Les_Chroniqu-Tome_1_extraitJX"JX"BOOKMOBIMM ,<L\l|  ,<L\l|  !",#<$L%\&l'|()*+,-./0 12,3<4L5\6l7|89:;<=>?4@ABC\DEFzGHQIfJf8KfdLl?MOBI`@+ @PIKJEXTH dTom RobbertsnFIC009000iFantasyv 5w USD,@ @@@@@    )  Les Chroniques de Darkob : Tome 1 (extrait)

TOM ROBBERTS

LES CHRONIQUES DE DARKOB

Tome 1 : Le Livre dAzenoth


Prologue

Il descendit ltroit couloir humide dune marche assure sans vouloir aller trop vite, seulement clair par la torche quil tenait fermement et dont la clart faisait briller les pierres moites de ce tuyau naturel. De lautre main, il serrait avec force un long bton orn de plusieurs dcorations symboliques, lor scintillant la lumire. Le lourd manteau de tissu pais quil portait le protgeait de la fracheur environnante invitable dans un tel endroit. Derrire lui son ombre semblait stendre linfini et obscurcissait son chemin de retour comme un voile tnbreux engloutissant petit petit ses pas. Ses bottes clapotaient parfois dans une flaque laisse par le suintement de leau travers la paroi et rsonnaient chaque mtre parcouru. Il continua un peu jusqu atteindre une ouverture dont lair charg diode lassaillit sans hsiter. Il entra dans une grotte dans laquelle son flambeau parvenait difficilement clairer les extrmits en raison de ses dimensions impressionnantes. Sur sa gauche le clapotis rappelait discrtement que la mer ntait pas trs loin et quune petite partie delle-mme venait mourir au pied des rochers un rythme doux et rgulier. Il continua davancer jusqu ce quil atteigne le mur oppos, o il sarrta, scrutant ldifice dun regard admiratif.

Devant lui, un portail form de lourds rochers gravs semblait braver le temps et lenvironnement hostile provoqu par le froid et lhumidit du lieu. Il dposa le sac quil transportait en bandoulire ainsi que son bton qui rsonna au contact de la roche. Il trouva dans les environs quelques blocs tombs dune paroi quil utilisa pour y caler soigneusement son unique source de lumire. Il revint ensuite ouvrir son fardeau dont il sortit un norme livre la couverture imposante et dcore de motifs de toute vidence magique. Il laissa louvrage sur le sol et sempara dans une de ses poches de deux gemmes grossirement tailles quil apporta vers un des montants de la porte surnaturelle. Il plaa la premire dans une petite alcve de la partie gauche et la bloqua prcautionneusement. Il fit de mme avec lautre, droite, puis retourna prendre le gros volume dont il tourna de nombreuses pages. Il empoigna de nouveau son bton magique et lleva le plus haut possible au-dessus de sa tte avant de commencer son incantation.

Ark shagar dak mater orbus kemmen tekar

Sa voix forte et profonde fut amplifie par lcho naturel de la grotte et ses mots se transformrent alors en un flux magique qui anima les deux pierres prcieuses dun clat presque aveuglant. La premire devint dun rouge sang alors que la seconde vira dans les tons azurs tout aussi puissants et clatants. Satisfait du rsultat, il continua son travail qui dclencha cette fois une explosion de lumire dans le cristal serti au bout de son bton. Il patienta encore quelques secondes avant de conclure par quelques ultimes paroles magiques :

Ashar dracon immunis via gatan

La raction fut immdiate : un vritable flot de lumire jaillit entre le portail et le porteur de lobjet magique formant un triangle presque aveuglant. Le bruit sourd et bourdonnant de lnergie dgage par le processus semblait donner vie lensemble. Quelques secondes scoulrent encore avant que toute cette puissance prsente dans la grotte ne disparaisse comme si elle venait dtre absorbe par la porte elle-mme. Des deux pierres enchsses se propagea une onde lumineuse entre les blocs jusqu entourer le tout dun lger halo. Le centre, rest intact, se mit alors soudainement prendre vie : de petites vagues peine visibles apparurent, donnant limpression quune eau croupie se tenait la verticale, allant lencontre de toute loi de la nature. Le magicien ayant visiblement termin, il remit le livre dans son rceptacle et, arm de son bton se dirigea vers le portail avec dtermination. Faisant face ltrange voile aquatique il continua sa lance sans hsiter et passa comme par enchantement travers cet norme il mouvant. Quelques instants aprs, il avait disparu : le portail baign de lumire ainsi que le bras de mer restaient seuls tmoins muets de la scne qui venait de se drouler.


Chapitre 1 : Le livre qui parle

La nuit tait tombe depuis longtemps sur Akhtar, et peu peu les fentres des habitations de Kharazann steignaient laissant encore plus de place lobscurit qui envahissait le paysage. Au loin, les Montagnes Bleues tranchaient le ciel sombre de leurs pics menaants. Le calme de la Fort des Sages, en ce moment tardif, tait parfois ponctu par le cri dun animal parti en chasse ou dun oiseau nocturne appelant ses congnres. Dans la ville mme, seule lAuberge du Tonnelet dArgent faisait office de dernier rempart la pnombre, sa clientle arrivant souvent aprs que toute la population se soit endormie. Cette nuit ne faisait pas exception la rgle et Blem, le tenancier de ltablissement, soccupait derrire le comptoir en nettoyant les quelques verres et autres ustensiles ramasss sur les tables quittes par les visiteurs. Depuis plusieurs gnrations sa famille tait propritaire des lieux, lui-mme en tant le patron depuis prs de quinze ans. Il dirigeait ce commerce, les clients et le personnel dune main ferme mais toujours dans les limites du ncessaire. Blem tait un nain des plus typiques : un visage rond de bon vivant, une grosse barbe touffue dun roux sombre et des petits yeux ptillants et observateurs qui taient ses plus prcieux allis. Dans la masse de cheveux, ses grandes oreilles taient ses meilleurs espions. En tant que patron dauberge ctait un atout plus quutile, lexprience de la vie lui avait maintes fois prouv cela.

La taverne comportait une vingtaine de tables rparties sur tout le rez-de-chausse. Prs du comptoir, une lourde chemine de grosses pierres, accueillait de longs feux de bois qui tranaient tout au long de la soire et rconfortaient les clients transis par le froid. Les murs ntaient dcors que de quelques peintures sans intrt rel, mais aussi quelques trophes de chasse, occupation trs courante pour les habitants dAkhtar. Ce soir-l juste quatre habitus passaient encore un peu de temps dans des conversations teintes de bires brunes et qui, lalcool aidant, allaient les amener doucement vers un retour titubant jusqu leurs foyers.

Au bar, Blem rangeait les quelques verres quil venait de laver puis, satisfait de son acte, il se retourna vers la salle et remarqua du coin de lil une nouvelle prsence assise une table. Ltranger tait grand, couvert dun pais manteau sombre la capuche repousse en arrire qui lui tombait sur le dos. Le visage tait fin et allong, les oreilles de taille moyenne mais pointues, quant aux yeux, laubergiste pencha pour le bleu ou le vert clair sans trop pouvoir en tre certain. Lelfe, car il en tait un de toute vidence, navait aucun trait particulier ou trange, mais le patron, par sa profonde exprience de la clientle, pressentait quautre chose se cachait derrire cette visite nocturne. Un elfe dans son auberge ntait pas chose rare bien sr, mais leurs rencontres taient plutt diurnes ou ventuellement tt dans la soire lorsquils passaient par Kharazann vers dautres territoires. Par contre, cette heure indue, cela devenait intrigant et inhabituel. Aussi, tous les sens de Blem taient en veil et ses petits yeux ne manquaient aucun dtail de linconnu.

Le patron se dirigea vers la table et le regardant fixement, il laccueillit comme tout autre client.

 Bonsoir tranger, que puis-je vous servir ?  demanda-t-il un peu de fatigue dans la voix mais vitant de faire ressentir lenvie sincre de fermer son tablissement pour la nuit.

Ltranger ne rpondit pas directement. Il regarda distraitement les quatre derniers autres occupants qui se levaient plus ou moins pniblement et qui quittrent les lieux, marmonnant un quelconque au revoir noy dans une confusion de paroles. Une fois quils furent partis, il prodigua enfin une rponse.

 Un verre de vin doux  fut sa demande dun ton calme et grave.

 Une quelconque prfrence ?  ajouta Blem.

 Non  rpondit directement ltranger.

 Trs bien  termina alors laubergiste qui rejoint le bar pour y prendre une bouteille dun de ses meilleurs vins.

Il en servit un verre et lapporta lelfe qui le remercia de quelques paroles peine audibles. Vu le calme revenu maintenant dans ltablissement, le patron en profita pour continuer la conversation tout juste commence.

 Et quest-ce qui vous amne Kharazann, lami, si je peux vous demander ? 

Lelfe leva les yeux un instant avant de les reposer de nouveau fixement sur son verre.

 Rien en particulier, rpondit-il, je ne fais que marrter un instant avant de continuer vers les collines dAkilos 

Blem laissa chapper un petit sifflement.

 He bien lami, vous avez encore du chemin alors  ajouta-t-il.

Ltranger ignora la remarque et Blem continua.

 Vous cherchez peut-tre un logement pour la nuit ?  proposa-t-il.

Lelfe fit simplement un signe de la tte pour refuser loffre et Blem compris que la conversation allait sarrter l. Il retourna son bar et espra que ce dernier verre ne tarderait pas trop : la fatigue se faisait de plus en plus sentir et le sommeil lassaillait. Il termina quelques besognes son comptoir et partit dans larrire-cuisine chercher de nouvelles bouteilles pour renouveler son stock. Lorsquil revint, il les dposa sur ltagre prvue cet effet et, tournant son regard, il remarqua que la table du visiteur tait maintenant vide : seul le verre quil avait bu trnait misrablement comme tmoin de son passage.

 H bien, marmonna-t-il, en voil une de visite ! 

Il se dirigea vers la table, prit le rcipient et saisit ensuite la chaise sur laquelle lelfe stait assis pour la remettre en place, remarquant au passage quelle ntait pas vide. Un sac de lin y avait t dpos semblant contenir un objet dun certain volume dont Blem ne pouvait distinguer la nature. Il sempara du rceptacle et louvrit pour y dcouvrir un livre quil sortit entirement afin den voir les dtails. Il sagissait dun gros tome la couverture paisse orn dune reliure de cuir. Des sigles taient imprims, mais Blem ne pouvait deviner sils reprsentaient de simples dcorations ou dun langage quelconque. De toute vidence, louvrage avait une importance et une qualit indniables. De plus, il tait clair quil avait t laiss l intentionnellement. La curiosit tant une de ses caractristiques principales, cela probablement du son mtier, Blem ne put sempcher de jeter un coup dil de faon en apercevoir le contenu. Il le feuilleta et ne put cacher sa surprise : chaque page, sans aucune exception, tait vide, sans la moindre inscription, mme pas la plus petite.

 Par tous les Dieux dAkhtar !! sexclama-t-il  En voil donc une autre de surprise ! 

Blem examina encore un peu le livre sous toutes les coutures, mais ny dcouvrit rien de particulier. Le gros volume tait rsolument entirement vide de toute criture ou dessin.

 Assez de surprises pour ce soir  se dit-il en replaant le prcieux objet dans son sac quil emporta au comptoir. Il ne lui fallut que peu de temps pour terminer son travail, teindre les bougies et fermer lauberge pour la nuit. Il se dirigea ensuite, son lourd fardeau sous le bras, vers sa maison douillette une dizaine de minutes de l : un repos bien mrit sannonait.

La voix tait calme, profonde, mais aussi rocailleuse, marque par lge qui saccumulait, et chaque mot rsonnait dans le temple comme si celui-ci voulait en souligner limportance.

 Te voil enfin , dit-il en regardant son visiteur fixement de ses yeux inquisiteurs.

 Que mapportes-tu ? 

Son hte avana les bras tendus, tenant entre ses mains un objet couvert dun tissu pais et laineux dune teinte dun bleu profond.

 Jai trouv ce que vous maviez demand , rpondit-t-il dune voix un peu hsitante et discrte.

Ltre prit le petit paquet dun geste assur et calme. Lentement, de ses doigts fins, il enleva lemballage quil laissa glisser en un mouvement fluide, sans bruit, sur le sol de pierres. Le rictus tait imperceptible mais ses lvres ne purent empcher le sourire naissant.

 Cest excellent, fit-il dun ton presque inaudible, excellent en effet. Les choses commencent enfin se mettre en place .

Ses yeux dun noir abyssal ptillaient dun bonheur interne et dune jubilation peine contenue. Il fit un geste de la main indiquant clairement que son visiteur pouvait prendre le dpart. Les pas de celui-ci rsonnrent doucement jusqu disparatre et laisser seul celui qui regardait avec malice lobjet quil venait de recevoir.

 Enfin, nous allons nous rencontrer ! 

La nuit tait paisible, et la maison ltait tout autant, le silence peine perturb par la respiration de son propritaire. Lhabitation ntait pas luxueuse et ne comportait quun rez-de-chausse compos dune pice centrale lespace suffisant pour tre confortable, une petite cuisine sans prtention mais pratique et dune chambre au confort succinct dans laquelle laubergiste dormait paisiblement. Blem stait endormi rapidement dans son lit au lourd coffrage de bois et blotti sous son paisse couverture en laine de Kaya. Un bruit, ou plutt des chuchotements rptitifs vinrent perturber son doux repos. Il ouvrit un il et tous ses sens furent de nouveau en veil. Dans la quitude de sa maison il entendait quelque chose danormal, dinhabituel : cela ne venait pas de lextrieur mais bien de son propre foyer ! Il prta attention et dcouvrit quil sagissait dune voix, paisible, mais peine audible comme si son propritaire susurrait ses mots. Il y avait quelquun chez lui ! Un voleur pensa-t-il immdiatement bien que, dans la rgion, le cambriolage ntait pas une activit courante et depuis quil habitait l, un tel fait navait d arriver que quelques rares fois. Malgr tout, quelque chose dautre le perturbait. Il faisait trop calme, et il nentendait aucun bruit, juste cette voix dont il ne comprenait aucune des paroles. Un cambrioleur serait certainement occup fouiller les moindres recoins afin dy trouver un quelconque butin. Et pourtant, ce ntait pas le cas. Il avait limpression davoir laiss un ami dans le salon qui se parlait lui-mme pour tromper lennui. Il sassit sur le lit, alluma la bougie pose sur la table de nuit et se leva dun bond. Il devait en avoir le cur net. Lentement, pas pas, il chercha lorigine de ce quil oyait sans pouvoir vraiment en dcouvrir la raison. Petit petit il sapprocha, tendant loreille, jetant un coup dil derrire un fauteuil, vrifiant et l si tout tait bien sa place. Finalement, son oue lui fit trouver le chemin qui lamena cette voix venue de nulle part.

Il regarda avec des yeux interloqus une petite armoire prs de la chemine dans laquelle quelque chose parlait comme si, soudainement, lobjet inanim avait pris vie et dcidait de sadresser son entourage. Il sagenouilla devant elle et approcha son oreille de la petite porte marque des stries du temps pour mieux entendre ces mots quil ne comprenait pas.

  il tira sur la torche accroche au mur et la bibliothque bougea lgrement pour montrer un passage. Il sy engouffra et descendit les escaliers o il arriva devant la porte. Il y plaa au centre la rune dAnexth et la porte rpondit en souvrant vers un autre passage sombre. Il entra lentement et 

Dun geste brusque, Blem ouvrit la porte de larmoire. Il ny avait que quelques tagres et rien danormal ou dincongru sinon le livre de lelfe quil avait repris et plac l. La voix tait maintenant muette, le calme revenu. Blem prit louvrage et commena de nouveau le feuilleter. Les pages taient toujours aussi blanches et rien de plus tonnant ntait dcouvrir.

 Que les armes de lOmbre me tombent dessus  sexclama-t-il  ce livre nest dcidment pas habituel .

Il lexamina encore un court instant et le remit sa place pour fermer ensuite la porte. Il retourna se coucher tout en laissant la bougie allume, peu rassur, mais galement intrigu au plus haut point par ce quil venait de vivre. Serait-ce une magie quelconque qui animerait ce livre ? Lelfe navait pas sembl tre un mage ou quoi que ce soit du genre ! Bien trange que tout cela, pensa-t-il. Il sentit le sommeil le gagner lentement quand, soudain, le chuchotement revint. Il ouvrit les yeux et courut dun trait larmoire.

 . lorsque le roi accueillit Kahn Zrek entendit-il loreille de nouveau colle contre la paroi de bois ....celui-ci lui donna une petite bourse dans laquelle se trouvait la relique. Le roi prit lobjet en main et en dlia le cordon. Ensuite il louvrit lentement et regarda lintrieur 

Blem ouvrit une fois de plus larmoire et sortit le livre quil saisit fermement entre les mains comme un enfant pris en flagrant dlit dune mauvaise action.

 Cest toi qui parles , annona-t-il comme sil attendait une rponse de louvrage. La voix stait de nouveau tue, mais cette fois il navait plus aucun doute.

 Parle-moi , demanda-t-il dun ton ferme et presque menaant. Mais le chuchotement ne revint pas et le la mystrieuse chose de papier resta sans un mot, semblant avoir t apeure par les paroles de laubergiste.

 Tu vas parler !  dit-il comme un avertissement.

 Je tai entendu  continua-t-il  Ce nest pas la peine de rester muet, je sais que tu parles. Qui es-tu et do es-tu ?  commanda-t-il dune intonation nettement nerve. Seul le silence lui rpondit.

Il attendit encore quelques instants puis prit le livre et le posa sur la table.

 Bien ! commena-t-il lentement  H bien je trouverai bien un moyen de te faire parler si tu es un livre magique .

Il le regarda comme sil cherchait un moyen de menacer lobjet inerte, ensuite un petit sourire marqua son visage.

 Trs bien, annona-t-il sournoisement, nous allons commencer par une page .

Il mit le geste la parole, ouvrit louvrage et dun mouvement sr et direct il saisit fermement la premire page entre les doigts.

