Origines


Rahier : l'origine du nom


N.B. Le contenu de cette page correspond au premier chapitre du livre "Rahier. Seigneurs et paysans. 1. Des chevaliers aux sorcières" (voir présentation en page d'accueil).


Premières mentions de Rahier


Les premières mentions du nom de la localité datent des années 1130 à 1135.  Elles apparaissent dans des documents, rédigés en latin, qui énumèrent des possessions de l’abbaye de Stavelot.  Par exemple, sur le retable du célèbre abbé Wibald, qui donne en 1135 la liste des communautés dépendant de l’abbaye, le nom est orthographié Rahieres.  À la même époque, d’autres documents de l’abbaye de Stavelot l’orthographient Raheries ou Raheires [1], mais on peut se demander si les différences entre ces versions, qui se distinguent par une simple permutation de trois lettres (ier – eri – eir), ne résultent pas d’erreurs de copie.

La même orthographe Rahieres se retrouve dans un traité de 1276, en français cette fois [2].  Mais plusieurs documents presque aussi anciens emploient plutôt les formes Rahir ou Rahire, correspondant à la prononciation wallonne rahîr : Godefrois maire de Rahir [3] (1287), Henri de saint Servais c’on dist de Rahires [4] (1315), Henri Coppin de Rahire [5] (1373),  Thonair de Rahire fis Henry Coppin [6] (1388).

Il est probable que la prononciation ancienne était fort proche de la prononciation wallonne actuelle, comme de multiples variantes orthographiques le suggèrent.  Ainsi, la même personne (une liégeoise en l’occurrence) est appelée indifféremment Aelis de Rahirs en 1330, Ailis de Rahieres en 1336, Ailis de Rahires en 1338 ou encore Aelis de Rahier dans les années 1340 [7].

 

Que signifie le nom "Rahier" ? Essais d'étymologie


Pour expliquer l’origine du nom, toute une série d’hypothèses ont été avancées, mais aucune ne paraît vraiment convaincante.  Louis Thiry, sans vraiment y croire lui-même, rapproche Rahier de ranarium « lieu marécageux hanté par les grenouilles » [8], mais cette explication ne semble pas tenir.  On ne voit pas très bien, en effet, par quels chemins détournés ce mot latin aurait pu se transformer en rahîr.  Peut-être cette explication a-t-elle été influencée par une histoire (ou légende) selon laquelle les habitants étaient contraints de battre les douves entourant le château afin de faire taire les grenouilles qui empêchaient leurs seigneurs de dormir.

On a aussi suggéré que le mot viendrait du latin rasicare (racler), rahyi (arracher) en wallon local [9] , ou de rahis’ (vieillerie), qui se rattacherait au même mot latin.  Au 17e siècle, un habitant de Stavelot, Jean Rahier, est surnommé Rahisse [10].  La similitude entre rahîr et rahis’ incite à ce genre de jeux de mots, probablement forgé bien après l’origine de la localité.  Amusant, mais cela ne nous aide guère à cerner l’origine du nom.

Une tradition locale, reprise par Thiry, s’appuie sur le fait que les armoiries de la famille de Rahier contiennent trois forces (ciseaux à tondre les moutons) pour faire dériver le nom du verbe raheler, supposé signifier « tondre les moutons » en wallon, bien qu’il semble inconnu de la plupart des dictionnaires.  Celui de Grandgagnage [11] le cite néanmoins dans un autre sens, et voici ce qu’il en dit :

Raheler, Malm. (1. produire le bruit qui se fait en grattant du cuir avec l’ongle ou en rasant une forte barbe ; 2. râler, ronfler).

 

Armoiries primitives de la famille de Rahier

Armoiries de la famille de Rahier [12]

 

On pourrait trouver, à la rigueur, dans le premier sens du verbe raheler en wallon malmédien (produire le bruit qui se fait en grattant du cuir avec l’ongle), un rapport, bien qu’assez vague et passablement lointain, avec la tonte des moutons.

