Christiane Stefanski gourmande des mots des autres

Le 15 mai dernier Christiane Stefanski se produisait au Café "La Rue" à Molenbeek entourée de ses complices habituels, Stéphane Martini à la guitare, John Valcke à la contrebasse et Frank Wuyts au piano et au mélodica. Les petits lieux ont les inconvénients de leurs avantages comme par exemple ce contact étroit entre l'artiste et le public. Pour Christiane Stefanski c'est d'abord un inconvénient car il lui faut vaincre son angoisse viscérale de démarrer le  récital. Sa chanson d'entrée "Je cherche mon chemin" (Anne Sylvestre) l'aide justement à vaincre son trac (Mais moi je ne sais pas / Je ne sais pas / J'avance et je me bats / Mais moi je ne sais rien / Je ne sais rien / Je cherche mon chemin).

Une fois ce premier pas franchi, l'inconvénient se transforme progressivement un avantage pour la chanteuse qui captive rapidement ses auditeurs avec "Je chante, excuse-moi" également d'Anne Sylvestre et enregistré par Francesca Solleville puis  Isabelle Aubret (Tais-toi je sais tout ça / Tais-toi mais tais-toi / Moi je ne suis qu'une vivante / Avec un cœur qui se débat / Mais qui pense en avoir le droit / Et c'est pour ça que je chante / Écoute-moi !). L'art de l'interprète est de faire siens les mots et les notes des autres, un art que maîtrise parfaitement Stefanski comme l'illustre si bien "Mon chemin de mots" toujours d'Anne Sylvestre. Un art porté à un tel degré qu'on jugerait que "Les gens qui doutent" (Anne Sylvestre !) a été écrit par elle (J'aime les gens qui doutent / Qui trop souvent écoutent / Leur cœur se balancer / J'aime les gens qui disent / Et qui se contredisent / Et sans se dénoncer).

Si du côté des femmes Anne Sylvestre est très présente dans les choix de la chanteuse d'origine polonaise, Claude Semal est son auteur de prédilection du côté des hommes. De Semal donc, elle chante "Devenir vieux" (Apprend-on donc vraiment à assembler l'invraisemblable / A renier cent fois tous nos serments d'adolescent / Si le monde a changé pour moi je suis resté semblable / Ça doit être ça qu'on appelle devenir vieux). "La mort me hante" est un titre écrit à la fin des années 70 par Colette Magny sur une musique de Lino Léonardi. Retour d'Anne Sylvestre avec "Un mur pour pleurer" (On ne s'aime plus paraît-il / On dit que l'amour est fragile / On est très moderne on laisse sa liberté / Mais on fait les poches aussitôt le dos tourné / On est copain copain / On n'se raconte rien plus rien / Je cherche un mur pour pleurer / Je cherche un mur pour pleurer). La liégeoise choisit ensuite "Fais-moi du feu" de la romancière Suzanne Jacob qui avait représenté le Canada au Festival de Spa en 1970."Graine d'ananar" de Léo Ferré avait déjà été chanté lors de l'hommage que Marie-Noëlle Doutreluigne avait organisé à l'ULB en septembre dernier, voir Une Autre Chanson n° 103 (J'avais des copains / Qui mangeaient mon pain / Car le pain c'est fait / Pour êtr' partagé / Dans notr' société / C'est pas moi qui l'dis / Mais c'est Jésus-Christ / Un foutu bavard / A gueul' d'ananar).  

Si les notes bleues collent parfaitement au tempérament de Stefanski, l'humour lui sied fort bien avec une chanson comme "La complainte de la mère porteuse" de Christian Legreve et Marc Herouet (J'avais rêvé d'un enfant attachant / Qui en jouant s'écorche les genoux / Et qui revient en pleurant "Maman / Judas m'a pris mon joujou).

"I'm gonna sit right down" de Joe Young et Fred Ahlert a été adapté en wallon par Lefèbvre et dit plus ou moins ceci : J'vais m'asseoir à l'instant / Et m'écrire une lettre / Je f'rai semblant de croire / Qu'elle vient de toi. Après l'anglais c'est dans sa langue d'origine, le polonais, que Christiane chante "Taki pejzaz" de Schmidt et Konieczny.

Le titre suivant "J'attends" a été écrit et composé par Anne Sylvestre en 1998 (J'attends / Indestructiblement j'attends / Mon attente se modifie / Devient une philosophie / C'est mon yoga c'est mon bréviaire / Mon jogging et mon scapulaire / C'est mystérieux c'est exaltant / Je ne sais plus ce que pourtant / J'attends). Stefanski chante alors "Maintenant ou jamais" de Michèle Bernard (Arrête de dormir /On peut en mourir /Arrête de ronfler /Je n'sais pas siffler, arrête /De dire ça presse pas /Qui vivra verra /C'est maint'nant ou jamais /Qu'il faut s'aimer). Elle puise dans le répertoire de Damia et d'Edith Piaf avec "Tout fout l'camp" écrit par Raymond Asso sur une musique de Juel en 1939.

Elle reprend enfin "Chanson d'amours" de Michel Gilbert et Jacqueline Rosenfeld, membres fondateurs du GAM (Groupe Action Musicale), un mouvement des années 70 qui écrivait, composait et chantait des chansons de luttes et d'amours (J'ai mes amours et j'en décide / A moi l'désir, à moi d'saisir / A moi d'séduire / J'pourrai jamais m'faire à l'idée / Qu'l'amour soit fait pour me manquer / C'est bien trop bon, c'est bien trop gai / Pour s'en priver).

Devant le succès remporté et les rappels chaleureusement réclamés, Christiane Stefanski offre encore "I ain't got nobody and nobody cares for me" (un succès de Cab Calloway), "Ma petite chanson" (de Gaby Verlor et Robert Neil) popularisé par Bourvil et repris en chœur par le public (Qu'est-ce qu'elle a / Mais qu'est-ce qu'elle a donc / Ma p'tite chanson / Qu'est-ce qu'elle a / Mais qu'est-ce qu'elle n'a plus / Ma p'tite chanson / … qui n'te plaît plus) et enfin un blues qu'avait chanté autrefois la grande chanteuse de jazz Betty Smith. Après un tel récital on se prend à espérer un nouvel album depuis longtemps annoncé mais plusieurs fois reporté.

Et pourquoi pas un disque entièrement consacré à Anne Sylvestre ?

Ghislain Debailleul