Les Montagnes Bleues staient couvertes du manteau de la nuit et seule la lune blafarde ajoutait des ombres fantomatiques formes par la nature environnante. Quelques tres nocturnes se dplaaient en toute discrtion leurs pattes senfonant dans la neige poudreuse. Une partie importante des montagnes tait hrisse de pins, certains culminant plusieurs dizaines de mtres et dont la densit formait un refuge apprciable pour la population animale. Solitaire, une silhouette semblait incongrue dans ce paysage enneig. Ctait un tre de grande taille, affubl dun lourd paletot sombre, avanant tel un spectre qui contrastait ostensiblement avec la blancheur naturelle des environs. Malekh marchait dun pas dcid le long dun chemin serpentant travers les arbres. Il connaissait bien la rgion et, en tant quelfe, la nuit ne lui faisait aucunement peur, bien que le rendez-vous de ce soir ne le mettait pas particulirement laise. Il continua une vingtaine de minutes pour arriver dans un lieu un peu recul do il aperut le lger scintillement dun feu discret. Il sapprocha doucement pour accder enfin un promontoire o une tente avait t plante, un petit brasier brlant devant celle-ci. Le calme environnant ntait bris que par le cri doiseaux nocturnes et un imperceptible souffle du vent travers les branches. Atteignant le refuge de toile, une voix le fit soudainement tressaillir.

 Heureux de te revoir elfe !  dit celui qui lattendait sur ton trs bas, sans aucune menace.

Malekh se retourna et regarda celui qui venait de le surprendre. Il tait aussi grand que lui, couvert dune longue pelisse, la tte enveloppe dans un capuchon qui laissait peine entrevoir ses traits. Lelfe sapprocha de lui, posa sa main sur le cur et se courba lgrement en avant en signe de salutation et de respect.

 Comment sest pass ton voyage ?  demanda-t-il en sasseyant en tailleur prs du feu.

 Trs bien, rpondit Malekh, tout sest pass comme vous le dsiriez 

 Mmmmmmmm, trs bien, trs bien. La livraison na pos aucun problme ? 

Il laissa suspendre la fin de sa question attendant de toute vidence une rponse rassurante comme pour chercher encore plus de scurit.

 Tout sest droul au mieux  rpondit simplement lelfe.

 Excellent ! rpondit son compagnon dun ton calme et pos  Cest parfait alors 

Il sortit une main de dessous son manteau, tenant dans celle-ci une petite bourse quil lana lelfe. Malekh lattrapa au vol et les pices quelle contenait tintrent joyeusement. Il mit directement son d en poche sans prendre la peine de louvrir.

 Tu ne vrifies pas ?  demanda son interlocuteur avec une lgre touche de surprise.

 Pas la peine, rtorqua Malekh, je sais que vous tes de parole 

Sous la lourde capuche, lelfe ne pouvait distinguer le sourire satisfait de linconnu.

 Ce fut un plaisir de faire affaire avec toi, elfe. Si jai encore besoin de tes services, sois certain que je saurai te recontacter 

Malekh pencha la tte lgrement en signe dapprobation et annona quil allait reprendre la route.

 Sois prudent elfe, ces contres ne sont pas toujours aussi calmes quelles ne semblent 

 Je le sais, ne vous inquitez pas, je suis toujours sur mes gardes 

Sur ce, Malekh salua une dernire fois ltranger, se retourna et repris le chemin par lequel il tait venu.

Quelques instants aprs son dpart, rest seul avec les crpitements incontrlables de son feu de camp, lhomme sortit une fois encore la main et claqua deux fois les doigts. Un bruit lger se fit entendre dans la tente et quelques secondes aprs, celle-ci sentrouvrit et un sarki apparut. Ces petits tres qui auraient pu passer pour des nains ne pouvaient tromper leur entourage, leur facis reptilien aux minuscules yeux brillants trahissant immdiatement leurs origines. Cette peuplade arrive des Iles dEmeraude, au large dEmildor, avait atteint le continent plusieurs centaines dannes auparavant. Elle stait tablie dans plusieurs contres sans y poser trop de problmes, mais les diffrentes guerres, dont celle des Sages, eurent raison de leur tranquillit. Dcims et pourchasss ils vcurent presque comme des parias avant de se rfugier dans une clandestinit prcaire. Au fil des annes les sarkis constiturent des groupes plus ou moins grands et se tournrent vers des activits nettement plus sombres, proposant leurs services ceux qui les payaient assez grassement. Ils taient toujours regards avec mfiance et la prsence dun tel tre dans les environs naugurait jamais rien de bon.

 

 Ark adech doch takr der kedr zenith  dit-il la petite entit qui attendait patiemment.

Une lueur de malice se marqua dans les yeux du reptile et un lger et presque imperceptible sifflement de satisfaction schappa de sa bouche cailleuse.

 Kahlda !  ajouta lhomme comme une finalit.

Le sarki, dun pas un peu saccad, se mit en route en prenant le chemin que Malekh venait demprunter, se fondant peu peu avec la nature.

 Je ne minquite pas, mon ami elfe marmonna ltranger rest seul.  Cest plutt toi qui devrais tinquiter .


Chapitre 2 : Conseil et dcouverte

Le tumulte des voix tait amplifi par la rverbration des lieux qui donnait encore plus de puissance ce brouhaha incessant. Les conversations fusaient de toute part et il fallait une oreille aguerrie pour saisir prcisment ce qui se disait. La salle du conseil ne comportait aucune fentre car situe ltage infrieur de la forteresse. Sur les murs en pierres massives, quelques oriflammes y apportaient un peu de couleur ajoutant une touche de chaleur ces lieux plutt froids. Au milieu de la pice, une table fabrique en roches de la rgion trnait en demi-cercle, son tablier en beau marbre blanc adjoignant une certaine clart lensemble. Au centre de la ligne imaginaire forme entre ses deux extrmits, un pupitre tout aussi imposant marquait la diffrence et indiquait clairement la place dune haute autorit. Sculpt de reprsentations de bois et de feuilles, il cachait facilement la chaise large dossier recouvert de velours vert profond sur laquelle le tmoin de cette scne tait assis. Son visage restait impassible, mais ses petits yeux virevoltaient dun orateur lautre, contenant sous cette faade la colre quil ne put finalement viter de laisser clater.

 Cela suffit ! explosa-t-il en se levant de son sige et en tapant fortement du poing.

Sa voix qui surpassa toutes les autres eut un effet immdiat sur la cacophonie environnante et, en une seule fois, la salle retrouva une quitude peine perturbe par quelques chuchotements qui trainrent encore un peu.

 Jai dj assist de nombreux conseils, mme avec des humains ou des elfes et jamais  Il laissa cette phrase en suspend tout en pointant les participants du doigt.

 Jamais je nai eu faire face une telle anarchie et autant dindiscipline ainsi que de manque de courtoisie .

Ces derniers mots semblrent se perdre dans le silence, qui maintenant tait total, et que personne nosait vouloir rompre.

 Je vous prierai donc de vous asseoir et de reprendre ces discussions avec toute la dignit des nains que vous tes  finit-il sasseyant lui-mme de nouveau et les observant dun il rprobateur.

Lentement les choses reprirent leur cours et chacun des invits revint sa place sauf lun deux qui resta debout et sadressa au roi.

 Roi Gelemdir je vous prie daccepter nos excuses pour cette malencontreuse incartade et ces changes qui, je le conois, taient exagrs 

Ctait Fern Adegorn qui venait de parler. Consul de Dun Khedir depuis de nombreuses annes, il avait une influence importante dans la rgion grce sa personnalit et son propre charisme, mais galement parce que la ville-forteresse avait toujours exerc un trs grand ascendant. Sa force arme avait dj, dans le pass, repouss pas mal denvahisseurs. En alliance avec Dun Barhan o sigeait le Roi Gelemdir, ce rempart extrmement solide avait assur la victoire aux peuples nains et donn Emildor une puissance reconnue. Le consul avait une prestance vidente et nettement plus imposante que ses congnres. Ses habits dapparat en cuir de haute qualit rehausss de quelques marques de fourrure au col, aux emmanchures et en bas du manteau, le dmarquaient par lallure gnrale qui dgageait une assurance sans faille et une droiture inflexible. Le roi fit un lger geste de la main indiquant son acquiescement continuer.

 Je peux comprendre que nous soyons tous inquiets au vu des nouvelles qui nous sont parvenues et je me doute que chacun dentre nous soit hsitant au sujet de sa propre scurit ainsi que celle de ses citoyens 

 Tout fait daccord  interjeta directement le monarque avant de poursuivre.

 Il est certain que se mettre dans une telle panique alors que nous ne sommes mme pas entirement certains des informations reues me parat un peu prmatur 

Le consul acquiesa dun petit signe de tte.

 Nanmoins, majest, nous ne pouvons simplement ignorer de tels propos et rester insensibles ce sujet. Nous savons tous quel point notre pass est lourd de consquences par lignorance dune menace 

 Je le conois, accorda le roi, mais je ne peux accepter de mettre en marche tout un processus lourd et coteux sans au moins avoir quelques certitudes supplmentaires. Consul Aldegur, la population de Dagerok est reconnue pour la qualit de ses informateurs nest-ce pas ? 

Celui auquel le souverain sadressait se leva.

 Tout fait majest 

 Donc je pense que vous seriez tout fait mme de trouver les meilleurs lments parmi les vtres afin de mapporter quelques informations plus prcises ce sujet ? 

Le consul, flatt de la remarque mme si cela tait une vidence aux yeux de tous, accepta la requte avec un plaisir non dissimul.

 Certainement majest, cela ne devrait poser aucun problme 

Le roi le scruta quelques instants avant de continuer.

 Alors, nous sommes daccord. Jattendrai le rapport du Consul Aldegur avant de prendre une dcision et de prvoir, si ncessaire, une force de dissuasion dans nos contres. Quelquun a-t-il une objection ce sujet ? 

La question resta en suspend et les regards schangrent entre tous les participants comme pour se rassurer que chacun prenait la bonne dcision.

 Quil en soit ainsi, dclara le monarque, jattendrai le rapport dici la fin de la seconde lune et nous pourrons ensuite de nouveau prvoir un conseil afin de prendre une dcision finale qui sied tous. 

Il laissa encore passer un court instant.

 Je dclare donc ce conseil termin 

Cette conclusion dclencha un mouvement gnral dans lassemble accompagn de bruits de chaises qui rsonnrent sur les pavs. Un doux murmure de conversations diverses sajouta au dpart de chacun et, aprs un moment, la salle retrouva tout son calme, le roi restant seul perdu dans ses rflexions.

Le soleil descendit doucement annonant peu peu la fin de laprs-midi. La population de Dun Barhan vaquait ses occupations, les commerants toujours occups leurs choppes, les paysans terminant avec bonheur leur dure journe. Dans les petites habitations, les senteurs de cuisine commenaient se faire de plus en plus prsentes et la soire se couvrait gnreusement deffluves de lgumes dlicatement cuits aux herbes subtiles et de viandes lentement rties. Dans la forteresse, le roi Gelemdir navait pas boug depuis la fin du conseil, ses penses emplies de questions et dincertitudes. Ce ntait pas la premire fois quil faisait face une telle situation, mais cette fois quelque chose ne prsageait rien de bon mme si pour linstant aucune des informations obtenues ne pouvait concrtiser ses inquitudes. Tellement perdu dans ses rflexions, il ne remarqua mme pas la porte de la salle qui souvrit doucement sans presque aucun bruit. Quelquun entra avec la souplesse dun flin comme si ses pas ne pouvaient marquer son arrive. Le monarque dtecta du coin de lil un mouvement peine discernable et, en un geste vif, il leva la tte faisant ainsi face celui qui venait de pntrer dans son sanctuaire. Les yeux du souverain exprimrent une surprise vidente et son instinct de survie le poussa directement donner lalarme. Son visiteur fut plus rapide quil ne le pensa : le bras quil leva envoya en un instant un champ dnergie qui entoura le nain dune enveloppe lumineuse aux teintes violaces. Son regard montra alors une certaine panique car tout son corps tait fig sans que le moindre mouvement ne soit possible. Ltre, de la hauteur dun homme, savana de plus en plus prs, mais le roi ne put distinguer exactement ses traits. Un homme, peut-tre, mais un mage certainement. Une fois quil fut moins de deux mtres du monarque, le visiteur sarrta et sembla observer quelques instants le souverain. Sa voix calme et basse brisa le silence.

 Ne tinquite pas, Roi Gelemdir, je ne suis pas venu pour attenter ta vie ni celle de tes concitoyens. 

Ses propos, mme sils semblaient sincres, ne rassurrent pas le nain en bien pitre condition.

 Jai d abuser de ce subterfuge car je crains que ma venue en des circonstances normales nait pu aboutir un rsultat similaire 

quelques instants passrent encore, les deux individus se faisant face comme pour un duel dj gagn davance.

 Ma venue en ces lieux est simple : je suis venu te dlivrer un message et une proposition de la plus haute importance .


 Jarel ! Arrte ! 

Ctait la voix haut perche de Michka, agripp solidement par son frre qui prenait un malin plaisir lui faire subir quelques petites tortures denfant qui allaient entre les chatouillements intempestifs jusquau frottement vigoureux de la main sur le cuir chevelu. Du haut de ses quinze ans, Jarel avait toujours lavantage et en profitait largement. Malgr la diffrence de quatre annes entre eux, les deux frres sadoraient et faisaient la fiert de leurs parents.

 Jarel ! Vas-tu arrter dennuyer ton frre ? 

Natia, leur mre venait de sortir de la petite ferme dont ils taient propritaires, tenant un panier dosier empli de linges humides prts tre tendus pour le schage. Situe Ambrelune, leur exploitation ntait pas norme mais permettait de subvenir leurs besoins sans apporter toutes fois de grand luxe. Un peu en dehors du village mme et pas trs loin du bord de mer, la vie la petite ferme avait toujours t agrable et paisible, rythme par les saisons et les diffrentes rcoltes dont Gahl, le pre, soccupait activement tout au long de lanne. Natia dposa sa corbeille et se tourna vers les garons.

 Au lieu de vous chamailler, prenez plutt vos bourriches et allez chercher quelques crabes pour ce soir, et ne tranez pas trop ! Le soleil sera bientt couch 

Sur ce Jarel et son frre se sparrent courant vers une petite cabane flanque droite de la btisse dans laquelle ils prirent tous deux leur matriel avant de partir en direction de la plage. Natia les regarda sen aller joyeusement, un sourire aux lvres, avant de reprendre sa besogne. Le chemin que les enfants empruntrent les mena en une dizaine de minutes destination. La chasse aux crabes tait une activit dont ils samusaient rgulirement dautant plus que ces crustacs ntaient pas trs difficiles dnicher. Ils terminaient toujours dans de dlicieux repas dont leur mre avait le secret et qui les dlectaient chaque fois. Arrivs sur place ils commencrent tranquillement leurs recherches et ne prirent que peu de temps pour trouver une premire victime. Les minutes sgrenaient doucement, le soleil glissant furtivement vers lhorizon, le clapotis des vagues rythmant la fin daprs-midi qui passait.

 Jarel ! Jarel ! 

Michka qui stait un peu loign attira lattention de son frre qui le vit, au loin, agiter ses bras fbrilement. Ne le remarquant pas particulirement en danger, Jarel sembla plutt opter pour une dcouverte dont son cadet paraissait tout excit. Curieux den connatre la raison, il se dirigea vers son frangin qui lattendait avec impatience.

 Regarde ce que jai trouv , dit-il avec empressement.

A ses pieds gisait un corvert, petit oiseau dune vingtaine de centimtres au plumage vert bleut brillant comme si chaque plume avait t vernie avec prcision. Le volatile avait lair bien mal en point et le peu de forces qui lui restait lui faisait encore bouger la tte. Jarel saccroupit et regarda lanimal de prs, puis leva les yeux vers son frre.

 Tu sais Michka je pense quon ne peut plus faire grand-chose pour lui 

Le jeune garon le regarda les yeux attrists.

 Mais, dit-il hsitant, on ne va pas le laisser mourir ici, on pourrait le reprendre chez nous et le soigner 

Jarel soupira doucement avant de continuer.

 Je crains que le temps de le ramener avec nous il ne rsiste pas bien longtemps 

Michka avala pniblement et ses yeux semplirent de douleur.

 Mais.. Mais on ne va pas le laisser ainsi ? Hein ? 

Jarel connaissait le vritable amour que son petit frre avait pour le rgne animal en rgle gnrale et le mal que de telles circonstances pouvaient lui causer mme si la situation tait dsespre. Il se souvenait encore de lmotion qui lavait submerg le jour o Michka, alors g de huit ans, avait dcouvert leur chien mort prs du puits de la ferme. Il lui fallut de nombreux jours avant de pouvoir retrouver le sourire et lenvie de samuser.

 Michka, dit-il avec hsitation, cest la vie, on ne peut pas toujours changer les choses. Cest comme nous tu sais. On vit, on meurt cest ainsi. 

Cette fois son frre eut les larmes aux yeux et le regardait les lvres un peu tremblantes.

 Tu mavais toujours dit que tu pouvais faire des miracles, tu me lavais dit Jarel 

Celui-ci regarda le gamin en se rappelant, en effet, avoir fait parfois de telles rflexions mais toujours dans le but dimpressionner son frre qui, de toute vidence, semblait avoir vu cela diffremment.

 Je sais, je tai dit a, mais, je ne voulais pas dire que je pouvais faire de tels miracles Michka, ce nest pas a que je voulais dire 

Cette fois le petit homme le fixait du regard empli de dception.

 Tu mas menti, Jarel, tu mas menti. 

Les larmes lui coulaient maintenant doucement sur ses petites joues blmes, presque plus par dsillusion que pour lanimal rest sur le sable. La pauvre bte, comme pour ajouter un effet de tristesse la situation, mit un cri dsespr en dodelinant lgrement de la tte.

 Tu es un menteur !  scria le gamin en sloignant de son an dun pas nerv.

 Michka reviens , dit-il en soupirant, mais le garonnet continua sans se retourner.

 Michka !  cria-t-il de nouveau sans plus deffet.

Dans sa tte les choses se bousculrent rapidement et son regard passa du petit volatile son frre qui sen allait par petits pas, laissant une empreinte dans le sable sec. Finalement, il lappela une fois de plus.

 Reviens, Michka, reviens ! coutes : Je vais faire quelque chose pour lui 

Le gamin sembla traner ses pas quelques instants avant de sarrter et de se retourner.

 Cest vrai ?  lana-t-il incrdule.

 Oui cest vrai, reviens ici

Le garonnet sembla encore un peu hsiter puis fit demi-tour vers son an.

 coute , dit-il srieusement une fois quil fut arriv,  je vais faire quelque chose, mais tu dois me promettre, me jurer que tu ne diras rien et personne, mme pas papa et maman, daccord 

Son frre le regarda fixement impressionn par le srieux du visage de Jarel.

 Daccord  dit-il doucement.

 Tu me le jures ? 