Quoi qu’il en soit, cette explication, qui ferait venir Rahier de raheler, paraît assez folklorique car elle rapproche un mot wallon ancien (raheler) de la prononciation française actuelle « rahié », ce qui n’a pas vraiment de sens.  Manifestement, personne n’utilisait la prononciation actuelle « rahié » avant une époque assez récente.  C’était « rahîr », voire occasionnellement « rahière » pour faire plus français.  Et il faut vraiment beaucoup de bonne volonté pour voir dans rahîr une évolution de raheler.  Cela sent, comme pour rahis’, l’explication forgée après coup.

Il y a un autre problème, chronologique celui-là, avec cette explication qui ferait dériver le nom de la localité d’une caractéristique du blason de la famille seigneuriale.  En effet, si le nom du lieu est cité dès 1130 et devait déjà exister avant cela, la mode des blasons ne se répand vraiment qu’à la fin du 12e siècle, lorsque les armures, de plus en plus lourdes et fermées, rendent difficile l’identification des combattants sur les champs de bataille.  Il est donc fort probable que l’adoption de ce blason par la famille de Rahier soit largement postérieure à l’apparition du nom de la localité.  Dans ce cas, le nom du lieu ne peut évidemment pas dériver du blason [13].

Louis Remacle, grand spécialiste de philologie wallonne et de toponymie de la région, cite encore un texte du 14e siècle, qui fait mention d’une cervoise que l’on appelle rahiers [14]Quelque rapport avec notre village ?  Rien n’est moins sûr.  D’ailleurs, le professeur Remacle lui-même résume sa discussion sur Rahier par : « étymologie obscure ».  C’est dire l’expectative des spécialistes.  Nous ne pouvons d’ailleurs qu’abonder dans son sens : aucune des hypothèses proposées ne paraît vraiment convaincante.

Devrons-nous en rester là ?  Ce n’est pas si sûr, car toutes les hypothèses étymologiques précédentes, plus ou moins astucieuses, négligent deux faits assez significatifs, que je vais discuter tour à tour :
  – primo : à l’origine, Rahier n’était pas un village ;
  – secundo : au Moyen Âge, Rahier était un prénom.

 

Rahier : un cas particulier

 

Aux temps anciens, et jusqu’au 16e siècle au moins, la plupart des maisons de « Rahier » étaient concentrées à Martinville, qui constitue la partie basse du village.  Il semble que Rahier proprement dit ne comportait alors que très peu d’habitations : l’église, le château, sa ferme et quelques rares maisons à proximité.

Ainsi, un dénombrement réalisé en 1544, et qui énumère les chefs de famille, donne ce qui suit pour Rahier et ses hameaux.  Il indique dix-neuf familles à Froidville (Moulin de Rahier compris), neuf à Meuville, huit à Xhierfomont, neuf à Martinville et seulement quatre à Rahier [15].  Parmi ces quatre chefs de famille, probablement le fermier du château et celui de Bellevue, qui étaient employés au service de la famille seigneuriale à laquelle ces fermes appartenaient.  Resteraient à Rahier proprement dit, à part le ou les prêtres, les seigneurs et ceux qui travaillaient directement pour eux, au maximum un ou deux ménages.

Dans la plupart des cas, que ce soit aux registres paroissiaux, aux registres de tailles (impôts fonciers) ou aux œuvres de loi (actes notariés), l’ensemble du village était repris sous l’appellation de Martinville, alors que le nom de Rahier paraissait presque exclusivement réservé à l’église et au château.

On ne faisait la distinction que lorsque c’était nécessaire, comme dans cet acte de 1598 où deux frères, Jean et Jacques de Mé, qui possèdent chacun la moitié de deux maisons, l’une à Rahier et l’autre à Martinville, font un échange de telle manière que Jean ait la totalité de celle de Rahier et Jacques celle de Martinville [16].

Dans bien d’autres cas, il apparaît que l’on considère même que Martinville s’étend jusqu’à l’extrémité ouest, comme dans cet acte de 1615 par lequel Hubert le Charlier cède au Seigneur de Rahier sa maison située au lieu-dit Beauregard en la Martinville [17].  Si Beauregard et Bellevue ne sont qu’un seul et même lieu-dit, comme leurs noms le suggèrent, la coutume ancienne était exactement l’inverse de l’habitude actuelle : on utilisait Martinville pour l’ensemble « Rahier + Martinville », alors que, maintenant, c’est Rahier que l’on utilise.

