in "Planète" n°9, puis dans "À l'écoute des planètes", éd. Fayard 1963


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