 Oui Jarel, je le jure. Je ne dirai rien 

Ladolescent fixa son frre du regard comme pour bien lui faire comprendre limportance de la situation tout en ayant encore un moment dhsitation. Puis, rsign, il sabaissa vers loiseau quil prit entre ses mains en formant une sorte de calice naturel. Le volatile mit un petit cri de dtresse et Jarel sembla commencer marmonner des paroles presque inaudibles et mme Michka tout ct de lui ne pouvait dire sil sagissait de mots ou simplement de murmures comme une litanie continuelle. Un court instant passa, les deux garons figs comme deux statues oublies sur le bord de plage quand, soudainement, un doux halo bleut entoura les mains de Jarel. Son frre ouvrit la bouche de surprise et continua observer la scne. Loiseau ne sembla pas ragir mais, tout coup, il fut anim de lgres convulsions qui lui traversrent le corps. Cela ne prit quun bref laps de temps avant que lanimal, comme ayant reu une cure de jouvence, se mit dun bond sur ses pattes, se secouant rapidement les ailes et, jetant un regard son sauveteur de ses minuscules yeux noirs, senvolant en une seule fois, retournant vers les terres, heureux de sa nouvelle vie.

Jarel se releva et Michka le fixa comme mdus par ce qui venait de se passer. Pointant le petit du doigt, Jarel le foudroya avec une attention soutenue, lair grave.

 Personne ne doit savoir. Tu mas jur. Noublie jamais, Michka 

Le gamin, subjugu, fit simplement un hochement de la tte encore berlu par ce quil venait de voir.

Laurore enveloppait les Montagnes Bleues dune douce pleur matinale et les ombres des pins majestueux diminuaient timidement au fil du temps qui passait. Une lgre brume, comme un nuage qui serait tomb du ciel et se serait effiloch entre les branches des arbres, recouvrait une grande partie de la fort. Le calme de la nuit restait nanmoins prsent dans cette nature enveloppe dun pais manteau blanc. Seuls les crissements rguliers de pas dans la neige venaient perturber la quitude ambiante. Comme pratiquement chaque matin Okric arrivait le fusil la main chasser le gibier qui aurait eu limprudence de passer sa porte. Il connaissait les environs comme sa poche car il visitait ces lieux depuis sa tendre enfance o il accompagnait son pre et revenait tout heureux la besace occupe par un ou deux livres qui servaient alors de dner. De son paternel il avait tout appris : les meilleurs coins, les trucs et astuces qui font la diffrence entre un chasseur de pacotille et un rudit, tout ce quil fallait savoir pour ne pas rentrer au village bredouille sous le regard moqueur des anciens. La chasse tait un don inn chez les nains, mais lui, ayant t bonne cole, surpassait de beaucoup ses semblables.

Il avanait lentement, prenant garde au moindre signe qui pourrait le mettre sur la piste du gibier qui passerait, avec dlectation, de la fort son assiette. Rien jusqu prsent navait attir ni son attention ni son oue sauf cet instant o il remarqua une anomalie dans ce paysage : une masse sombre dnotait sur le sol immacul. Peut-tre un animal mort mais la forme tait assez tonnante et il ne voyait pas de quel bestiau il pouvait sagir. Pas pas il sapprocha jusqu dtailler nettement sa trouvaille. Il soupira longuement en pensant dj ce qui allait lattendre son retour Kharazann. A ses pieds, presque envelopp par la neige, le corps dun visiteur imprudent gisait, sans vie.

Lalcve ntait pas trs grande, enchsse dans un mur de pierres solides et imposantes. A lintrieur aucune reprsentation religieuse ni relique dun culte quelconque. Un objet unique habitait les lieux : son pied tait rond, dun diamtre denviron vingt centimtres, avec la base lgrement vase pour stabiliser le tout. Le dessus tait identique mais de forme inverse et chacune des parties, compose de bronze, tait marque de sigles cabalistiques en or. Entre les deux composants, une sorte de gros cristal taill faisait la jonction : dun jaune trs ple, seule la lumire environnante sy refltait.

Soudainement, en son centre, une dtincelle parut natre et flotter, inerte, donnant une impression de vie lensemble. Il ne fallut que quelques instants pour que la pierre centrale ne ft baigne dune forte luminescence et dune luminosit dore clatante. La relique claira si fortement son environnement que lalcve sembla disparatre dans lexplosion de cette illumination.

Des yeux carquills observaient la scne avec fascination et surprise. Ltre qui tenait dans la main droite une petite fiole de verre lcha lentement celle-ci qui alla ensuite mourir sur le sol de marbre en sclatant en dizaines de morceaux, le liquide verdtre quelle contenait stalant sans retenue.


Chapitre 3 : Le visiteur inattendu

Les premires lueurs du matin sinfiltraient timidement au travers des lgres tentures de lin qui couvraient la seule fentre de la chambre. La pice ntait pas trs grande mais suffisante que pour y placer une garde-robe, une petite table et un vaste lit o les deux frres pouvaient dormir. Michka tait sur le dos, au chaud sous la couverture, les bras en dehors de celle-ci le long du corps, regardant le plafond comme sil y cherchait une inspiration quelconque. Dans la pice ct, leur mre tait occupe avec la prparation du petit-djeuner comme le confirmaient les quelques bruits dustensiles et de vaisselle.

 Jarel, tu dors ?  demanda le petit timidement.

Seul le silence lui rpondit, mais il ne fallut que quelques instants pour que la mme question ft pose toujours avec un rsultat identique.

 Jarel !! Tu dors ??  insista-t-il lourdement.

 Plus maintenant, merci , rtorqua son frre qui lui tournait le dos.

 Comment as-tu fait a hier avec loiseau ? 

Jarel soupira longuement avant de rpondre.

 Je tai dit quon en parlait pas et tu mas jur que tu ne dirais rien, tu te rappelles ? 

 Oui je sais, mais cest toi que je le demande 

Le silence revint pour un court instant avant que son frre ne continue.

 Je ne sais pas Michka, je sais simplement que je fais ce genre de chose, mais je ne sais pas trop comment. Ca vient tout seul cest tout 

Le gamin ct de lui resta sans rien dire comme pour analyser la rponse quil venait davoir.

 Tu es un mage alors, hein ? 

De nouveau son frre soupira un peu dexaspration commenant poindre.

 Non Michka, je ne suis pas un mage 

 Moi je pense que oui  rpondit lautre obstinment  ce serait bien si javais un frre qui soit mage, tu timagines, hein Jarel ? Tout le monde te connaitrait et maman et.  Il neut pas le temps de terminer sa phrase car ladolescent se retourna dun seul coup, appuy sur son bras droit et fixant son frre.

 Arrte ! dit-il schement  Je ne suis pas un mage, je ne veux pas devenir mage et je ne veux pas quitter la ferme, tu comprends a ? Je nai pas envie daller faire des tudes Castelvent et vous laisser ici, je veux juste continuer ma vie tranquille ici et puis moccuper de la ferme avec papa, cest tout .

Le petit le regardait un peu hsitant face ces paroles directes et sches. Son visage marqua une certaine dception qui se traduisit par une moue triste et dconfite.

 Pourtant, ce serait bien tu sais 

 Non Michka. Un point cest tout. Et on en parle plus maintenant. Termin .

Sur ce, il se mit galement sur le dos et regarda tout aussi pensivement lespace blanc au-dessus de leurs ttes.

 Et pourquoi tu nas rien fait pour Brok ? 

Jarel resta songeur, mais il ne pouvait ignorer la question car leur chien avait t le compagnon de chaque jour qui avait bris le cur de son frangin et lavait empli dune tristesse difficilement rsorbable.

 Je ne pouvais rien faire parce quil tait mort Michka. Loiseau lui tait encore en vie. Pour les morts je ne peux rien faire, je nai pas un tel pouvoir 

Le petit parut absorber toute la signification de la rponse et finalement accepta les faits tels quils taient. La voix de leur mre vint briser leur dialogue pour leur demander de se mettre table. Michka sembla dun coup balayer la conversation comme si elle navait jamais eu lieu et donner toute limportance au repas qui attendait. En un instant il sortit hors de la chambre et Jarel resta au lit encore un peu, songeur et inquiet. Michka tait jeune et il savait quil avait jur de tout son cur de ne rien dire, mais lengouement quil plaait en son an quil voyait dj comme un mage reconnu ne le rassurait pas du tout. Il se doutait quun jour ou lautre une parole inadquate lui chapperait et que des explications seraient fournir. Pour linstant il ne pouvait de toute faon rien faire part se rsoudre esprer que le secret le reste le plus longtemps possible. Lodeur du pain chaud commenait faire gargouiller joyeusement son estomac et il se dcida son tour de rejoindre la famille.

Blem stait lev dhumeur peu agrable car la dernire nuit avait t pnible et surtout trop mouvemente son got. Le livre quil avait trouv navait fait que perturber son sommeil, soit par ses chuchotements presque continuels, soit par toutes les questions que lui-mme se posait son sujet. Il avait finalement renonc lide de lui arracher une page pour le pousser parler en sa prsence, bien que lenvie ne lui manqua pas plusieurs fois encore durant sa nuit blanche. Il ne lavait pas fait, non pas que lintention ft ridicule, mais principalement parce que sattaquer un ouvrage de nature magique vidente ntait pas la meilleure des initiatives prendre. La pense quil aurait pu dclencher un sort quelconque lui donnait des frissons dans le dos ! En toute connaissance de cause, laubergiste avait prfr la rflexion laction et une visite aux mages de Forghanor lui avait sembl tre la solution la plus raisonnable.

Il arriva donc lauberge dun pas dcid, son lourd fardeau tenu fermement sous le bras. Il monta les quelques marches qui lamenrent lentre, ouvrit la porte sans se proccuper de sortir sa propre cl car il savait que Tliana, sa serveuse, se mettait toujours au travail de bonne heure afin de prparer ltablissement pour les premiers clients.

Blem se dirigea vers le comptoir o il dposa le sac en lin qui contenait son prcieux objet et prit la direction de larrire-cuisine.  Son employe tait l, serrant un couteau bien aiguis et attaquant vigoureusement le tas de lgumes frais qui allait servir diverses prparations, notamment de dlicieuses soupes dont la renomme ntait plus faire. Au son des pas qui approchaient, elle leva le regard et salua cordialement son patron.

 H bien !  fit-elle  Tu as lair bien empress ce matin 

 Ca tu peux le dire Tliana. Je pars pratiquement tout de suite vers Forghanor  annona-t-il sans concession  la livraison de Dharanok doit arriver dici peu. Noublie surtout pas de bien vrifier le tout ! Je commence connatre ce petit malin de Sten ! 

La serveuse rit quelques instants avant de rpondre :

 Je sais, ne tinquite donc pas. Je le connais aussi et ces petits trucs de marchand de vin je commence les connatre ! Mais quest-ce qui te pousse si vite partir ? De mauvaises nouvelles ?

 Non, non  dit-il un peu trop promptement  juste quelque chose durgent porter 

Tliana, travaillant depuis assez dannes avec ce patron parfois bourru mais capable aussi des meilleurs sentiments, savait galement quil tait pour elle un livre ouvert dans lequel ses humeurs et ses tracas se refltaient facilement. Ce matin-l elle tait convaincue que quelque chose dinhabituel se passait, mais presser Blem parler ntait pas une ide propice. Pourtant, la curiosit la rongeait dj, mais elle tait certaine quelle trouverait plus tard le bon moment.

 Je moccuperai de lauberge en attendant que tu reviennes, ne tinquite pas 

 Parfait, alors jy vais  conclut-il un peu trop rapidement au got de Tliana qui le regarda tourner promptement les talons et disparatre comme si sa vie dpendait de la moindre minute perdue.

En passant, Blem prit son paquetage et passa la bandoulire autour de lpaule pour se diriger vers la sortie. Arriv lextrieur il marcha vers la route menant Forghanor et fut attir par quelques attroupements inhabituels. Plusieurs groupes de personnes se tenaient et l dans lattente dun vnement quil ne pouvait encore deviner. Prenant attention aux conversations environnantes il attrapa au vol quelques bribes de celles-ci.

 . a fait quand mme le deuxime en deux mois  dit une voisine.

 . Ce nest pas croyable ! Cest Okric le chasseur qui la trouv on ma dit  ajouta une autre.

  et encore une fois dans la fort et ce ntait pas une bte sauvage parat-il  continua une troisime.

Intrigu, laubergiste ralentit ses pas et sapprocha dun de la foule sentant que quelque chose de particulier tait en train de se passer. Cest alors que Blem aperut une charrette tire par un cheval qui dambulait lentement sur la route. Trnant sur le sige en bois, Kar Persen conduisait lattelage apprciant discrtement que tous les regards fussent tourns vers lui. Okric, assis ses cts, regardait devant lui comme sil tait seul au monde et sans faire la moindre attention son entourage. Son visage renfrogn montrait dvidentes traces de tracasseries dont uniquement un tlpathe aurait pu ce moment-l dcouvrir les raisons.

  Ils lemmnent aux gardes de Forghanor pour enqute, ma-t-on dit  annona Tania Tenglove, une autre voisine de Blem.

 Que sest-il pass ?  demanda ce dernier en se penchant vers elle sachant quelle se ferait un malin plaisir de le renseigner.

 On a retrouv un mort dans les forts. Okric tait parti ce matin et en faisant sa chasse habituelle il est tomb sur le cadavre 

 Encore une de ces btes sauvages certainement  proposa laubergiste.

 Peut-tre, on nen sait trop rien pour linstant 

Lattelage approcha petit petit et Blem ne put prcisment distinguer le corps qui reposait dans la charrette. Ce nest que quand celle-ci fut passe et quil put en apercevoir le contenu quil vit la victime couche sur un lit de paille plac la hte. Dun coup les couleurs de son visage disparurent. Le pauvre bougre que lon transportait vers Forghanor ntait autre que lelfe trange du soir prcdent !

Un soleil clatant inondait Castelvent, faisant briller sous ses clats les moindres pavs de ses rues et exploser les coloris des devantures des petites boutiques. Pourtant, vue de lextrieur, la ville-citadelle avait des allures plutt austres du fait de sa construction particulire. Entoure de deux enceintes lapparence inbranlable, elle semblait labri de toute exaction, opposant ainsi une farouche rsistance tout envahisseur assez fou pour sy attaquer. Entre les deux larges protections de pierres imposantes, une douve de prs de dix mtres de large apportait une dissuasion supplmentaire. Les deux entres relies par un pont-levis magistral et toujours aussi solide aprs de si longues annes de service avaient accueilli un nombre impressionnant de visiteurs en tout genre : marchands de passage, acheteurs occasionnels, dlgations officielles au chteau royal ou simples passants curieux. Castelvent tait aussi un vident mlange de cultures et de races qui se ctoyaient les unes et les autres sans trop de heurts pourtant invitables dans de tels cas. Humains, nains, elfes et mme sarkis faisaient de Castelvent une socit dchanges inter-communauts.

Aprs la traverse des deux magnifiques portes renforces par des herses monumentales gardes ouvertes la journe, on arrivait au Pont de la Renaissance, ouvrage ralis sous le rgne dAdalbert le Grand plus de six cents ans auparavant, et qui tait la quintessence du travail des artisans de lpoque. Imposant dans son ensemble, il tait nanmoins raffin et dlicat par ses dcorations le long de ses rambardes et surtout par les huit statues de plusieurs mtres de haut qui accueillaient tout arrivant dcouvrant la ville. Ces gants de pierres reprsentaient chacun les hros du pass, fondateurs de Darkob et de ses rgions ou grandes figures de batailles extraordinaires qui dchirrent le monde avant la libert finale.

Une fois pass de lautre ct, la Basse-Ville stalait tel un havre de bienvenue. La place principale agrmente en son centre dune fontaine et de nombreux arbres en faisait un coin de repos un lieu propice la conversation. Tout autour, de multiples choppes vendant moult objets attiraient une clientle varie, alors que dautres proposaient de la nourriture foison que ce soit en lgumes les plus communs ou en mets les plus rares. A loppos de la place, une large rue savanait en coupant la ville pour arriver la Place Royale ou trnait le chteau dont les hautes tourelles se voyaient largement partir de lentre de la citadelle. Mme si cette population htroclite se retrouvait un peu partout, cela nempcha pas certaines dentre elles de se rassembler dans des secteurs bien prcis o elles dvelopprent leur commerce ou aptitudes. Ainsi, trois enclaves principales se dmarqurent de lensemble : le quartier des artisans tout dabord dans lequel tous les mtiers de mains pouvaient se rencontrer, que ce soit le travail du bois, celui du cuir ou des tissus des plus inhabituels aux plus dlicats, ou encore les alchimistes et prparateurs de potions gardant jalousement leurs secrets. Dans la partie ouest se trouvait le quartier de la Forge o toute rparation tait faite avec qualit et prcision. Le faonnage des armures y tait galement de la plus haute perfection, quelles soient les plus simples et utiles, mais aussi les plus rutilantes et exceptionnelles. Enfin, dans le nord, le quartier des mages concentrait tout ce qui touchait au domaine des connaissances occultes, comme tout occultisme bnfique, et se targuait davoir dans tout Darkob la meilleure universit de magie o de nombreux lves de renom avaient fait leurs tudes et leurs preuves.

Ctait dans ce lieu prestigieux que se tenait ce matin-l un conseil rassemblant les grandes autorits magiques de la rgion. La Salle des Sages tait un endroit majestueux, richement dcor par de prcieux artefacts des temps passs, et ses quelques vertigineuses colonnes de pierres stendaient jusquau sommet de ldifice pour clater en dimpressionnantes corolles darches sculptes. Le soleil jouait avec les vitraux des immenses fentres et coloriait de mille faons lintrieur de cet endroit sacr. En son centre, dix chaises avaient t places en deux rangs, et sur chacune delle tait assis un des minents membres du Conseil des Mages. Ils coutaient tous crmonieusement lun des leurs, Agenus DOgan, mage demeure dans la cit de Castelvent, et qui tenait depuis prs dune heure un discours de la plus haute importance.

 Ainsi donc  continuait-il  il y a tout lieu de croire que cette source de magie soit bel et bien existante comme je viens de vous lexpliquer 

 Mais, Matre DOgan  interjeta un des membres assis au premier rang  vous devez bien comprendre quune telle expdition implique un budget important, sans compter les risques que cette rgion de Djiz-Dhir sous-entend aussi. Cest pourquoi je me demande si cela en vaut une telle peine et un tel danger 

Ctait Ather Tisseldown, mage de Forghanor qui venait dintervenir, et Agenus se tourna vers lui, sa rponse dj prte, car il sattendait de telles objections.