En fait, il semble que Rahier ne devient vraiment un village qu’après la fin de l’Ancien Régime et la dispersion des biens ayant appartenu à la famille seigneuriale.  La comparaison de la carte Ferraris, qui remonte aux années 1770 avec le plan cadastral original, dit « plan Popp » (vers 1850) et la carte IGN (vers 1970) montre que, à la fin du 18e siècle et au milieu du 19e, l’habitat était encore concentré à Martinville.  C’est après 1850 que de nombreuses maisons apparaissent dans la partie ouest, correspondant à Rahier proprement dit.

 

Carte de Rahier d'après Ferraris

Rahier vers 1770 (carte Ferraris) [18]

 

Rahier d'après le cadastre primitif (vers 1850)

Rahier vers 1850 (d'après le plan Popp) [19]

 

Plan de Rahier vers 1970

Rahier vers 1970 (d'après la carte IGN) [20]

 

Si Rahier n’était pas un village, à quoi correspondait-il ?  Vu de l’extérieur, Rahier désignait l’ensemble du ban, ancêtre des communes d’avant fusion.  Vu de l’intérieur, Rahier correspondait à l’église, au château et à sa ferme, à la ferme de Bellevue et à quelques rares maisons dans les parages.

Jusqu’à la fin de l’Ancien Régime, les manants « de Rahier » habitaient donc presque exclusivement à Martinville et non à Rahier proprement dit.  Pourquoi cette particularité ?  Très certainement parce que les terres entourant l’église et le château appartenaient à la famille seigneuriale depuis très longtemps, avant la croissance démographique des 13e et 14e siècles, peut-être même avant la naissance des hameaux, et de Martinville en particulier.  Les manants qui vinrent s’installer à proximité de l’église et du château de Rahier durent construire leurs maisons un peu plus loin, sur des terres n’appartenant pas aux seigneurs.

Dans la grande majorité des cas, le nom de la mayeurie (ou du ban) est celui d’un de ses villages, généralement le plus important, comme Chevron, Lorcé, Stoumont, Roanne, Bodeux, Bra, Lierneux, pour ne citer que quelques voisins.  Parmi ces exemples, seul Roanne n’est pas le village le plus peuplé de son ban, car il est nettement supplanté par La Gleize.  Mais peut-être était-il le plus important à l’origine.  Et, de toute manière, il s’agit d’un des villages du ban.

On a donc à Rahier une particularité : le nom du ban, comme celui de la famille seigneuriale, ne correspond pas à un village.  En effet, le ban de Rahier est constitué de quatre villages (ou hameaux) : Martinville, Froidville, Xhierfomont et Meuville, plus quelques maisons près du moulin.  Il n’y a manifestement pas, à l’époque de ses origines, de village nommé Rahier.  Et le ban s’appelle néanmoins le ban de Rahier, et non le ban de Martinville, de Froidville, de Meuville ou de Xhierfomont.  Pourquoi cette anomalie ?  A-t-elle quelque chose à nous apprendre sur l’origine du nom ?

 

 

Le prénom Rahier

 

Le deuxième fait significatif, qui semble, tout autant que le premier, ignoré des étymologistes, est le suivant : au Moyen Âge, Rahier était un prénom, comme l’attestent les quelques exemples suivants, tous français, choisis parmi d’autres.

Rahier de Bouloire, premier seigneur du village de ce nom, situé dans le département de la Sarthe, est cité en 1040 [21].

En 1066, alors qu’ils se préparent à envahir l’Angleterre, Guillaume le Conquérant et ses chevaliers assistent à une messe en l’église de Dives-sur-Mer, en Normandie.  Une plaque commémorative reprenant les noms des chevaliers qui l’accompagnaient a été, à une époque beaucoup plus récente, apposée dans l’église.  Parmi ces chevaliers, on trouve un certain Rahier d’Avre [22] (l’Avre est un affluent de l’Eure, au sud de la Normandie).

Par une charte antérieure à 1096, Amaury, fils de Rahier de Mondonville, donne à l’abbaye de Saint-Martin-des-Champs une terre dans un fief qu’il tenait de son seigneur Guérin de Gallardon, mort sur le chemin de la Terre Sainte [23].