 Je sais en effet ce que tout cela va impliquer Matre Tisseldown, je le sais trs bien. Quant savoir si tout cela nous rapportera autant que cela nous demande dinvestir  il laissa traner ces derniers mots quelques secondes   Je ne peux bien sr pas le dire pour linstant. Ce que je peux en toute honntet affirmer et dmontrer, ce sont les tudes que jai faites sur ce sujet et qui montrent clairement une source probablement unique de magie et qui pourrait nous apporter de nouvelles voies nos connaissances 

Cette fois ce fut Tor Degmus qui prit la parole.

 Voulez-vous dire que cette magie nous serait inconnue Matre DOgan ? 

La question resta en suspend quelques instants, et de petits murmures parmi les membres se firent entendre.

 H bien, continua Agenus, cela pourrait en effet tre possible et je nen carte pas du tout la possibilit 

Cette fois les murmures se transformrent en un brouhaha qui rsonna entre les murs de pierres.

 Et une magie de quelle origine penseriez-vous donc ?  demanda Ather

Agenus sembla rflchir quelques instants avant de donner sa rponse.

 Pour linstant cela mest encore assez difficile et jaurais peur de maventurer sur le terrain de la spculation en ce domaine. La seule chose que je puisse vous dire vous tous qui tes rassembls ce matin, cest que cette source de magie est unique et que je suis prt sacrifier ce quil faudra pour en dcouvrir tout le pouvoir 

Les dix membres se concertrent demi-mot quelques instants puis lun deux se leva lentement. Ctait Ishtar Akenos, le patriarche de la congrgation qui prit la parole.

 Trs bien Matre DOgan, nous vous remercions pour le temps pris cette tude et ces rsultats que nous tudierons trs prcisment croyez-le. Je dois avouer tre aussi de votre avis quant lutilit, pour ne pas dire la ncessit, daller de lavant dans cette expdition et je pense aussi que toute nouvelle source de magie ne peut tre que profitable chacun dentre nous. 

Il fit une pause de quelques secondes avant de continuer.

 Aussi, nous acceptons votre dossier dtude et vous donnerons notre rponse finale dici peu. Vous comprendrez que la somme investir demande, elle aussi, une tude particulire mais cela ne devrait pas tre un trop grand problme, je pense. Merci Matre dOgan 

Il fit un lger signe de la tte en guise de salut, mais galement de point final la discussion. Les autres membres se levrent aussi, remplissant ldifice des bruits de chaises raclant le sol. Ils se dirigrent lentement vers le portail de sortie, sauf un qui sapprocha du mage.

 Bravo Agenus, je suis certain que tu as convaincu le conseil 

 Merci Tekia  rpondit-il  Rien nest gagn d'avance, mais je pense quils le seront en effet 

Sur ce, Tekia Talek tapa quelques fois de sa main droite lpaule du mage en signe de soutien et ajouta  En tout cas, tu peux compter sur ma voix  avant de se retirer, lui aussi.

Dans le quartier dAlmhar lanimation tait son comble en ce beau matin. Cette partie de Castelvent o les artisans se trouvaient en grand nombre tait rpute pour tout ce que lon pouvait y dcouvrir ou chiner. Les gens les plus humbles comme les personnes notoires les plus riches passaient tous par ce monde des matres crateurs. On y distinguait une palette impressionnante dactivits couvrant la majorit de tout ce que lartisanat local tait capable de faire. Dans un des ateliers dont la spcialisation tait ddie aux tissus et lart du tissage, rgnait Alnor Farax et  rgnait  tait un qualificatif adquat dans ses moindres dtails. Elfe-nain venu sinstaller dans la ville-citadelle grce son pre duquel il avait hrit ce commerce, il avait continu la tradition familiale en apportant le soin et la qualit son extrme dans son travail. Aussi, attendait-il toujours de ses apprentis le mme savoir-faire pour toute chose fabrique dans son entreprise. Etre sous sa tutelle ntait pas facile, mais, mme sil tait craint de certains, dautres mourraient denvie de pouvoir se vanter de travailler pour lui. Il avait aussi gard comme principe de nengager que ceux de ses semblables, ainsi donc, ses trois employs portaient firement les signes particuliers de leur race qui taient leur taille peine plus grande de celle des nains et leurs oreilles tires en pointes, indication claire de leur appartenance elfique.

Bafmar tait lun des trois heureux disciples de cet orfvre du tissu et il le secondait depuis de nombreuses annes dj. Un peu factieux, toujours de bonne humeur, il nen tait pas moins concentr sur sa besogne et la connaissance de son patron et de ses habitudes lui avait donn un srieux avantage sur ses collgues. Ctait aussi la raison pour laquelle Alnor le choisissait comme livreur personnel sachant trs bien que son apprenti avait la capacit de sadapter la situation. Que ce soit lors dune rencontre avec un simple particulier de la Basse-Ville ou un riche propritaire des alentours du chteau, voire mme la royaut, Bafmar tait la hauteur. Ce matin-l une commande pour le quartier des mages tait prte et le jeune elfe sapprtait partir vers sa destination.

 Et noublie pas de donner aussi le petit paquet pour Matre Balmal  rappela son chef plus par habitude que par ncessit.

 Pas de problme, rpondit lapprenti, ce serait fait et je noublierai pas 

Il savait trs bien que la remarque dAlnor tait pour la forme, car il avait toute confiance en lui et il ntait pas du genre oublier les dtails dune course et certainement pas si celle-ci concernait le Quartier des Mages. Sur ce, il emporta le lourd paquetage quil plaa sur son paule et quitta latelier en sifflotant, guilleret et heureux de ce nouveau jour qui commenait.

A lauberge du Faucon Bleu, non loin du Quartier des Mages, lheure daffluence battait son plein et presque toutes les tables taient occupes pour les repas de la mi-journe ou par ceux qui passaient simplement se dsaltrer. La grande pice tait emplie dun tumulte de voix cr par les conversations fusant de partout. Lendroit tait agrable et la cuisine excellente ce qui expliquait vraisemblablement sa popularit. De nombreuses lourdes tables de bois plutt rustiques accueillaient les visiteurs. Une partie de ce mobilier mlangeait allgrement trangers comme amis du fait de leur dimension prvue pour recevoir des groupes plus importants. Un peu lcart, dans un coin plus priv, deux hommes taient assis devant des chopes de bire pratiquement vides, discutant voix modre. Le premier avait un visage daventurier, marqu par le soleil, une large balafre zbrant la joue, souvenir dun ancien combat jamais oubli. Le second tait nettement plus jeune et navait rien de bien distinctif, se fondant totalement dans la masse, ce qui lui convenait parfaitement. Dans lensemble des clients, leur apparence un peu teinte de complot passait totalement inaperue.

 Il est absent comme prvu ?  demanda le balafr.

 Oui, il est au conseil pour la matine  rpondit son vis--vis.

Le visage de laventurier se marqua dun petit sourire.

 Excellent, alors tu sais ce quil te reste faire

 Oui ne tinquite pas, je suis prt et le petit est seul aussi. Ce sera facile 

Laventurier fit un lger hochement de tte et dun geste il prit dans la poche intrieure de sa veste de lin un petit sac de tissu quil dposa sur la table et quil poussa dun doigt dans la direction de son interlocuteur.

 Je tattends dans la fort dEmeldyn prs du baraquement habituel 

Lautre acquiesa, prit lobjet et se leva. Il quitta lauberge et il ne lui fallut que quelques minutes pour arriver sa destination. Feignant un air dcontract il scruta discrtement encore une fois les environs avant de se diriger vers la porte de lhabitation. Dune main ferme il frappa quelques coups et attendit patiemment. Lattente ne fut pas trs longue car peu de temps aprs quelquun apparut dans lentre. Un adolescent la tte blonde et aux cheveux lgrement hirsutes le dvisagea un moment dans lentrebillement.

 Matre DOgan est-il l ?  demanda lhomme sans prambule.

 Non  rpondit Parik un peu surpris  il ne rentrera que plus tard. Puis-je vous aider  proposa-t-il.

 Jai ceci lui remettre , dit-il en tendant la main et en dcouvrant le petit sac quil ouvrit. Il en sortit une sorte de losange fait de pierre marqu dun sigle orange.

 Pouvez-vous le lui donner ? 

Parik regarda lobjet un peu intrigu, mais nanmoins pas surpris. Il sagissait dune rune trs classique que certains voyageurs trouvaient parfois lors de leurs priples et rapportaient un mage qui pouvait faire usage et une utilit certaine.

 Bien sr  rpondit Parik en prenant lobjet de la main de ltranger

 Merci  termina lhomme  Mais encore une dernire chose  ajouta-t-il alors que Parik commenait fermer la porte. Il sarrta dans son mouvement et regarda ltranger. 

 Amnem dika sigudar drakem  dit ce dernier, sibyllin.

Parik le regarda dubitatif ne comprenant pas vraiment ce quil venait dentendre, jusquau moment o une sensation de chaleur se fit sentir dans la main qui tenait la rune quil avait reue. En un instant le monde tourna autour de lui, ltranger devint une forme lointaine et floue : quelques secondes plus tard, le jeune homme perdit connaissance.

Dun recoin dune rue avoisinante, deux petits yeux observaient la scne avec intrt. Tout paraissait absolument normal sans aucune irrgularit quelconque et pourtant quelque chose dnotait. Etait-ce lattitude du visiteur ou son apparence gnrale ? Il naurait pas pu le dire, mais au fond de lui son instinct ne semblait pas sy tromper. La personne sur le pas de la porte jeta un dernier coup dil sans lapercevoir, puis entra. Aprs quelques instants de plus, lobservateur sortit de sa maigre cachette et avana prcautionneusement en ayant lair de flner tranquillement. Arriv devant la maison du matre il scruta dun il prcis les environs mais ne remarqua rien danormal. Il est vrai que Matre dOgan, quil connaissait bien, recevait rgulirement des invits, mais celui-ci avait un ct inquitant qui le perturbait. Toujours intrigu par ce quil avait vu il continua nanmoins son chemin, son colis sur lpaule car Bafmar savait que le client attendait sa livraison avec impatience.


Chapitre 4 : Le rveil

Forghanor. Cit forteresse creuse mme les Montagnes Bleues, elle donnait une image vidente dinvincibilit quiconque approchait ses hautes murailles. Aprs la grande Guerre des Mages, qui eut lieu plusieurs centaines dannes auparavant et qui dcima une importante partie de la population naine, celle-ci se mobilisa pour la reconstruction de nombreuses rgions dAkhtar qui avaient lourdement souffert. Il fut alors dcid doffrir une protection et une scurit la ville qui cette poque stendait dans la verte valle. Aussi, avec de longs et patients efforts, la montagne fut attaque grands coups de pioches et tout quipement susceptible de pourvoir une aide ncessaire. Lentement, galerie par galerie, tunnel par tunnel, Forghanor se dplaa des landes vers lintrieur frais et scurisant de la gante de pierre qui devint dsormais leur protectrice. Des quartiers de la cit restrent nanmoins en dehors pendant la priode de construction. Ds que celle-ci fut termine, une haute et solide muraille fut rige en guise de rempart pour la scuriser. Seule une norme porte quipe dune herse tout aussi imposante y donnait accs. Quant la ville souterraine, elle possdait de mme une unique ouverture protge de deux lourdes mchoires de fer, gauche et droite, insres dans les pans rocheux et qui, si cela tait indispensable, se refermaient telle une carapace inviolable. La Basse-Ville, comme elle tait nomme, se composait principalement de commerces et de maisons particulires accessibles aux travailleurs de Forghanor. Cette partie de la citadelle tait galement un point de passage oblig pour les visiteurs et une premire vrification de tout ce qui transitait entre la forteresse et lextrieur. Lentre dans la montagne donnait dans un long couloir dune trentaine de mtres, clair par les torches harmonieusement places gale hauteur de chaque ct de la paroi. Une fois la distance parcourue, on arrivait dans une vritable cathdrale de pierre dune impressionnante beaut dont le sol, aux dalles polies lextrme, refltait la moindre source de lumire. Plusieurs grandes alcves avaient t creuses, dans lesquelles les diffrents quartiers staient dvelopps. Que ce soit celui des artisans, des mages ou tout autre, on y dcouvrait toujours des habitations construites mme la roche et souvent sur plusieurs tages. Tout au bout de limmense hall trnait la Salle du Conseil o les dirigeants de Forghanor se rassemblaient rgulirement sous la supervision de leur consul, Agrirk Adelmour, qui dirigeait son petit monde de main de matre. Bien que la cit fut rige par les nains, elle ne leur fut nanmoins pas uniquement rserve car, la rgion tant galement parseme denclaves humaines, celles-ci y trouvrent un refuge lors de la grande guerre. Aussi, lhistoire se faisant, le brassage des races fut tel que Forghanor put se targuer dtre devenu un ensemble harmonieux dans lequel les deux communauts vivaient en toute quitude tout en partageant leur savoir respectif.

Lentre de cette citadelle avait aussi deux points de passage obligs forms par les deux premires alcves destines, dune part la garnison et lensemble du corps darme de Forghanor, et dautre part un espace ddi au stock de marchandises et armes. Au sous-sol, la prison stait installe, divise en une srie de cellules le plus souvent occupes par quelques pochards ayant perturb leur voisinage plutt que par des bandits de grande renomme. Ctait justement au poste de garde que le pauvre Okric patientait depuis dj un long moment, faisant maintenant les cent pas pour essayer de calmer sa nervosit intrieure. Il stait dout que la dcouverte du cadavre et le transport Forghanor ne seraient pas faits sans viter les innombrables questions et la paperasserie qui en dcouleraient. Toute la procdure avait t suivie et il attendait la libert enfin espre afin de retrouver lair libre et frais de ses montagnes. Un mouvement attira son regard et il remarqua un soldat se dirigeant vers lui tenant une liasse de feuilles en mains.

Tout est en ordre, dit-il dans un petit sourire crisp par la routine, vous devez juste encore signer le document pour accord

Il dposa lensemble du rapport sur sa table et mit disposition de lintress un encrier et une plume dont Okric se saisit rapidement, press den finir. Sa signature fut prestement appose et, dans un grognement qui fut sa seule salutation de dpart, il quitta la salle. Le militaire sassit son poste et ouvrit un grand livre de consignations dans lequel il inscrivit une srie de notes. Soudainement il sursauta par lapparition dun officier dont il navait pas remarqu larrive.

De nouveaux vnements signaler ? demanda-t-il sans vraiment dautorit dans la voix.

Un habitant de la rgion qui a dcouvert un elfe mort, mon Capitaine

Lofficier ne montra aucune surprise comme si lincident faisait partie dune journe habituelle.

Un meurtre ? demanda le grad.

Daprs les premires analyses, il semblerait quil ait t attaqu par une bande de sarkis. Ces vermines ne nous laisseront dcidment jamais en paix .

Le capitaine resta quelques instants pensif avant de continuer.

En effet, on le dirait bien. Avez-vous dj fait votre pause ?

Le soldat fut tonn de cette sollicitude un peu htive.

Non, capitaine, pas encore. Mais jai encore assez de temps pour

Bien !  coupa-t-il  Alors profitez-en maintenant. Je vais regarder cela de plus prs

Cest le rapport complet sur votre table ?

Oui Capitaine

Bien. Vous pouvez disposer

Le militaire comprit quil navait pas le choix. Il se leva pour quitter la salle et laissa le haut grad ses analyses. Ce dernier sapprocha de la table et sinstalla sur la chaise maintenant libre pour commencer feuilleter le rapport en dtail. Il sarrta rgulirement sur certains points qui semblrent attirer toute son attention et, quand il eut termin, il prit le livre des consignations. Il regarda la dernire entre : du bout de lindex de la main droite, il tapota celle-ci doucement le regard fix au loin, perdu dans ses penses.

Blem tait rentr lauberge aussi vite quil nen tait sorti et Tliana ne put cacher sa surprise quand elle le vit arriver, blanc comme un linge, les yeux un peu hagards comme si il avait aperu un spectre.

Que se passe-t-il ? demanda-t-elle dune voie alarme.

Vite donne-moi un petit verre de rhum trs fort dit-il en se laissant tomber sur une chaise prs du comptoir et dposant son paquetage sur le sol.

La serveuse visiblement inquite se prcipita pour lui apporter ce quil avait demand, laissant la serpillire de ct. Elle vint le rejoindre un court instant aprs, des questions plein les yeux.

Cest terrible ajouta-t-il sans la regarder il est mort

Tliana resta un instant sans voix avant de sadresser lui.

Mort ? Qui est mort Blem ? fit-elle nerveusement.

Il but une bonne rasade du rhum comme sil sagissait deau et lui rpondit.

Lelfe, il est mort je viens de le voir, l dans la charrette de Kar.

La serveuse le regarda dun air tonn, semblant ne pas trs bien comprendre la raison de son inquitude.

Lelfe, quel elfe ? continua-t-elle cherchant comprendre son dsarroi.

Blem soupira et lui expliqua en quelques mots.

Lelfe dhier soir qui est venu boire un verre de vin, ici mme, trs tard. Ctait mon dernier client et puis jai ferm lauberge. Et maintenant il est mort

Tliana le regardait, cherchant plus de rponses dans son visage, ne voyant pas trs bien les raisons dune telle panique. La mort tait monnaie courante dans les montagnes, principalement avec ces btes sauvages qui sy promenaient. De plus, certains bandits de grand chemin y trouvaient rgulirement un refuge parfait pour leurs exactions. Aussi, la raction de son patron lui semblait disproportionne par rapport la nouvelle elle-mme.

Mais enfin, Blem, commena-t-elle sur un ton rassurant, je ne te comprends pas. Pourquoi te mets-tu dans un tel tat pour un elfe de passage qui est mort dans nos montagnes, car cest bien l quil est mort, non ?

Oui, oui, bien sr, dans les montagnes, je sais que ce nest pas inhabituel, mais .

Il laissa traner la fin de sa phrase quelques instants avant de continuer et terminer son verre de rhum comme sil cherchait un peu de temps pour rflchir la rponse adquate.

Mais cest cause du livre qui il sarrta net se rendant compte de ce quil venait de dire.

Le livre ? interrogea-t-elle maintenant, curieuse de ses propos.

Oui un livre quil a oubli ici en partant ajouta-t-il nonchalamment pour faire passer lvnement comme anodin, tentant dluder dautres questions embarrassantes.

Tliana continua le scruter, maintenant suspicieuse car, habitue aux clients auxquels elle avait affaire chaque jour, elle savait reconnatre un mensonge ou des cachotteries quand elle en entendait.

Ho ! Toi je te connais, dit-elle dun ton srieux, tu me caches quelque chose, tu nes pas le genre te mettre dans un tel tat pour un livre oubli dans ton auberge et mme par un elfe !

Blem se leva dun bond comme sil venait de prendre en un instant une dcision et regarda la serveuse sans lui laisser le temps de ragir.

Occupe-toi de lauberge, je pars quand mme, je sais qui aller voir.

Sur ce, il ne prit pas le temps dattendre une rponse, et se dirigea directement vers la sortie, son chargement toujours suspendu son paule, ce qui attira cette fois le regard de la naine, encore plus dubitative.

La visite avait t rapide et toujours avec la mme satisfaction, indique par un grand sourire et des yeux carquills de plaisir la vue du tissu quavait apport Bafmar. Matre Balmal tait un fidle client de lartisan et il navait jamais manqu de faire part de son contentement et il ne tarissait jamais dloges au sujet de chacune de ses commandes. Le jeune elfe tait donc reparti de sa livraison le cur et lpaule lgers. Il ne stait pas priv dun arrt au Faucon Bleu o son ami Angus Needlestorm, propritaire des lieux, laccueillait toujours avec autant de plaisir.

Alors, mon ami, dis-moi, quest-ce que je te sers ? demanda-t-il jovialement.

Ta bire que tu caches si prcieusement Angus

A cette rflexion, le patron se mit rire sans retenue.

Sacr Bafmar, toujours les yeux o il ne faut pas. Ca te perdra un jour

Peut-tre, mais en attendant, je profite de ta rserve personnelle et de la meilleure bire du coin

Pour sr ! Mais pour toi pas de problme dit-il toujours en riant doucement dans sa grosse barbe de nain et en ouvrant une porte de son bar de laquelle il sortit une bouteille bien bouchonne. Il en servit un liquide dun roux trs profond et la mousse abondante. Bafmar se saisit du verre avec dlectation et trempa les lvres goulument, laissant ensuite le doux breuvage prendre possession de son palais.

Et comment vont les affaires Angus ?

Bien, comme toujours, cest un peu plus calme pour linstant cause du conseil

Il y a un conseil ce matin ? demanda lelfe interloqu.

Oui, tous les grands mages sont l parat-il. Ne me demande pas pourquoi, je nen ai aucune ide

Et Matre dOgan aussi ?

Certainement, surtout lui en particulier. Pourquoi ?

Bafmar resta pensif quelques instants en repensant la scne dont il avait t tmoin peu de temps avant.

Rien de spcial, juste comme a rpondit-il sans trop de conviction.

Mais si tu dois le voir, il sera certainement bientt de retour chez lui

Non, javais pas de livraison pour lui, cest juste que.. Mais bon. Oublie .

Je te connais Bafmar, rtorqua laubergiste intrigu, tu nes pas du genre me poser des questions par hasard. Quest-ce que tu as encore en tte ?

Pourquoi toujours cette suspicion ! Tu sais bien que je ne suis pas curieux !

Angus le regarda sans rien dire puis, aprs un court instant, commena rire gorge dploye.

Alors l, commena-t-il presque sans pouvoir reprendre son souffle, jaurai vraiment tout entendu ! Bafmar nest pas curieux !! Cest comme si je disais que jtais honnte

Cette fois ils furent tout deux pris dun fou rire qui empcha pendant un long moment lelfe-nain de continuer son breuvage et le nain de servir un quelconque client.

Le conseil ne stait donc pas mal pass et Agenus tait plutt satisfait du rsultat final et de la confiance quon lui donnait. Tout le monde connaissait ses propositions avises et tait conscient quil ne procdait jamais par prcipitation, mais dans le cas dinvestissements aussi lourds que ceux qui se profilaient il tait certain que certaines rticences puissent poindre au vu de quelques hsitations tout fait acceptables. Cest dun pas lger et serein quil rentrait chez lui afin de prparer une aprs-midi plutt studieuse. Arriv destination, il ouvrit la porte et sarrta net sur le pas de celle-ci.

Parik !!! cria-t-il en se prcipitant vers le jeune garon qui tait allong sur le sol, inconscient. Il sagenouilla pour lexaminer de prs et remarqua que se respiration tait lente et normale. Sur ce, le mage se lana dans le couloir et se rendit rapidement dans une pice larrire de la maison. Il fallut peu de temps pour quAgenus revienne, une petite fiole en main. Il en enleva le bouchon et passa le rcipient sous le nez de lapprenti. Ce dernier ne ragit pas et le mage le regarda dubitatif.

Etrange, aucun effet ! dit-il songeur.

Il passa alors la main quelques centimtres du front de Parik en fermant lgrement les yeux.

Encore plus trange dclara-t-il aprs deux ou trois secondes.

Il a t endormi par un sort magique ! Mais pourquoi ? se demanda-t-il incrdule.

Le mage remit la main au-dessus de la tte du jeune homme et pronona quelques mots tranges qui eurent pour effet de crer un halo bleutre qui plana quelques secondes. Dun mouvement brusque, lassistant ouvrit les yeux et, dcouvrant le visage du vieil homme, le regarda, paniqu.

Du calme Parik, dit-il rassurant, tout va bien, ne tinquite pas.

Matre commena-t-il avant dtre interrompu dun signe de la main du mage.

Attends ! Reprends tes esprits, assieds-toi et raconte-moi ce qui a bien pu se passer .

Lapprenti sassit lentement et commena alors son rcit dune voix hsitante, encore une peu perturb.

Un homme est venu ce matin pour vous voir, mais je lui ai dit que vous tiez absent. Alors, il ma inform quil avait quelque chose pour vous et ma demand si je pouvais vous le donner. Jai bien sr accept. Il ma remis une rune qui ne ma pas paru du tout anormale

Il sarrta un court instant avant de reprendre.

Jai donc pris la rune, puis il ma dit quelque chose que je nai pas compris et je me suis vanoui, jusquau moment o vous tes revenu.

Le mage le regarda perplexe, ne sachant trop que penser.

Mmm !  fit-il.  Une rune de sommeil, voil qui est intressant

Il s'arrta abruptement et se leva d'un bond.

Je crains le pire sexclama-t-il en ralisant soudainement le but de cette trange visite.

Sur ces mots, il quitta le couloir pour monter rapidement la vole d'escaliers qui amenait son bureau o il entra, son regard balayant la pice en tout sens. De toute vidence, et au vu du capharnam qui rgnait maintenant dans cet endroit, Matre D'Ogan avait bien eu un visiteur indlicat !

Le soleil jouait encore un peu dans les vitraux de ltude prive du Roi Gelemdir et samusait faire de longs patchworks de couleurs sur les dalles brillantes. Le monarque, assis un massif bureau en charpin, solide bois sombre souvent utilis dans la rgion, regardait son chambellan quil avait pri de venir quelques instants auparavant. La pice chaudement dcore de tapisseries et rehausse par une superbe bibliothque richement emplie donnait lensemble une atmosphre de confort et dintimit. Bakar Angleroc se tenait debout devant le bureau et continua la conversation aprs un court silence.

Mais, majest, si ce que vous me dites se confirme bien, cela impliquera de trs graves dcisions prendre et au vu de vos dires je ne puis trop que souligner la prudence prendre dans ce cas prcis

Je sais Bakar et crois bien que je ne fais que penser cela depuis ce moment-l.

De plus, continua son officier de confiance, vous vous doutez que si de tels prparatifs sont possibles et que nous pouvons vraiment envisager une telle possibilit nous allons risquer de graves conflits. Or, mme si la frustration de notre peuple est bien toujours prsente depuis que nous fmes pousss hors des territoires, et quun esprit revanchard plane toujours dans notre communaut, il mest difficile daccepter sans retenue la proposition qui vous a t faite, surtout dans ces conditions

Le roi resta muet et mditatif, cherchant rassembler ses esprits pour trouver la meilleure rponse dans cet imbroglio de possibilits qui laccaparaient depuis la visite de ltranger.

Je suis tout fait daccord avec toi, en effet, et je ne veux certainement pas prendre de dcision la hte. Tu te rends compte aussi que si cela se prcise et devient une ralit, nous ferions face une telle opportunit que lide mme me fait trembler de bonheur

Je men doute majest, confirma le chambellan, et croyez bien que cette occasion me fait tout autant envie. Nous devons juste tre prudents avant de commencer quoi que ce soit, car la moindre nouvelle au peuple mettrait le feu aux poudres un peu trop rapidement et pourrait dtruire tous ces efforts

Le monarque tambourinait doucement du bout des doigts le dessus du bureau comme pour chercher un peu de concentration supplmentaire. Il finit par soupirer avant de reprendre la conversation interrompue.

Le moment serait-il enfin venu, Bakar ? demanda-t-il comme pour chercher un appui dans sa dcision.

Le chambellan carta les mains quil tenait jointes jusqualors, en signe dindcision.

Je lespre majest, je lespre sincrement et si ce messager dit vrai alors je pense que notre avenir va radicalement changer. Ce sera certainement au prix de quelques pertes, mais le but nen est que plus glorieux .

Le roi le fixa encore quelques moments du regard. La dcision tait difficile, mais lenjeu tait tel, que dans son for intrieur, il en connaissait dj la rponse.

Blem dut faire preuve de patience, ce qui ntait pourtant pas son point fort. Depuis quil avait dcouvert la mort de lelfe, il attendait en hte de revoir dOkric qui tait, semblait-il, occup Forghanor avec les tracasseries administratives qui dcoulaient dune telle dcouverte. Il avait finalement laiss la pauvre Tliana toute la matine seule, mais il tait certain quil pouvait lui faire une entire confiance dautant plus quelle savait comment obtenir de laide en cas de dbordement dans son travail. Il y avait lauberge toujours une bonne me pour aider une dame en dtresse, mme parfois avec un peu trop dempressements auxquels elle fixait prestement une limite. Aprs avoir fait tout ce quil pouvait pour faire passer le temps et cela sans trop de succs, laubergiste finit par apercevoir le chasseur sur le retour. A sa vue, son cur se mit battre rapidement et il se dirigea dun pas empress vers son ami. Il ne lui fallut que peu de temps pour le rejoindre et, sans lui laisser la moindre occasion de parler, Blem lana directement la conversation.

Ha ! Okric ! Je tattendais avec impatience. Je voudrais te parler quelques minutes, accompagne-moi sil te plat

Ses propos ne semblrent laisser aucun choix lintress et les deux nains scartrent de la route principale afin de prendre un chemin plus discret, hors des oreilles indiscrtes.

Que se passe-t-il ? demanda le chasseur un peu tonn de lempressement de Blem.

Je voulais juste te poser quelques questions sur cet elfe que tu as dcouvert. A ton avis, que faisait-il dans ces montagnes pendant la nuit ?

Le chasseur haussa les paules, dubitatif.

Aucune ide. Je ne vois rien de spcial faire dans ce coin et comme il ntait pas chasseur non plus, jsais vraiment pas te dire Blem .

Il tait mort depuis longtemps?

Okric resta quelques instants perdu dans ses penses avant de rpondre.

C'est--dire dit-il en tranant un peu comme un enfant hsitant pris sur le fait dun secret quil essayait de cacher Quil ntait pas encore mort quand je lai trouv continua-t-il.

Blem le regarda surpris, plein de questions se marquant dans son regard.

Quest-ce que tu veux dire ?

Ben. . . . . Jveux dire que lorsque je lai trouv jlai cru mort, alors je me suis approch pour voir de plus prs et il a ouvert les yeux. Je pense que ctait les dernires forces quil lui restait en tout cas

Okric sarrta un court instant avant de continuer.

Et il a parl

Parl ??? cria presque Blem.

Quest-ce quil a dit ? demanda-t-il nerveusement.

Bah !!! Jai pas vraiment compris ! Il ma parl dun livre et quil fallait pas le donner, et quil fallait le cacher. Bref, je sais pas trop parce que jai pas trouv de livre, ni sur lui, ni nulle part ailleurs. Et il a dit aussi plusieurs fois Azenoth avant finalement dy passer

Blem qui avait depuis peu retrouv des couleurs venait soudainement de les perdre une nouvelle fois. Le chasseur le regarda un peu inquiet.

Ca va Blem ? On dirait que tas vu un fantme !

Laubergiste resta sans bouger, le regard un peu perdu. Il se passa un court instant avant quil ne rponde.

Non, non, rien, a va Okric, tout va bien. Cest juste que. . . Non. Rien.

Ok Blem, comme tu veux. Mais je peux encore te dire une dernire chose entre nous , dit-il sur un ton conspirateur.

Tout le monde parle dours et de meute de loups qui se seraient attaqus ce pauvre elfe. Je suis chasseur depuis assez longtemps pour reconnatre les moindres traces de tout ce qui se ballade en fort, et ton elfe il na pas t tu par des btes. Cest une bande de sarkis qui a fait a ! Maintenant, quest-ce quils faisaient aussi l-bas ceux-l, cest pas plus clair que le bouquin de ltranger

Blem resta encore pensif quelques instants, ne sachant pas comment interprter cette nouvelle dune attaque de sarkis sur un elfe dans un tel endroit recul.

En tout cas, continua Okric, tu ne menlveras pas dla tte quil y a quelque chose dtrange dans tout a. Menfin, moi jai fait mon devoir, lelfe est Forghanor et ils peuvent faire ce quils en veulent. Moi je sais que jai besoin dune bonne chopine et vite !

Oui, bien sr, bien sr dit Blem presque absent Merci Okric, passe voir Tliana et dis-lui que la premire bire est pour moi

Le visage du chasseur se marqua dun sourire ravi.

H bien ! Enfin une bonne nouvelle ! Merci Blem

Les deux amis se sparrent dun signe de la main et Blem fit demi-tour en direction de ses pnates. Plus question maintenant de rapporter le livre aux mages de Forghanor. Si lelfe avait agi de la sorte, cest quil devait y avoir une bonne raison. Avoir t attaqu par une bande de sarkis prouvait que, vraiment, il y avait autre chose quil ne pouvait pour linstant simaginer. Que faire maintenant !

En fin daprs-midi, aprs une telle matine riche en vnements, Matre DOgan stait retir chez lui, dans la salle dtude au premier tage. Il avait, avec laide de Parik, pu remettre de lordre dans tout le chaos quil avait trouv en rentrant. Cet endroit tait son refuge o il aimait travailler, tudier et profiter principalement du calme dont il avait besoin pour sa concentration. Le mobilier tait sobre et trs classique, rien de trop ni trop peu ; assez darmoires pour y ranger matriel en tout genre, de la plus habituelle fiole au plus trange objet rapport de certains priples. Un bureau spacieux lui permettait de sadonner ses tches avec assez despace pour les nombreux documents et parchemins quil utilisait rgulirement, et une table de travail, elle aussi assez large, pour offrir la place ncessaire aux expriences quil menait lorsquil en avait loccasion. Un lourd tapis de laine de Yaka ramen dEkmedhir couvrait une grande partie du sol et y donnait une certaine chaleur. Quelques bougies, et l, clairaient largement la pice et prodiguaient assez de lumire pour examiner le rouleau de papier craquel quil tenait en main, assis derrire son bureau. Il tait si concentr par sa lecture quil nentendit mme pas celui qui frappa la porte. Quelques instants aprs, de nouveaux coups sourds se firent entendre et, comme surpris dun rve, il leva les yeux.

Oui, entre Parik , dit-il, sachant quil ne pouvait sagir que de son jeune assistant.

Excusez-moi de vous dranger Matre dOgan mais quelquun demande vous voir , annona-t-il.

Agenus sembla un peu tonn, malgr certains visiteurs arrivant parfois sans prvenir, principalement dans le cas dvnements comme celui de ce matin.

Et qui est-ce Parik ?

Je ne sais pas, Matre, dit-il un peu ennuy. Il ma dit que cela ntait pas ncessaire et que vous le sauriez en le voyant. Je peux juste vous dire que cest un elfe

Cette fois le mage marqua nettement sa surprise.

Un elfe ? Tiens donc ! Cest plutt inhabituel, et un elfe qui ne veut pas donner son nom lest encore plus ! Bien, bien Fais-le donc venir Parik

Le jeune homme acquiesa et disparut dans les escaliers. Quelques instants plus tard, des pas se firent entendre, lgers et discrets sur chacune des marches, jusqu lapparition dune forme longiligne enveloppe dans une longue cape de tissu lourd. Lorsquil entra dans la pice, les bougies rvlrent son visage, de toute vidence elfique, comme lavait annonc son assistant. Lorsque Agenus le vit, il entrouvrit la bouche sans pouvoir en sortir un mot tellement sa surprise fut grande.

Salutations Agenus dit lelfe dune voix pause et grave. Je me doute que ma visite est plutt une surprise pour toi , continua-t-il.

Le mage prit encore quelques instants avant de reprendre ses esprits et lui rpondre.

En effet, cest mme plus quune surprise Akteron. Je dois avouer que ta visite me fait normment plaisir, mais je crains que ce soient les nouvelles que tu vas mapporter qui vont me dplaire

Lelfe le regarda gravement et continua.

Tu as raison. Elles ne sont pas bonnes, jen ai bien peur

Il sarrta quelques instants, comme hsitant, puis se rsolut continuer.

La Khal Madra sest rveill Agenus

Matre DOgan le regarda totalement incrdule et le parchemin quil tenait encore en main glissa lentement entre ses doigts pour tomber sur le tapis, sans aucun bruit.

Chapitre 5 : Complot

La douce soire avait lentement apais les moments difficiles de cette journe dcidment exceptionnelle et cest dans son confortable salon que Matre DOgan avait accueilli Akteron pour converser btons rompus au sujet des divers vnements qui avaient bouscul leurs habitudes. Le mage buvait tranquillement un th aux herbes dorok alors que lelfe, bien install dans un fauteuil dont la confection appelait ostensiblement au calme et la relaxation, coutait son interlocuteur avec la plus grande attention.

 Et donc, poursuivait Agenus, inutile de te dire que je navais jamais vu mon bureau dans un tel tat et que la surprise a t un choc norme ! 

 Il a tout fouill ?  demanda l'elfe visiblement inquiet.

 C'est le moins que je puisse dire !!!! Ca nous a pris un trs long moment Parik et moi-mme pour tout remettre en ordre l-haut. 

 Et quelque chose t'a t vol ?  senquit lelfe.

Agenus secoua lgrement la tte.

 Non, rien premire vue en tout cas. J'ai regard un peu partout, mais je ne vois visiblement rien qui me manque. Il n'a pas du trouv ce qu'il cherchait ou alors je ne l'ai pas encore remarqu 

 Tu avais quelque chose de prcieux ici ?  s'inquita son ami nouveau.

Le mage le regarda d'un air complice, un petit sourire en coin.