L’abbaye cistercienne Notre-Dame de l’Estrée est fondée en 1144 par Rahier, seigneur de Musy (village du canton de Nonancourt, dans le département de l’Eure) [24]

Le nom du village de Viévy-le-Rayé, dans le département du Loir-et-Cher, résulte d’une interprétation erronée, le qualificatif original étant « le Rahier ». Celui-ci viendrait du nom de son premier seigneur, Rahier de Montigny, dont les possessions s'étendaient au 12e siècle depuis Montigny-le-Ganelon jusqu'au village en question [25].

Rahier, vicomte de Saint Florentin, dans le département de l’Yonne, est cité dans un acte de donation du 6 juillet 1159 [26].

Il est donc établi qu’au Moyen Âge, Rahier était un prénom masculin, répandu au moins aux 11e et 12e siècles dans les régions correspondant maintenant au nord de la France, principalement en Normandie et alentours.

 

 

Rahier dans la toponymie

 

Toujours en France, outre Viévy-le-Rayé, déjà cité, on retrouve ce nom dans certains toponymes, comme Rarécourt, village du département de la Meuse (en latin Raheri curia, « la cour de Rahier ») [27].

En 1176, le roi Henri II Plantagenet fit don du « Bois Rahier » situé au sud de Tours aux moines de l'ordre de Grandmont qui y demeurèrent jusqu'en 1774 et laissèrent leur nom au Parc [28].

En Belgique, un quartier de Malmedy portait autrefois le nom de Rahier.  On repère aussi ce nom dans Rahimont, lieu-dit de Bertogne, ainsi que dans Mont-Saint-Rahy, village disparu qui s’élevait entre Vieuxville et Juzaine, près de Bomal-sur-Ourthe.

 

 

Le Mont-Saint-Rahy

 

La première mention de ce nom est pratiquement contemporaine de celle du village de Rahier.  Elle remonte à une charte de 1133 qui cite l’église qui se trouve au Mont-Saint-Rahy – en latin : in Monte Sancti Rainheri [29].  Cet endroit qui, à vol d’oiseau, se trouve à moins de 17 km de Rahier, était autrefois dénommé Rahiermont [30].  C’était un centre de pèlerinage où l’on rendait un culte à un certain saint Rahy afin d’obtenir la guérison des enfants qui souffraient de « langueurs traînantes » (rachitisme).

 

Mont-Saint-Rahy ruines de l'église

Le Mont-Saint-Rahy en avril 2006 : les ruines de l’église et la petite chapelle construite en 1915

 

Avant 1128, les moines de Stavelot y firent construire une église qu’ils dédièrent à saint Denis.  Ce qui n’empêcha pas les pèlerins de continuer à vouer un culte à saint Rahy, lequel ne fut cependant jamais reconnu par l’Église chrétienne.  Corneille Mercenier, curé du Mont-Saint-Rahy qui officia de 1679 à 1713, tenta de savoir qui était ce saint que l’on venait vénérer dans son église.  Il écrit : « Je ne sais quel saint c’est saint Rahier.  On n’en trouve rien au martyrologue romain mais cela n’est rien : beaucoup d’autres n’y sont pas non plus.  La requeste susmentionnée portait qu’il était chasseur et hermite, mais je n’en ai rien appris davantage…  Tant il y a que c’est une chose étrange qu’un saint soit honoré en ce lieu où l’on n’en fait ni feste ni mémoire » [31].

L’appellation ancienne de Rahiermont, comme le texte du curé Mercenier, ne laissent guère de doute : Rahy et Rahier sont un seul et même prénom.  La dévotion populaire à saint Rahy ou saint Rahier trouvait-elle son origine dans un ancien culte païen, christianisé par la suite comme ce fut souvent le cas ?  Ou vénérait-on un personnage chrétien, ermite ou autre, qui aurait laissé un souvenir vivace ?  En bref, qui était ce Rahier, objet de la ferveur populaire ?  Un personnage historique ou légendaire ?  Et pourrait-il avoir laissé son nom en plusieurs endroits, pas très distants après tout, comme le village toujours bien vivant de Rahier et celui à présent disparu du Mont-Saint-Rahy ?  Nous ne le saurons sans doute jamais.  Mais permettons-nous néanmoins, en guise de récréation, un détour par l’Angleterre.