 Je vais t'avouer, mon cher Akteron, que j'ai en effet dans mon bureau un petit coffre serti dans un mur et protg magiquement comme tu dois t'en douter 

L'elfe se sentit soudainement soulag de cette nouvelle et continua.

 Et donc, il n'a pas pu le trouver ? 

Agenus fixa de nouveau don interlocuteur, une certaine perplexit dans les yeux.

 Non, il ne l'a pas trouv et c'est cela qui justement m'interpelle 

 Que veux-tu dire ?  interrogea-t-il.

 H bien, Akteron, c'est pour une raison trs simple. Nous avons Parik qui s'vanouit suite un sort magique prodigu par une rune, et un coffre qui, aprs mon examen minutieux, n'a mme pas t attaqu de quelconque manire que ce soit ! Donc. . . . finit-il laissant traner la conclusion qu'il donna lui-mme aprs quelques secondes.

L'homme qui est venu ici n'est pas lui-mme un magicien, sinon il aurait trouv mon petit secret et aurait au moins essay d'y faire quelque chose. Ce qui, j'en conclus, m'amne penser qu'il a reu cette rune d'un vrai magicien, qui a enchant l'objet et lui a donn une formule magique rciter afin de dclencher le processus 

L'elfe resta un instant plong dans ses penses, ne sachant trop quoi dire.

 En plus, continua Matre D'Ogan, si ce magicien a envoy un sbire chez moi pour y venir chercher quelque chose de toute vidence prcieux, dont en plus il se doute qu'il sera protg magiquement, pourquoi ne vient-il donc pas alors lui-mme ? 

La question restant suspendue entre les deux amis et, finalement, l'elfe donna son verdict qui lui semblait le plus logique.

 C'est qu'il ne pouvait pas venir lui-mme ou alors, fit-il en sarrtant quelques secondes, cest qu'il y avait derrire tout a une raison autre que ce coffre

Agenus dposa son verre sur la petite table qui se tenait ct de son sofa.

 Cest bien l mon problme Akteron : tout a na pas de sens, et je ne sais pas quoi en dduire

 Tu penses que cela pourrait avoir un lien avec le rveil du Khal Madra ?  demanda-t-il songeur.

 Que veux-tu dire ? 

 H bien, continua lelfe, tu avoueras que ces deux vnements assez tonnants en mme temps me semblent un peu suspicieux mme si je dois lavouer, pour linstant, je ny trouve aucun lien 

Le mage porta la main droite sa barbe quil caressa doucement comme pour y chercher linspiration.

 En effet, fit-il dune voix calme et songeuse, tu as peut-tre mis l le doigt sur une chose laquelle je navais pas pens 

Un silence sinstalla de nouveau et Akteron resta muet nosant pas interrompre lagitation crbrale laquelle Agenus avait faire face.

 Demain matin jirai voir Ishtar et lui parler de tout cela. Tu le connais nest-ce pas ?

Lelfe acquiesa dun mouvement de tte car Ishtar Akenos, patriarche des mages de Castelvent, tait une autorit reconnue et son nom ntait ignor que de peu de monde. Il tait arriv la tte du Conseilprs de dix ans auparavant et avait perptu la ligne dmarre il y a bien longtemps qui avait donn au conseil toute sa rputation.

 Il faut que je lui parle de tout cela et, de toute faon, suite au rveil du Khal Madra il nest pas question de rester les bras croiss. Je suppose que Akhar a t tout autant surpris ?  demanda-t-il faisant rfrence Akhar Shan grand druide des elfes dAkendil do tait venu Akteron.

 Surpris est un mot assez lger, je ne lai jamais vu dans une telle agitation, mais je peux le comprendre aussi. Tu sais, moi-mme jai vu le Khal Madra pendant des annes dans sa niche sans mme plus le remarquer, mais le jour o il sest rveill on aurait dit quun nouveau soleil se levait dans le temple 

Le mage resta encore quelques instants sans rien dire, puis, comme une finalit, sadressa son ami.

 Bien !  Demain jirai donc voir Ishtar et je pense que je sais dj ce que je vais lui demander. Quant toi, je crains devoir te demander un trs grand service 

Lelfe montra son approbation dun signe de tte.

 Ce que tu veux Agenus, dis-moi 

Le vieil homme sourit avant de rpondre, un peu sibyllin.

 Je texpliquerai tout cela demain, Akteron. Ce que jaurai te demander sera de la plus haute importance

Le bonheur dune nuit calme, perch sur un mur, assis tranquillement et couvrant le monde du regard comme un surveillant invisible qui se confond dans son environnement : ctait une habitude que Bafmar entretenait rgulirement quand il narrivait pas dormir et lorsque le sommeil continuait obstinment se drober lui. Aussi se rendait-il en ville, dans quelques endroits quil connaissait bien o il se fondait telle une autre partie du dcor qui aurait toujours t l et que personne naurait jamais remarqu. Cette nuit-l tait justement un moment propice une escapade car, malgr ses efforts, le jeune elfe ne pouvait fermer lil. Il stait donc install en haut de ldifice de pierres, les jambes plies et jointes, serres entre les bras, la tte pose sur les genoux. Seuls ses petits yeux ptillants bougeaient de temps autre, surpris par un mouvement dcel dans la ville.

Cest ainsi quil remarqua le vieux Agmarr qui annona son arrive par sa voix forte et un peu dplace une telle heure nocturne, son tat dbrit expliquant srement sa conduite. Il passa sur le pont qui traversait la rivire, titubant sans jamais tomber, pour disparatre dans une ruelle de lautre ct ses invectives continuant rsonner jusqu svanouir. Un peu plus tard ce fut un jeune couple damoureux qui sinstalla un moment sur le mme pont, changeant de doux instants de bonheur, en profitant du calme, regardant la lune jouer avec les nuages qui la couvraient sporadiquement. La nuit progressait de sa lenteur immuable, jusqu linstant o les yeux de Bafmar aperurent le dpart des tourtereaux et lapproche, peu aprs, dun homme marchant pas prcis. Les promenades nocturnes taient courantes, mais pour ce nouvel arrivant tous les sens de lelfe furent immdiatement en veil. Non pas que ltranger, dont la position lointaine et lombre complte masquant le moindre trait eut lair incongru, mais son attitude fut instantanment suspicieuse pour Bafmar. Il avait lhabitude de la population et il rencontrait assez de personnages en tout genre pour reconnatre une allure trange quand il en voyait une. Linconnu continua avancer jusqu la hauteur dune petite ruelle dans laquelle il tourna et svanouit. Bafmar connaissait la ville presque par cur force dy dambuler en long et en large et il savait trs bien que cet endroit tait, en fait, un cul-de-sac. Dcidment, il y avait quelque chose dtrange dans tout cela.

Aprs un moment que lelfe jugea assez long, et ne voyant pas lhomme revenir, il quitta son perchoir pour reprendre la route et se diriger discrtement vers la mme destination. Sa curiosit tait pique au vif : il devait savoir que ce que tout cela signifiait ! Arriv lentre du passage, il sapprocha avec prcaution, et jeta un il discret. Tout tait calme et aucun bruit particulier ne venait troubler cette quitude. Il savana alors pas de loup, loue lafft du moindre dtail sonore. Mtre aprs mtre, il atteignit la fin de sa qute et se rendit compte que cet inconnu avait d fatalement entrer dans une des btisses. Il y avait bien quelques arrires-portes des maisons environnantes, mais il en connaissait les propritaires et il aurait t tonn quun tel personnage les visite cette heure indue. Par souci de scurit il passa rapidement prs de chacun des accs et les testa discrtement. Tout tait ferm comme il le pensait. Ne restaient plus que quelques endroits laisss labandon, trois pour tre prcis. Le premier se rvla impossible du fait de sa lourde porte bloque probablement par de nombreux gravats tombs derrire celle-ci. La seconde ne montra aucune rsistance, mais lintrieur tait dans un tel tat quune cachette dans cet endroit aurait plutt relev de la folie pure. La dernire eut quelques rticences mais napporta malgr tout pas trop difficults. Heureusement, elle ne fit non plus aucun bruit. La construction tait dlabre, mais pouvait ventuellement servir de havre quelques clochards en mal dhabitat.

Bafmar resta quelques instants sur le qui-vive et son intrusion ne fut pas inutile : il entendit quelques voix touffes qui semblaient venir de la pice ct ! Il ne pouvait en discerner les mots et sapprocher aurait t dun danger inappropri. Il remarqua alors, sur la droite, un petit escalier qui montait au niveau suprieur. Sil avait un peu de chance celui-ci pouvait encore tre assez solide pour lui fournir une passerelle salvatrice. Lentement, une par une, il grimpa les marches, faisant attention au moindre craquement qui aurait pu le trahir. Il avanait, se tenant lextrmit de chaque planche afin de diminuer la pression de son poids et, force defforts et de sueur, il atteint lunique tage. Ltat de celui-ci ntait pas plus accueillant que le bas et la pnombre tait pratiquement totale. Aussi, dut-il faire appel tous ses sens pour trouver son chemin. Dans une pice, une lgre clart semblait monter du sol, ce dernier stant, de toute vidence, croul par lassitude du manque dentretien. Bafmar saccroupit et commena ramper telle une ombre mystrieuse et put finalement arriver son but. En bas, plusieurs hommes staient rassembls : un, dont lelfe ne voyait pas le visage du fait dun chapeau gard sur la tte, et probablement un ou deux autres dont il navait pu proprement discerner la diffrence de tonalit vocale. Il resta alors immobile, ressemblant une statue effondre, et sabreuva de tout ce quil pouvait entendre.

 Et tu as reu des nouvelles de Teri ?  demanda une des voix des deux invisibles.

 Oui, tout est en ordre il nattend plus que le grand moment avec impatience  rpondit une autre voix cache.

 Et ici, comment a se prsente ?  senquit linconnu au couvre-chef.

 Tout aussi bien, je pense, assura la premire voix. Aux dernires nouvelles Ragnar est la cellule 18 

Un court silence sinstalla.

 Et quand nous laurons libr ? Tout sera l comme prvu aussi ? 

La deuxime voix reprit la parole.

 Ne tinquite donc pas ! Tout est en place et Ragnar naura qu se laisser conduire. Quand il aura retrouv sa libert, il sera comme un vrai coq en pte 

Dans sa cachette prcaire, Bafmar sentit son cur battre la chamade, car ce nom il ne pouvait lignorer. Ragnar Agnuson, dit Ragnar le Fou, tait un bandit la renomme noire et terrible dont tout le monde connaissait lhistoire. Il tait le leader dune bande bien structure de rengats qui avait, sous sa direction, perptr des exactions en tout genre, allant de lattaque de fourgons en passant par le vol organis et mme le meurtre sans scrupule. Peu de temps avant cette soire, il avait t apprhend, suite une erreur grossire et impardonnable dun de ses sujets, ce qui avait rsult en une arrestation tumultueuse qui finit par le faire atterrir dans les geles de Castelvent o il tait maintenant en train de croupir. Le jeune elfe nen croyait pas ses oreilles : ces hommes prparaient son vasion ! Bafmar coutait discrtement, la tte pleine de questions, ralisant le danger quil courait. La sueur sempara de tout son corps et une certaine frayeur le parcourut des pieds la tte. Il dcida alors de faire demi-tour en prenant nettement plus de prcautions, chaque marche de lescalier paraissant tre une preuve en soi.

Il arriva lavant-dernire quand il entendit le mouvement dun des hommes venant dans sa direction. Il se plaqua contre le mur, la paume des mains entirement moite, sapprtant chaque instant tre dcouvert. Il vit soudainement lombre du visiteur se dessiner et ne parvint mme plus avaler la moindre goutte de salive. Linconnu sarrta, se pencha pour prendre un objet dans un sac que Bafmar navait pas remarqu son entre et qui gisait sur le sol. Lorsquil eut trouv ce quil cherchait, il repartit dans la pice abandonne laissant lelfe ptrifi sur son escalier. Bafmar attendit encore un peu, puis continua sa marche vers la sortie. Aprs avoir ouvert la porte, il se retrouva enfin lextrieur et lair frais qui lassaillit semblait le plus beau des cadeaux quil reut cette nuit-l.  Il ne se fit pas prier et, sans demander son reste, partit dun pas rapide vers la ville. Il devait tout prix en parler aux autorits car, comme tout le monde le savait, Ragnar allait tre transfr sous peu la prison de lle des Mille Vents, endroit dsertique, loin des ctes du sud de Darkob o les bandits de la rputation du Fou sjournaient indfiniment et do personne ne schappait. Il devait agir vite !

Les torches du couloir faisaient vaciller leurs flammes telles despigles feux-follets qui dansaient joyeusement dans la fracheur de la nuit, crant des ombres qui stendaient le long des murs comme dintrigants fantmes insaisissables. Sa marche glissait dans un bruissement de corde tresse qui raclait la pierre chaque fois que ses sandales touchaient le sol. Il avanait dune allure dcide, sans trop se presser, et passa un bon nombre de portes avant douvrir lune delles. La pice quil investit de sa prsence stalait en longueur, claire par quelques candlabres qui diffusaient une douce lumire. Au centre, une lourde table de bois verni tait accompagne dune dizaine de chaises, alors quau fond, un petit bureau se tenait blotti dans un coin. Quelques fentres marquaient un des longs murs intervalles rguliers, gardant la noirceur de la nuit comme seule dcoration. Arriv au bout de la salle, il sinstalla au secrtaire et sempara dun morceau de parchemin dont il coupa une minuscule partie. Aprs quoi, il se saisit dune plume darak dont il trempa la pointe acre dans un encrier de verre poli. Il commena alors, avec prcision, crire son message, lextrmit du calamus grattant la surface du papier un rythme lent et rgulier. Quand il eut termin sa missive, il prit la prcaution de scher lencre encore humide et roula le fragment en un fin tube quil serra fermement avec un fil solide. Ses pas le dirigrent ensuite vers une colonne de cages place un autre coin de la pice. Il libra lune des prisons miniatures en bambous et, dlicatement, en sortit un uzard qui ne marqua aucune crainte. Ce petit oiseau au plumage sombre tait utilis rgulirement comme messager du fait de sa grande rsistance leffort et aux nombreuses heures de vol quil faisait sans se fatiguer. Parfois mme, certains sen servaient pour convoyer de menus paquets sur de courtes distances : cest ainsi que des objets de toute sorte, des plus simples aux plus prcieux, traversaient le ciel linsu des ventuels passants.

Lorsque le volatile fut scuris entre ses paumes, il attacha, lune de ses pattes, son message quil avait soigneusement crit. Il prit la direction dune des fentres quil ouvrit, laissant lair froid sengouffrer dans la pice et faire danser les flammes des bougies. Il tendit les mains vers la nuit, puis, dun geste souple, lana doucement lanimal qui se mit fendre lobscurit jusqu se confondre avec elle et disparatre compltement.



Il avait rarement parcouru la ville aussi rapidement et les raisons qui le poussaient un tel engouement taient tout fait louables. Par contre, il se demandait comment la nouvelle allait tre accueillie par le garde en faction. Bafmar avait dj pens et repens cent fois ce dont il venait dtre tmoin, mais hsitait encore sur la manire de commencer son rcit auprs des autorits. Ctait bien la premire fois de sa vie quil devait affronter une pareille situation, la perspective de cette preuve ne le rjouissant pas trop. Atteignant lentre de Castelvent, il sengouffra dun pas dcid dans le poste de garde o un sergent semblait plus sennuyer qutre motiv par son travail. Il regarda arriver lelfe avec intrt comme si cette visite tait un heureux changement dans la monotonie de sa nuit.

 Bonsoir !  fit le militaire dun ton faussement enthousiaste.  Que puis-je faire pour vous ? 

 Je voudrais parler la personne haute grade qui est de garde sil vous plat , sexclama Bafmar peu convaincant.

Lautre le regarda suspicieusement, haussant les sourcils dtonnement.

 Vous voulez parler au Capitaine ?  demanda-t-il comme si la requte tait des plus farfelues.

 Exactement  acquiesa Bafmar.

 Et quelle est la raison dune telle demande particulire ?  fit le sergent incrdule sur un air tint de rprobation.

 Je dois linformer de faits trs importants et de la plus haute urgence, cela en priv  rpondit lelfe rapidement vitant la moindre hsitation qui pourrait briser son courage.

Le militaire le toisa dun regard presque moqueur avant de continuer.

 Des vnements de la plus haute importance dites-vous, fit-il sarcastique, et pouvez-vous men dire plus ?

 Dsol, reprit Bafmar sur sa lance, mais je dois imprativement parler votre capitaine et lui seul. Je vous en prie, cest rellement trs important. Je vous le demande 

Le sergent continua le fixer du regard entre hsitation et envie de le rejeter comme un intrus indsirable. Finalement, il sembla prendre sa dcision.

 Trs bien ! Comme vous voulez, mais je vous prviens, fit-il sur un ton menaant, vous avez intrt ce que ce soit rellement srieux, car si vous drangez le capitaine pour des btises vous risquez de rester un peu au frais afin de vous remettre les ides en place ! 

Le garde attendit encore quelques instants comme pour faire changer lelfe davis mais, voyant quil ne semblait pas opter pour un tel choix, il abandonna sa table et passa dans la pice juste ct. Il y resta un court moment avant de revenir et dinviter froidement Bafmar y entrer.

Lendroit tait sobre et refltait de toute vidence lhumeur militaire : murs de pierres nues, quelques meubles dun rustique accentu, aucune dcoration joviale. Seule une carte de la rgion apportait un peu de gaiet lensemble bien que ses couleurs se soient affadies avec le temps ou par ennui. Le capitaine tait assis son bureau, un tas de papiers devant lui et lisant un document quil ne quitta pas des yeux. Bafmar savait pertinemment quil avait conscience de sa prsence, mais voulait montrer par cette attitude que la conversation commencerait au moment o il le dciderait. Cela ne trana pas trop avant quil ne dpose la feuille sur la table parmi toutes les autres et ne fixe le jeune elfe.

 H bien mon jeune ami, je vous coute, quavez-vous de si important me dire en cette nuit calme, et comment vous appelez-vous tout dabord 

 Bafmar Hox, capitaine 

 Bafmar Hox ?  fit lautre pas visiblement surpris  Vous ne travaillez pas pour Alnor Farax ? 

 En effet capitaine, cest mon patron 

 Je vois, je vois . H bien Monsieur Hox, quest-ce qui vous amne ? 

Bafmar prit son courage deux mains et, avant que lhsitation ne sempare de lui, il se lana dans son rcit sans omettre aucun dtail et sans pratiquement pas sarrter de peur de ne pouvoir continuer ou dhsiter. Lorsquil eut termin, le capitaine le regardait toujours de son regard fixe et srieux. Puis, soudainement, celui-ci se mit rire sourdement.

 Monsieur Hox, fit-il presque amicalement, vous avez pris la peine de venir jusqu moi en pleine nuit pour me faire part dune tentative dvasion de Ragnar le Fou ? 

Lelfe resta plant sur place, ne sachant plus trop ce quil devait faire ou dire, et ses lvres firent de petits mouvements comme sil voulait parler, mais aucun mot ne put sortir.

 Savez-vous, Monsieur Hox, combien de personnes ce jour souhaiteraient ardemment aider le Fou schapper ? 

Lelfe resta toujours muet, comme ptrifi.

 Un trs grand nombre, Monsieur Hox, croyez-moi. Et si tous ceux qui taient tmoins de scnes telles que celle dont vous me faites part devaient venir me trouver, alors, je peux vous assurer que mes nuits seraient nettement plus agites. 

Malgr sa bienveillance, Bafmar sentait que sa prsence tait de moins en moins dsirable et que visiblement il drangeait par sa visite impromptue la raison futile.

 Mais, bredouilla lelfe, ils semblaient tellement sr deux et les choses taient tellement prpares dans les dtails que 

Le capitaine ne le laissa pas terminer.

 Monsieur Hox, je vous en prie, je suis certain que vous me dites la vrit et certain que vos dires ne sont pas ceux de quelquun qui veut se rendre intressant. Malgr tout, je vous prie de me croire quand je vous dis que ce genre de situation se passe rgulirement, que ce soit avec Ragnar ou tout autre dtenu. De plus, le Fou et sa rputation ont attis tous les esprits et chacun de ses comparses rve certainement en ce moment dun tel acte. Ensuite, Monsieur Hox, et sans trahir un secret dont je ne peux vous mettre au courant, sachez que les prcautions qui ont t prises concernant la dtention de Ragnar, ainsi que son transport, sont tout fait exceptionnelles et mme uniques !  dit-il avec fiert avant de continuer.

 Monsieur Hox ! Rentrez en toute quitude chez vous, passez une bonne nuit, oubliez un peu tout cela ou gardez cela comme un souvenir dune nuit particulire et soyez sr que Ragnar le Fou passera de sa prison celle des Mille Vents sans encombre et sans lintervention de ses sbires car, encore une fois, lorsquils verront ce quon a rserv notre  hte de marque , je pense quils comprendront que leurs espoirs sont rellement vains.

Un silence sinstalla de nouveau, Bafmar comprenant que la conversation sarrterait l et quil tait inutile de vouloir pousser plus loin lentretien.

 Autre chose Monsieur Hox ?  senquit-il sarcastique.

 Non, capitaine  rpondit Bafmar presque gn.

 Bonne nuit alors et soyez prudent 

Sur ce, Bafmar salua le capitaine, tourna les talons et sortit du poste de garde comme un enfant pris en flagrant dlit de vol ltalage. Rest seul, le grad fixait un point imaginaire devant lui, tortillant machinalement sa moustache.

Le manteau noir de la nuit avait recouvert les montagnes depuis longtemps et les nuages qui couvraient, comme par pudeur, la lune nue dune robe phmre, paississaient encore plus cette atmosphre obscure. Un visiteur qui aurait eu la capacit de voler aurait pu nanmoins remarquer de son site dobservation privilgi, une tache rougetre qui dnotait dans cette noirceur quasi totale. En sapprochant, il aurait pu alors dcouvrir un petit feu de bois qui crpitait en toute quitude, les flammes lchant doucement les branches qui le composaient, une agrable chaleur se diffusant tout autour. Un camp de fortune avait t install dans ce recoin, labri des regards, une tente servant de refuge. Prs de ltre improvis, un homme tait assis en tailleur, envelopp dans son pais vtement qui lui tenait chaud par cette nuit frache. Il fixait les braises comme pour y trouver une source dinspiration ou un moyen quelconque de se vider lesprit de contrarits passagres. Tout tait calme et impassible, seuls quelques crpitements ponctuaient ce moment de srnit. Un lger bruit attira soudainement lattention de linconnu, quelque chose qui se dtachait de latmosphre ambiante. Il ne lui fallut que quelques instants pour en dcouvrir lorigine : bien que difficilement discernable, il remarqua une ombre qui passait rapidement dans le ciel et qui virevoltait avec grce. Juste le temps quun nuage dnude une parcelle de lune et il vit un oiseau sapprocher en douceur pour finalement se poser non loin de lui, ses ailes brassant lair avec dlicatesse. Lhomme se leva et savana vers le volatile qui se laissa prendre sans la moindre hsitation. La petite missive quil transportait lui fut enleve avec prcaution. Le quidam dficela le morceau de parchemin quil dplia promptement. Son visage se marqua de quelques traits inquiets car les mots quil lisait ntaient pas de meilleur augure.

Attend toujours livre. Pas arriv. Problme messager ?


Chapitre 6 : Cellule 18

Lair frais tait comme un linceul annonciateur de la mort prochaine de celui qui ne ressortirait jamais dun tel endroit. Lunique source de lumire provenait dune fentre minuscule au fond de la cellule, et, comme si cela tait encore de trop, cette ouverture cyclopenne tait de plus dcoupe par de gros barreaux solidement ancrs dans les murs pais. Lhumidit sen donnait cur joie au travers des lourdes pierres. Par temps de pluie, des gouttes transpiraient doucement des parois pour venir sclater avec bonheur sur le sol dans lindiffrence totale du visiteur. Le long dun autre flanc, un lit sommaire compos dune planche de bois vermoulue et dune paillasse dont lutilisation semblait avoir t pousse l'extrme offrait un maigre rconfort dans ce lieu triste et suicidaire. Ctait l que Ragnar Agnuson tait assis, le regard fix au loin, triturant machinalement un brin de paille quil avait vol son improbable couchette. Lhomme avait une musculature imposante et ses vtements en guenilles soulignaient encore plus celle-ci. Mais ctait son visage qui impressionnait car il refltait une duret et une intransigeance vidente. Son crne ras, ainsi que ses traits coups au couteau, faisait de lui un personnage quil tait impossible dignorer et doublier ds la premire rencontre. A son facis charismatique sajoutaient des yeux dune clart hypnotique qui donnaient limpression de transpercer ceux qui osaient sadresser lui.

Il tait arriv l quelques jours auparavant et, depuis lors, ne cessait de repenser tous ces vnements qui ly avaient amen. Il pouvait compter sur ses troupes comme si elles taient sa propre famille. Ses succs passs avaient t majoritairement dus son extraordinaire force de caractre autant que sa manire de diriger ses hommes et manier les armes. Les risques insenss quil prit souvent, lui valut le surnom de  Ragnar le Fou . Sa rputation ntait donc plus faire et les rumeurs les plus folles concernant ses richesses faisaient partie des histoires que lon racontait aux enfants. Ceux-ci restaient merveills la vision de trsors fabuleux mais, au fond deux-mmes, gardaient une certaine peur lide du personnage sanguinaire quil reprsentait.

Perdu dans ses penses, Ragnar ne pouvait comprendre comment une telle chose avait pu arriver et comment une erreur aussi grossire fut possible. Un de ses sbires aurait-il conclu un pacte quelconque en change de sa tte ? Ctait une option probable bien quil fut toujours un chef magnanime et plutt gnreux. Non. Il devait y avoir une autre raison quil ne pouvait pour linstant simaginer. Si une tratrise tait la base de sa situation actuelle, linstigateur navait plus quune seule solution : devenir dfinitivement invisible. Cet acte ne resterait pas impuni. Son fil de rflexion fut soudainement bris par une certaine agitation qui rgna dans le couloir, jusquau moment o il entendit une cl tre insre dans la serrure et tourner avec un peu de difficult accompagne de quelques cliquetis fatigus. La porte souvrit alors dans des grincements rprobateurs et un militaire haut grad fit son apparition. Il se dirigea vers Ragnar, laissant derrire lui trois gardes dans le passage. Le capitaine se planta quelques mtres du prisonnier et le fixa de son regard noir.

 Alors le Fou, comment trouves-tu la chambre que je tai rserve dans mon auberge ?  dit-il sarcastique souhait.

Ragnar le regardait tout aussi fixement, ses yeux clairs ptillants de malice, son visage ne marquant aucune motion.

 Cest assez confortable capitaine, cest trs gentil de prendre soin de moi, mais ct cuisine je pense que le cuistot peut mieux faire. 

Lautre le toisa de ses deux mtres, un trs lger rictus au coin des lvres.

 Amuse-toi Ragnar, amuse-toi. Dici peu tu riras moins, car je peux tassurer que ton logement aux Mille Vents sera encore moins agrable et tu me regretteras 

Le prisonnier, toujours imperturbable, continua jouer avec son brin de paille tout en ne lchant pas le capitaine du regard.

 Ca ne me fait pas peur capitaine et puis, dit-il en laissant traner la fin de sa phrase, qui sait ! Dici l on sera peut-tre venu me dlivrer ! 

Il ajouta ses dires un lger sourire provocateur qui ne passa pas inaperu. Le capitaine se mit rire de bon cur puis le dvisagea de nouveau srieusement.

 Tu ne vas quand mme pas esprer que tes comparses viennent te dlivrer en chemin, le Fou ! Allons, un peu de srieux ! Tu es un invit de marque et on ne va pas te laisser partir comme un vulgaire prisonnier ! 

Ragnar garda toujours son calme comme si rien ne pouvait latteindre et rpondit dune voix tranquille et pause.

 Je me doute bien capitaine, mais tu ne sais pas ce dont mes hommes sont capables surtout pour me rcuprer. Ils savent quoi faire ne tinquite pas 

Le militaire eut un petit sourire de faade qui trahit un nervement naissant, ses traits marquant un durcissement vident.

 Mais je ne minquite pas Ragnar, je ne minquite pas le moins du monde. Mais je vais juste te dire une chose alors : si tes amis sont prts tout pour te rcuprer, ils ont intrt apprendre voler. Trs vite ! 

Sur ce, les deux hommes se fixrent tels deux lutteurs deux doigts de striper et, aprs un court moment, le capitaine fit demi-tour, disparaissant dans le couloir, la porte se refermant dans un bruit sourd qui rsonna dans la cellule. Ragnar laiss seul se rfugia une nouvelle fois dans ses penses la suite de cette conversation.

Voler, se dit-il, tait en effet une option. Il savait que les prisonniers taient majoritairement transports par la route dans les cas les plus courants : pour le grand banditisme, on offrait un service spcial par les airs. Le transvortex tait une sorte de grosse baudruche flanque dune large nacelle. Sa force motrice tait donne par dimposantes boules de verre cristallin dans lesquelles un liquide magique permettait de faire flotter lensemble et traverser les cieux. Donc, comme le pensait maintenant Ragnar, il nallait pas chapper la rgle et on comptait bien lemmener vers lle des Mille Vents par ce dirigeable aux sources surnaturelles. Qu cela ne tienne ! Ses troupes avaient assez dexprience et de moyens pour prvoir une telle attaque, dut-elle tre faite par le ciel.

 On verra bien qui aura raison , fit-il, marmonnant ses quelques mots entre les lvres et remarquant quil avait perdu son ftu.



Le visage dIshtar marquait une inquitude vidente, car depuis quAgenus tait entr dans son tude prive et quil lui avait relat les vnements de la journe prcdente, seule la contrarit habitait son esprit. Ils taient tous deux assis, face face, le patriarche derrire son bureau couvert dune multitude dobjets sans nanmoins paratre dsordonn, et le mage dans un fauteuil au confort certain. La pice, bien que de dimensions correctes, comprenait un grand nombre de bibliothques arborant firement leurs contenus.

 Agenus, dit-il, cela est en effet des plus dplaisant et je comprends ton inquitude qui maintenant est galement la mienne ,

celui auquel il sadressait soupira doucement avant de rpondre.

 Je ne sais trop quoi penser, Ishtar, et je dois tavouer que je naurais jamais cru devoir faire face une telle situation. Je sais, bien sr, ce quil me reste faire, mais malgr tout, jai encore peine y croire .

 Et quand penses-tu te mettre en chemin ? 

Agenus hsita un instant, puis continua.

 En fait, Ishtar, et bien que je connaisse les rgles, je voulais te parler dune autre possibilit que mon propre dpart .

Le patriarche le regarda, piqu par la curiosit.

 Je tcoute, que veux-tu dire ? 

 H bien, je voudrais confier cette mission Akteron pour de multiples raisons. D'une part, ma confiance en lui est totale et je pense que cela est indiscutable. De plus, en tant quelfe, je sais que son instinct le guidera sans problme. Lautre raison principale est que ces vnements ne me disent rien qui vaille et jai de gros pressentiments quant ce quils pourraient annoncer. Aussi, jaimerais insister sur le fait que ma prsence ici sera certainement plus utile et plus scurisante que sur les routes .

Le patriarche se tapota le menton de lindex de la main droite tout en coutant Agenus. Le silence prit ses quartiers pendant un moment, puis le vieil homme finit par rpondre aprs mres rflexions.

 Tu penses donc vraiment que le rveil du Khal Madra et ton cambrioleur sont lis ? 

Agenus haussa lgrement les paules, dubitatif.

 Je le pense, oui. Par contre, je nen suis pas certain mais, vu le danger que cela reprsente, je ne veux prendre aucun risque. Tu vois, cette visite est plus que troublante comme je viens de te lexpliquer et quelque chose me drange normment dans cette suite dvnements. En plus, et mme si cela te paratra anodin, nous avons aussi depuis quelques jours le fameux Ragnar Agnuson dans nos murs, ou plutt entre ceux de la prison .

 Et alors ?  demanda lautre tonn.

 Alors ? Cela fait beaucoup dvnements inquitants en quelques jours et moi je ne suis pas du tout rassur 

Le patriarche, maintenant fig dans son sige, regardait son ami et collgue cherchant la rponse approprie tout en marquant encore son hsitation.

 Je ne vois pas ce que Ragnar aurait voir avec le Khal Madra. Par contre, ton visiteur, la limite, je pourrais encore le concevoir .

 Je sais, Ishtar, mais cest quelque chose que je sens et il se passe des choses dont je ne comprends pas les tenants et aboutissants. Cest difficile expliquer, mais je te demande de me faire confiance, cest tout. Tu connais mon lien au Khal Madra et cest justement chez moi quun cambrioleur, qui ne vole rien, jinsiste, me rend visite. Non, Ishtar, je tassure je naime pas a du tout. 

Agenus stait maintenant lev et faisait les cent pas dans le bureau par pur nervement, mais aussi avec une forte dose danxit.

 Bien ! annona soudainement le haut dignitaire, son verdict finalement pris  Je taccorde que tout ceci est en effet trange et je pense aussi quAkteron sera le convoyeur idal pour cela. Ainsi donc, tu pourras rester Castelvent afin dapprofondir toute cette histoire et y voir un peu plus clair. Tu comptes aller voir le Pre Elias cet aprs-midi ? 

 Oui, le plus tt sera le mieux et la route sera longue. Jattendais ton accord avant de donner tous les dtails Akteron. Jespre que je ne vais pas trop bousculer sa propre vie, bien que, connaissant mon ami, il y fera face sans hsitation .

 Parfait, alors ! conclut Ishtar.  Je te laisse donc agir ta guise et donne-moi des nouvelles aussi tt que tu trouves le moindre indice de quoi que ce soit .

Agenus fit un petit geste de la tte par approbation et, aprs quelques salutations dusage, quitta le btiment pour retrouver au plus vite lelfe. Ils devaient tous deux se rendre lAbbaye dAgas le plus rapidement possible.

Le balafr chevauchait son cheval sans trop de prcipitations car il avait un peu de temps avant son rendez-vous. Le soleil ntait pas encore au znith et il sapprochait du village dAlteroc en direction des Montagnes bleues quand il remarqua devant lui un lger nuage de poussire dans lequel deux cavaliers se dplaaient. Lun des deux ntait autre que le mage de Castelvent qui avait eu le plaisir dune visite surprise. Lopration avec la rune stait passe sans encombre et Larsen, son jeune apprenti, avait fait son travail comme demand. Il tait au dbut de sa vie dhomme, mais pour ses seize ans il avait une maturit qui plaisait beaucoup Uther ce qui lui donnait beaucoup despoirs quant son avenir et sa renomme. Il avait certainement beaucoup apprendre mais, jusqu prsent, il stait montr la hauteur. Il les dpassa tranquillement, sans prter la moindre attention, sauf ses yeux inquisiteurs qui ne manqurent pas de discerner les caractristiques videntes du compagnon de route du vieillard. Que faisait-il donc avec cet elfe, se demanda-t-il perplexe.

Le chemin quil suivit quitta lentement les vertes campagnes pour arriver doucement dans cette rgion montagneuse quil connaissait bien pour lavoir traverse en tout sens. Uther ntait pas devenu un rengat par choix personnel, mais simplement par les alas de la vie qui firent de lui ce quil tait aujourdhui. Laiss pour compte sa naissance dans une famille daccueil de Baie-du-Nord qui se servit de lui comme un vritable petit esclave et souffre-douleur de tous, il prit patience jusquau jour o il sentit le moment venu de faire un nouveau pas dans son existence dadolescent malchanceux. Cest l quune nuit, il abandonna la maisonne endormie en schappant par la fentre de la chambre. Il atterrit doucement dans lherbe pour ne faire aucun bruit et disparut dans la pnombre. Il se transforma en vagabond, qumandant sa pitance de village en village, sloignant peu peu de lenfer quil avait vcu. Jusquau jour o il fut recueilli par une bande de jeunes dsuvrs qui devinrent sa nouvelle famille et son refuge protecteur. Au fil des mois et des annes, il se forgea une solide mauvaise rputation et atteint un statut dhomme de main recherch pour son savoir-faire et sa pugnacit, honorant ses contrats avec panache et discrtion.

Celui qui lattendait maintenant, ntait pas un commanditaire comme les autres et il souponnait que leffraction du jour prcdent avait beaucoup plus de signification quil ny paraissait de prime abord. Cette mission avait sembl trop simple, ayant mme ainsi piqu son attention au vif, mais, comme toujours, le client est le seul dcideur et il ntait pas mme de juger quoi que ce soit. Limportant tait largent que cela lui procurait et il se doutait quici il y avait beaucoup plus gagner quune bourse et quelques pices dor tintantes et trbuchantes. Il zigzagua un moment travers routes et pins pour finalement atteindre le lieu dit le Roc du Prtre. Il y posa pied, attacha solidement le cheval un arbre et se faufila ensuite dans la fort, se glissant telle une ombre parmi les branches avant darriver son point de rendez-vous. Lhomme lattendait, toujours couvert de son long manteau et de cette large capuche qui lui cachait une grande partie du visage.