 

 

Rahere : le bouffon devenu (presque) saint

 

Quittons un instant notre église disparue qu’une charte de l’abbaye de Flône datée de 1275 mentionne sous l’appellation ecclesia sancti Dionisii de Raheri monte [32], « l’église saint Denis du mont Rahier », pour nous rendre à Londres, au début du 12e siècle.

Le roi Henri Ier, troisième fils de Guillaume le Conquérant, monte sur le trône en l’an 1100.  Parmi ses courtisans, nous rencontrons un singulier personnage.  La légende en fait un bouffon ou un jongleur, et il se nomme Rahere [33].  En latin, cela fait Raherus au nominatif, Raheri au génitif.  C’est donc le même prénom que le (pseudo) saint vénéré en Ardenne.  En anglais, son prénom s’écrit Rahere et, l’accent mis à part, se prononce « Rahire ».  Exactement comme notre village en wallon !

Jongleur ou bouffon, il sera aussi titulaire d’une charge ecclésiastique, car il apparaît dans une liste de chanoines de la cathédrale Saint Paul [34].  Son comportement doit cependant laisser quelque peu à désirer puisque, pour sa pénitence, il entreprend un pèlerinage à Rome.

Arrivé dans la ville sainte, il tombe malade.  Craignant de mourir en terre étrangère, il se rend sur les bords du Tibre, dans l’île Saint Barthélemy, où il prie et fait le vœu de fonder un hôpital s’il rentre vivant à Londres.  Saint Barthélemy, apôtre du Christ, lui apparaît alors et lui commande d’adjoindre une église au futur hôpital.

Rahere se rétablit, rentre à Londres et, avec l’appui de l’évêque, obtient du roi la permission d’ériger un prieuré ainsi qu’un hôpital pour les pauvres et les malades de la ville.  La construction de ces édifices, consacrés bien évidemment à saint Barthélemy, commence en 1123. 

 

Charte de fondation de l'hôpital Saint-Barthélemy à Londres

La charte par laquelle le roi d’Angleterre accorde à Rahere la permission d’ériger un prieuré et un hôpital

 

En 1133, le roi octroie à l’hôpital de Saint Barthélemy une charte accordant à Rahere, au prieur, aux chanoines et aux pauvres de l’hôpital sa royale protection.

L’église existe toujours.  On peut y admirer le mausolée de son fondateur Rahere, dont certaines parties dateraient du 12e siècle.

 

Le mausolée de Rahere dans l'église Saint-Barthélemy à Londres

Mausolée de Rahere dans l’église Saint Barthélemy à Londres [35]

 

Que le chemin de Rahere entre Londres et Rome ait pu l’amener dans le nord de l’Ardenne, qu’il ait pu y laisser un souvenir tel qu’une dizaine d’années plus tard, deux endroits au moins y aient gardé son nom, c’est sans doute improbable.

Que le « pseudo saint » supposé soigner les langueurs traînantes et le personnage qui aurait laissé son nom au village de Rahier soient une seule et même personne, on ne peut l’affirmer.  Mais tout peut être imaginé…

Accordons-nous dès lors une seconde récréation.

 

 

Saint Remacle et le faix de Rahier

 

Voici la légende du « faix de Rahier », telle qu’elle fut rapportée par George Laport [36].

« Saint Remacle est un des saints les plus populaires de l’Ardenne.  Simple mortel, il en parcourut tous les coins, le bâton de pèlerin à la main.

Au cours d’un été brûlant, fatigué par la direction de son monastère de Stavelot, l’abbé était allé prendre un peu de repos dans son ermitage de Cugnon, qui lui était si familier.

Et maintenant, il regagnait son abbaye.  L’été se prolongeait et la chaleur était accablante.  Dans le Condroz, Remacle, couvert de poussière, cheminait dévoré par une soif ardente.  Il fut heureux de voir poindre les toits de chaume d’Ouffet.  Cette vision ranima son courage.  Il allait enfin pouvoir se désaltérer à son aise.

Frappant à la première maison rencontrée, l’apôtre demanda un verre d’eau.  Certes, il ne se montrait pas exigeant.  Considérant ce chemineau poussiéreux, avec sa barbe hirsute, la ménagère crut reconnaître un de ces mendiants qui ne manquaient jamais de chaparder quelques poules au passage, aussi grogna-t-elle :
- Passez votre chemin, quémandeur du diable.  Vous êtes bon pour boire l’eau puisée, mais si d’aventure, on vous priait d’aller emplir deux seaux à la fontaine, vous nous ririez au nez en déguerpissant.

Devant cet accueil revêche, le saint homme se retira.  Il espérait trouver à la demeure voisine une âme plus compatissante.  D’une voix très douce, il présenta sa requête.  Aussitôt une mégère sortit de l’ombre et chassa le pauvre voyageur, le menaçant des crocs du chien de la maison, s’il ne déguerpissait pas à la hâte.  Le voyageur n’insista pas.  Il se présenta au seuil de toutes les habitations, sollicitant une modeste pinte d’eau et partout on la lui refusa avec des paroles hargneuses.

Le gosier en feu, Remacle n’en pouvant plus, reprit sa marche.  Soudain, à la sortie du village, il aperçut, abritée par trois larges dalles, la fontaine qui fournissait l’eau à Ouffet.  Il s’y désaltéra longuement, car l’onde était fraîche et cristalline.  Puis il s’assit quelques instants et médita.  Il voulait punir les rustres inhospitaliers et égoïstes, qui méconnaissaient l’amour du prochain, au point de refuser un verre d’eau à un passant.  Il prit son bâton, l’enfonça dans la fontaine, le fit pivoter sur lui-même, déracina la vasque comme il l’eût fait d’un simple arbuste – les saints ont de ces tours – la mit sur son dos et continua à cheminer sous le soleil flamboyant.

Arrivé sur le plateau de Rahier, le religieux s’assit pour reprendre haleine tout en admirant le superbe paysage qui s’étendait devant lui.

Un gars robuste, la faux sur l’épaule, passa auprès de lui.
- Dieu vous garde ! souhaita le métayer.
Le saint lui rendit son salut.
- Vous paraissez bien fatigué, mon révérend !  Notre maison n’est qu’à un pas, venez donc vous y reposer.

Remacle remercia le paysan.  Séduit par le site, par la gentillesse des manants, il replanta la fontaine à l’endroit où il se trouvait.  Et depuis, l’antique fontaine du Condroz, devenue le faix de Rahier, y répand son flot limpide et argentin.  De nos jours encore, elle déverse son filet de cristal dans une auge en pierre, patinée par le temps.  Lors des grandes sécheresses, son débit est toujours régulier. »

 

Fontaine entre Rahier et Martinville

La fontaine entre Rahier et Martinville, photographiée en décembre 2005

 

 

L'origine de Rahier

 

Que dire de cette légende de saint Remacle et de la fontaine de Rahier ?

Tout d’abord, il est peu probable qu’il y ait eu un village du nom de Rahier au 7e siècle, à l’époque de saint Remacle.  Premièrement, il n’est cité pour la première fois que près de cinq siècles plus tard.  Deuxièmement, comme nous l’avons vu, jusqu’au 17e siècle au moins, la seule agglomération digne de ce nom était Martinville, alors que Rahier était plutôt l’appellation de l’endroit où étaient érigées la maison forte, sa chapelle et sa ferme.

Ensuite, il semble avéré qu’avant l’installation de la distribution d’eau courante, le village d’Ouffet souffrait régulièrement de problèmes d’approvisionnement en eau.  La première partie de l’histoire aurait donc pour but d’expliquer la cause de ces fréquentes pénuries : elles se produisaient en punition du fait que, dans les temps anciens, les habitants du village se seraient montrés inhospitaliers envers un saint homme.

Mais pourquoi transporter cette fontaine à Rahier ?  Il y avait de nombreux villages bien plus proches d’Ouffet qui disposaient de sources d’eau, où l’on aurait pu imaginer que celle d’Ouffet aurait été réimplantée.