 Uther ! sexclama-t-il  Heureux de te voir lheure 

 Vous me connaissez ! rpondit simplement le balafr.

 En effet, tu es toujours ponctuel et efficace, je dois lavouer. La mission fut russie, je suppose ? 

 Oui, Larsen a fait son boulot comme prvu et tout a t fait comme vous aviez demand .

 Parfait ! fit lautre enjou  Et la rune ? 

 Aucun problme, elle a fait ce quil fallait .

 Excellent !

Uther entendit son interlocuteur prendre une longue respiration avant de continuer.

 Jai autre chose te demander mon ami, car certains faits se sont produits, plutt dsagrables et inattendus, et jaurais donc besoin de ton aide une nouvelle fois 

Uther haussa lgrement les paules.

 Pas de problme, tant que vous payez je suis votre homme 

 Tu sais que tu nas pas tinquiter sur ce point. Bien ! Alors, voil : jai besoin que tu me rcupres un objet, un livre plus prcisment. Je lai malencontreusement gar et jy tiens normment 

Le balafr le regarda, un peu interloqu par cette demande qui tenait plus de la livraison que dune vritable mission comme il en avait lhabitude.

 Et quel est le problme ? Si vous vous adressez moi pour cela ce nest certainement pas comme livreur ? 

 En effet, mon ami, en effet  fit lautre un peu damusement dans la voix avant de poursuivre.

 Je ne me permettrais jamais dutiliser tes riches capacits pour simplement faire du transport littraire ! Loin de moi cette ide.  Non. En fait, vois-tu, javais confi un ouvrage extrmement important un elfe qui je faisais confiance et qui, de toute vidence, a d sgarer, car le livre nest jamais arriv destination 

Lhomme au manteau laissant le silence sinstaller et il ne fallut que peu de temps Uther pour comprendre o il voulait en venir.

 Et donc vous voulez que je retrouve le livre et que je fasse comprendre votre elfe de ne plus recommencer ? 

 Exactement, tu as tout compris. Bien que, en ce qui concerne lelfe, il est possible que ton travail soit dj avanc. Tu devras simplement vrifier cela une fois sur place 

Uther resta un instant sans parler bien que sa dcision ft dj prise.

 Daccord, je men occupe 

 Bien ! rpondit lautre rjoui  Alors coute, voici tous les dtails dont tu as besoin .

Alteroc ntait qu quelques lieues de Castelvent et ce faisant, Matre DOgan et Akteron ne prirent que peu de temps avant datteindre le village et lAbbaye dAgas. Cette construction sacre semblait insensible aux attaques temporelles et aux vicissitudes de la vie. Il avait travers plusieurs centaines dannes sans pratiquement perdre de sa structure et de sa beaut naturelle. Pourtant, plusieurs occasions, il fut reconstruit dans certaines parties, dautres ayant, elles, rsist firement lors de la Guerre des Mages. Aujourdhui ldifice religieux abritait une communaut de prtres peu nombreux qui perptuaient une tradition sculaire, leurs pouvoirs et les dons entretenus avec ferveur. La faade lance de pierres grises vers laquelle ils se dirigeaient tait imposante, paraissant mme inbranlable. La porte massive en bois de la rgion, srigeait comme un rempart prt repousser tout intrus sans laisser la moindre chance. Quelques hautes fentres troites montraient avec fiert leurs vitraux multicolores qui jouaient avec le soleil. Au centre de la btisse, la tour dans laquelle une norme cloche stait rfugie pointait vers la vote cleste, son couvre-chef de tuiles comme un signe envers les cieux. Les deux visiteurs sapprochrent des battants de laccs principal dans laquelle une plus petite porte se dcoupait et laquelle Matre DOgan frappa. Il ne fallut que quelques instants pour quun saint homme en bure apparaisse, accueillant le mage et lelfe avec enthousiasme. Ctait le pre Elias, un ami de longue date dAgenus, un prtre bedonnant de taille trs moyenne, au regard ptillant toujours en veil, avec lequel le thaumaturge avait partag un nombre incalculable de souvenirs et de moments amicaux inoubliables.

 Entrez mes amis , leur dit-il en les invitant dans le couloir dentre la fracheur agrable qui stendait devant eux. Une fois lintrieur il leur fit signe de le suivre et les emmena dans une pice aux armoires emplies de livres, au centre de laquelle trnait une table agrmente de quelques candlabres. Lendroit avait une atmosphre de recueillement imposante et chacun des visiteurs sentait comme un bien-tre qui semblait maner de labbaye elle-mme.

 Heureux de ta visite Agenus, cest toujours un plaisir. Que puis-je donc faire pour toi ?  demanda-t-il tout en jetant rgulirement de petits regards discrets vers lelfe.

 Je te prsente Akteron  commena le mage en ajoutant un geste de la main ses dires.

 Sois le bienvenu dans cette abbaye Akteron et considre dj cette maison comme la tienne  rtorqua amicalement le prtre.

Le visiteur de Mirghandar le remercia dun mouvement de tte et Agenus reprit la conversation pour en arriver directement aux faits.

 Pre Elias je serai direct car jai peu de temps et tout prambule est inutile. Il y a trs longtemps dj, un objet a t confi ta communaut et il lui a t demand de le garder jusquau jour o nous viendrions te le rclamer. Les circonstances sont telles que je viens, ce jour, te demander de me le rendre

Le prtre le regarda, les yeux mlant inquitude et tonnement, mais ne discuta pas la demande qui lui tait faite.

 Trs bien Agenus, il tappartient bien sr et je vais te le remettre comme tu le dsires.

Le mage eut un lger sourire et le prtre poursuivit, indiquant la porte de la main.

 Venez donc avec moi, nous allons juste ct 

Sur ce, ils suivirent le prtre qui sortit en direction dune autre pice se trouvant directement en face de celle quils venaient tous trois de quitter. Elle contenait, elle aussi, de nombreuses armoires emplies dcrits en tout genre, le mobilier presque une copie conforme du prcdent.

 Encore un instant  leur demanda lhomme de foi dune voix douce et pause.

Il porta ses pas vers une des bibliothques qui comportait deux portes vitres fermes cl. Il extirpa cette dernire dune poche et ouvrit les deux battants. Dune main dcide, Il choisit prcisment lun des livres et se dirigea ensuite vers une armoire flanque dans un coin. Agenus et Akteron le talonnrent discrtement jusqu ce que le religieux se fige sur place. Il dposa lindex de la main droite sur la tranche de louvrage quil gardait fermement et fit un rapide de va-et-vient du doigt en prononant des mots pratiquement inaudibles. Un court instant se passa dans un silence presque entier quand, soudainement, le pourtour de papier commena briller dun lger halo dor. Le Pre Elias enleva un des tomes de la seconde tagre et le remplaa par celui quil tenait. Ses deux visiteurs suivirent chaque geste avec intrt et respect, leurs penses tout coup interrompues par un bruit de pierres qui se fit entendre, comme un grondement sourd plutt incongru dans cet endroit de calme et de recueillement. La bibliothque se mit alors en mouvement, accompagne du pan de mur contre lequel elle tait appuye, telle une porte cache aux yeux de tous. Louverture laissa entrevoir un passage sombre dans lequel le prtre sengouffra, semparant dune torche place mme la paroi rocheuse, quil embrasa par un signe magique rapide.

 Attendez-moi ici  dit-il, et disparut dans les profondeurs de labbaye.

Ses pas rsonnrent avec discrtion et laura lumineuse qui lentourait svapora avec lui au dtour du couloir.

 Cet endroit a bien des secrets dirait-on  sexclama lelfe.

 Tu ne peux pas timaginer Akteron ! Mais sache une chose : ta prsence ici prouve quel point le pre Elias a autant confiance en toi quen moi. Ne loublie jamais. A partir de maintenant tu pourras venir le voir en cas de besoin, en toute franchise et sans jamais rien lui cacher 

Lelfe sembla trs satisfait et honor de cette confiance quon lui tmoignait une nouvelle fois.

Je le reconnais Agenus et jen suis flatt, je men souviendrai dit-il juste avant que le religieux ne rapparaisse un conteneur en bois dans une main.

 Voil ! annona-t-il au mage en lui tendant la bote. Elle tait rectangulaire, dune trentaine de centimtres de long sur dix de hauteur, fabrique dans une essence noble et de conception parfaite. Sur le couvercle des sigles cabalistiques en or taient gravs et rehaussaient sans nul doute sa valeur. Agenus la prit et la plaa en scurit dans un petit sac quil avait souvent avec lui.

 Merci encore pour ton aide pre Elias  remercia-t-il le prtre chaleureusement en lui tenant fermement les mains entre les siennes.

 Tu sais que tu peux toujours compter sur moi, rpondit-il, mais jespre surtout que ta venue de ce jour nest pas annonciatrice de graves problmes 

Agenus ne put cacher son inquitude qui marquait son visage et tenta dtre le plus rassurant possible.

 Je lespre aussi, crois-le bien, et cest la raison pour laquelle je ferai le maximum pour tapporter de bonnes nouvelles lavenir 

Sur ces derniers mots, le Pre Elias remit les choses en place comme si rien ne venait de se passer et raccompagna ses htes lentre de labbaye. Lhomme et lelfe retrouvrent leurs montures quils enfourchrent et quittrent le prtre avec un ultime signe de la main.

 Une fois rentr, je texpliquerai ce que jattends de toi Akteron. Sois surtout trs prudent. Tous mes espoirs sont en toi et cette mission ne doit pas chouer 

Akteron le dvisagea un instant et comprit dans son regard toute limportance de ce quil lui demandait. Il ne pouvait pas connatre son avenir, mais il tait certain que ce qui lattendait serait difficile, voire prilleux, au risque dy perdre sa propre vie.

Les hautes colonnades entouraient lautel qui trnait au centre et grimpaient vers les arcs de votes qui se dessinaient une centaine de mtres. Les dalles de marbre noir recouvraient lentiret du sol, lenvahissant dune obscurit inquitante peine marque par quelques veines blanchtres qui osaient honteusement poindre dans limmensit de lensemble. Prs de la lourde vasque sculpte de ce lieu de dvotion, il se tenait agenouill, les mains poses sur le bord, perdu dans une mditation profonde. Seuls les cliquetis de quelques chanes berces par un souffle de vent ponctuaient le calme environnant. Lorsque le moment fut venu, il releva la tte et se remit doucement sur pieds. Sa taille tait impressionnante dpassant largement les deux mtres. Il tait vtu dpais vtements amples et soyeux, agrments de ce qui semblait tre une cape, fabrique dans la mme matire luxueuse, le tout dans des tons de jade sombre et rehauss dor qui lui confrait une prestance et une importance indniables. De ses manches, apparaissaient peine de longues mains osseuses, mais non dnues de force malgr tout. Mais surtout le visage et les yeux perants, dun noir insondable, donnaient cette sensation dsagrable tous ceux qui le rencontraient dtre mis nu et de ne pouvoir rien cacher. Lge tait difficile placer, mais la peau de parchemin trahissait de nombreuses annes de vie et dpreuves. Sur la tte il portait majestueusement une couronne finement cisele et orne de pierres prcieuses oscillant entre le rubis et le vermillon.

Lentement il fit demi-tour et se dirigea dun pas tonnamment alerte vers lentre principale du temple o deux gardes attendaient avec prestance, interdisant tout accs aux indsirables. Lorsquil arriva pratiquement leur hauteur, ils se saisirent dimposantes poignes pour tirer les deux lourds battants qui souvrirent avec une grce tonnante vu leur poids. Comme libre, la clart sengouffra lintrieur, ne se refltant mme pas sur le dallage et baigna ltre suprme dune chaleur ambiante teinte dodeurs de terres arides et dcuries proches. Il traversa la cour pour en rejoindre le centre o un serviteur patientait en habit dapparat. Il se plia crmonieusement devant son matre quelques instants.

 Votre monture vous attend, Matre  fit-il avec complaisance.

Il neut aucune rponse et le seigneur passa ses cts, ses pas lamenant en face de lincroyable bte. Ds le moment o le dragon le remarqua, ses yeux de jais semblrent briller de bonheur et lentement il abaissa la tte hauteur du sol. Le rgent sen approcha, bienveillant, lui caressant limposant front comme un simple animal domestique. La respiration du reptilien se fit plus saccade par le plaisir que ce geste lui apportait et ses cailles dun rouge sang furent comme prises de petits frissons invisibles sur ses dix mtres de long,. Sur le dos, une selle de cuir noble tait solidement attache autour du corps de la monture et attendait son propritaire.

 Tu es toujours aussi magnifique Akthir , dit-il presque tout bas.

Comme si le dragon le comprenait, il tourna lentement la tte et le regarda de ct. Le matre se dirigea vers les sangles quil attrapa fermement pour ensuite se projeter dun bon tonnement fort et lger afin datterrir sur lanimal qui ragit peine.

 Je pars vers la Citadelle dArgAhnon, annona-t-il dune voix forte et grave, je vais vrifier que tout est prt pour larrive de nos pensionnaires. Kadhar, je te laisse faire le ncessaire ici pendant mon absence 

Lhomme qui lavait accueilli se courba de nouveau pour acquiescer. Le matre se saisit des guides, lana un ordre clair et en une seule fois, le dragon se mit droit sur ses pattes, commena sa course, et senvola promptement une fois arriv au bout de la jete.

Assis au bar, la main agrippant fortement sa chopine comme une chose prcieuse, Bafmar coutait Agnor, forgeron de profession, ronchonner comme son habitude. Rgulirement il passait ses soires ici, au Pot de Bois, o il y retrouvait quelques amis autour de bires qui, comme par magie ou par taux dalcool un peu lev, allgeaient les esprits et faisaient disparatre les soucis de la journe. Barn, le patron, ntait pas le dernier offrir une tourne ses habitus ce qui, gnralement, crait des fins de beuveries bruyantes et animes avec des retours au bercail plutt difficiles. Ce soir l, Sigmur, un autre fidle du bistrot, commerant dans le domaine du fromage et fines dlicatesses, faisait partie du petit groupe et sen donnait aussi cur joie dans lart de titiller le forgeron.

 Tu nas qu changer de travail  dit Barn Agnor.

 Pah !  fit celui-ci  Changer de boulot ! Pas si facile. Et que veux-tu que je fasse ? 

Sigmur stouffa presque en avalant sa bire et rpondit un peu toussotant.

 Fais comme dhabitude ! Demande ta femme ! 

A cette remarque la petite assemble fut prise dun rire incontrlable lexception dAgnor qui poursuivit ses plaintes en haussant les paules. La conversation continuait battre son plein lorsque Bafmar vida dun trait le peu de bire qui lui restait et se mit debout prt reprendre la route.

 Tu pars dj ?  remarqua le patron de lauberge.

 Oui, Barn, demain jai un travail trs important et trs dlicat qui commence, alors je tiens tre plutt en forme .

Sigmur le regarda du coin de lil un rictus complice se profilant sur son visage.

 Et ce travail il naurait pas de petites oreilles pointues, de longs cheveux noirs et une jolie petite frimousse de jeune elfe mignonne comme tout ? 

Bafmar carquilla les yeux et se sentit rougir malgr lui, car il savait que son intrt pour Allia ntait pas inconnu et que ses amis ne manquaient jamais de le taquiner sur ce sujet. Il lavait rencontr lors de livraisons, quelques semaines auparavant et ds quil laperut sur le pas de la porte, il resta sans voix et son cur delfe semballa, port immdiatement par des sentiments quil ne put depuis ce jour ignorer. Il la revit ensuite quelques fois, en toute amiti, chacun deux probablement trop timide pour faire un vrai premier pas. Mais Castelvent beaucoup dyeux et leurs rendez-vous ne passrent pas inaperus ce qui, finalement, arriva aux oreilles de ses compagnons de taverne qui avaient un malin plaisir le lui rappeler.

 Pas du tout, interjeta lelfe comme pour se dfendre, je dois prparer un tissu particulier et pour lequel je ne peux faire absolument aucune erreur. Cest tout 

Les trois autres se regardrent comme des complices prts faire un mauvais coup, mais najoutrent rien de plus lembarras de Bafmar.

 Alors bonne nuit  lui fit Barn en ramassant sa chopine vide.

 Bonne nuit  rpondit lelfe en saluant lassemble dun geste de la main, se dirigeant ensuite vers la porte.

Lair frais de la nuit qui laccueillit lui procura un bien-tre soudain, non pas que leffet de lalcool eut disparu, mais son esprit sembla sclaircir soudainement. Il prit donc le chemin du retour, ses penses occupes par son ouvrage du lendemain. Il devait fabriquer un tissu en artazan, fibre rare et coteuse, dont seuls les riches notables pouvaient se payer le luxe. Latelier dAlnor, son patron, tait lun des trs rares pouvoir se targuer de faire de telles toffes, aussi, ctait non sans fiert que lelfe allait se mettre la tche plein dentrain. 

 Jajouterai aussi de petits motifs en fil dor, pensa-t-il, pour rehausser le liser et je pourrai aussi 

Il neut pas le temps de finir sa phrase car, au dtour dune ruelle, de grosses mains lempoignrent, le soulevant en un instant du sol et lemportant hors de la rue principale. Avant quil puisse faire quoi que ce soit, il se retrouva le dos plaqu contre le ventre de son agresseur, un bras lentourant fortement pour lempcher de bouger et la paume de lautre sur la bouche pour viter toute alerte. Deux autres malabars taient aussi plants devant lui, le toisant dun air menaant. Mme si lendroit tait peu clair, le peu de lumire qui dessinait leurs visages suffisait montrer leurs traits sournois. Son cur delfe commena taper frntiquement dans sa cage thoracique, pris de panique.  Que pouvaient-ils bien lui voler, part les quelques pauvres picettes quil avait en poche. Soudainement une pense lui traversa lesprit : ils allaient lobliger ouvrir latelier dAlnor pour y subtiliser la marchandise ! Quelle catastrophe ce serait et surtout les consquences pour son travail seraient dramatiques. Mais Bafmar se trompait et il le comprit rapidement lorsquun des trois bandits sadressa lui.

 Tiens, tiens ! fit-il machiavliquement Regardez donc qui nous avons l. Notre petit fouineur qui coute aux portes, ou dois-je dire, au plafond ? 

Les yeux de Bafmar montrrent alors une frayeur totale et il se doutait maintenant quil tait dans de mauvais draps.

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