Peut-être avons-nous ici la fusion de deux légendes séparées à l’origine.  Il y aurait eu une seconde légende associée à la découverte d’une source à l’endroit que nous nommons Rahier.  Mais, puisqu’il n’y avait pas à proprement parler de village nommé Rahier à l’époque où la légende a dû prendre forme, « la fontaine de Rahier » ne pouvait pas signifier « la fontaine du village de Rahier ».  Il faudrait plutôt entendre : « la fontaine du personnage Rahier », Rahier étant alors le nom de celui qui aurait découvert la source.

D’ailleurs, pourquoi appeler cette fontaine le « faix de Rahier », le fardeau de Rahier si, dans la légende, c’est saint Remacle qui la transporte sur son dos ?  Ne serait-il pas plus logique de l’appeler « le faix de saint Remacle » ?  Cette appellation de « faix de Rahier » suggère qu’il y eut une version primitive de la légende où ce n’était pas Remacle, mais un nommé Rahier, qui transporta la fontaine.  Ce n’est que plus tard que ce supposé miracle aurait été artificiellement attribué à saint Remacle, patron du pays.

Laissons travailler notre imagination et hasardons une hypothèse.  Supposons que, pendant une période de grande sécheresse, un nommé Rahier, peut-être étranger à la région, ait découvert une source, découverte considérée comme extraordinaire, voire miraculeuse.  Supposons qu’il se soit ensuite retiré en un endroit situé à quelques lieues de là.  Entretemps, la nouvelle de sa découverte se serait répandue dans la région.  S’il avait déjà réalisé un miracle – découvrir une source – pourquoi ne serait-il pas capable d’en accomplir d’autres ?

Des environs, les gens viennent alors à lui, pour qu’il les guérisse d’une maladie ou les débarrasse d’une infirmité.  Parmi ceux-ci, un habitant lui présente un enfant rachitique.  Quelque temps plus tard, l’enfant va mieux.  La grande nouvelle se répand : Rahier l’ermite a accompli un nouveau miracle !  Sa réputation grandit et on vient de loin pour le voir.  Après sa mort, on construit une chapelle dans laquelle on conserve ses ossements et les pèlerins affluent à Rahiermont, « le mont de Rahier », pour vénérer les reliques et espérer de nouveaux miracles.

À quelques lieues de là, près de la fontaine découverte par le même Rahier, un homme d’armes fait construire une maison forte, à laquelle on adjoint bientôt une chapelle.  Le nom de la fontaine, supposée miraculeusement apparue, devient celui de l’endroit.  Ensuite, on s’en servira également, comme c’était la coutume, pour désigner les habitants de la maison forte, devenus seigneurs du lieu.  Le prénom de l’ermite est devenu le nom de la famille seigneuriale, celui de leur seigneurie et, petit à petit, remplacera Martinville pour désigner le village tout entier.

 

Vue aérienne de Rahier et Martinville

Vue aérienne de Rahier, de l’Ouest vers l’Est.  À l’avant-plan, la ferme de Bellevue ; à l’arrière-plan, Martinville ; à gauche, la ferme du château et le cimetière. 
Le clocher de l’église émerge à peine derrière le chêne plusieurs fois centenaire

 

 

Les hameaux : Martinville, Froidville, Meuville et Xhierfomont

 

Si l’étymologie de Rahier est aussi obscure, il n’en va pas de même pour deux de ses hameaux.  Martinville (Mârtinvèye) est « le village de Martin », ou « la villa de Martin », ce terme de villa s’appliquant, au haut Moyen Âge, à un domaine rural.  Froidville (Freûvèye) serait « la villa froide ».  D’après Louis Remacle [37], Meuville (Meûvèye) viendrait peut-être d’un adjectif meû, à rapprocher de l’ancien français moide : moite, humide, et signifierait « la villa humide ».  Le cas de Xhierfomont (Hèrfômont) est un peu plus complexe.  On a proposé xhielfeux mont [38], « mont aux écales (copeaux) » d’après le wallon xhîfe, écale, ou encore « mont des gerfauts » (le gerfaut est une espèce de faucon).  Les habitants du village étant surnommés lès hèrfons (bousiers, mouches qui se nourrissent des excréments), on pourrait penser que le nom du village signifierait « mont des bousiers » [39].  Mais le surnom a tout aussi bien pu être donné aux habitants d’après le nom du village.  L’analogie avec de nombreux toponymes en –mont pourrait aussi suggérer que l’appellation du village aurait été construite à partir d’un ancien nom de personne, aujourd’hui oublié.

 

 

Références

 
[1] L. Halkin et C.J. Roland, Recueil des chartes de l’abbaye de Stavelot-Malmedy, tome 1, Bruxelles (1909),
nos 34, 149, 159

[2] Archives départementales du Nord, Lille, document B.232

[3] L. Halkin et C.J. Roland, tome 2, n° 359

[4] S. Bormans et E. Schollmeesters, Cartulaire de l’Eglise Saint-Lambert de Liège, tome 3, Bruxelles (1895),
p. 153

[5] PSM 55, p. 53 (= Archives de la Principauté de Stavelot-Malmedy 55, P. 53)

[6] PSM 55, p. 116

[7] S. Bormans et E. Schollmeesters, tome 3, pp. 372 et 496 ; Collégiale Saint Pierre, 822bis, f° 107 ; Chartes de Saint Christophe, n° 37

[8] L. Thiry, Histoire de l’ancienne seigneurie et commune d’Aywaille, tome 3 (1940), Ed. Gothier, Liège, p. 60

[9] A. Carnoy, Origine des noms des communes de Belgique, Louvain (1948-1949), p. 564

[10] PSM 731, p. 76 ; RP Stavelot

[11] Ch. Grandgagnage, Dictionnaire étymologique de la langue wallonne, Liège (1845)

[12] Archives de l’État à Namur, Fonds Gaiffier 169

[13] Mais l’inverse n’est pas nécessairement vrai : on pourrait imaginer qu’au moment de choisir leur blason, les seigneurs de Rahier se seraient inspirés d’une interprétation du nom de leur localité

[14] L. Remacle, Toponymie des communes de Stoumont, Rahier et Francorchamps, dans Bulletin de la Commission Royale de Toponymie et Dialectologie, tome 51 (1977), p. 122

[15] AM 104 (= Archives de l'abbaye de Stavelot-Malmedy 104)

[16] CJR 1, p. 33 (= cour et justice de Rahier 1, p. 33)

[17] CJR 1, p. 285

[18] Institut Géographique National

[19] Archives de l'Etat à Liège

[20] Institut géographique National

[21] Bouloire et ses environs, par Vasty de la Hylais, cité par http://www.histo.com

[22] Plaque commémorative dans l’église de Dives-sur-Mer

[23] Liber testamentorum Sancti Martini de Campis, bibliothèque de l’Ecole Nationale des Chartes, Paris

[24] http://siteure.free.fr (l'adresse n'est plus active)

[25] http://www.loire-france.com/villes/loir-et-cher/vievy-le-raye/

[26] André Finot, Essai sur l'histoire d'une commune, Les Seigneurs de Neuvy-Sautour, Extrait de la Société des Sciences Historiques et Naturelles de l'Yonne (1921), cité par http://perso.wanadoo.fr/sautour/ (l'adresse n'est plus active)

[29] L. Halkin et C.J. Roland, tome 1, n° 157

[30] L. Halkin et C.J. Roland, tome 1, n° 360 ; S. Bormans et E. Schollmeesters, pp. 315-316

[31] Registre de C. M. Mercenier, f° 68, cité par André Baijot, Le Mont-Saint-Rahy, fasc. 1, Musée de Wéris (1992)

[32] Analectes pour servir à l’histoire ecclésiastique de Belgique, tome 7, Louvain (1892), p. 420

[34] L’église de Rahier est dédiée à saint Paul.  Coïncidence ?  Sans doute…

[35] http://www.docbrown.info/docspics/london/lspage04.htm

[36] G. Laport, Contes et légendes du pays d’Ourthe-Amblève, réédition Noir Dessin Production (2004)

[37] L. Remacle, Toponymie…, p. 135

[38] A. Carnoy, Origine des noms des communes de Belgique, p. 764

[39] L. Remacle, Toponymie…, p. 112

 

 

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