Les ponts de Moyen (Cahier n°12)
 

Moyen est une localité intimement liée à la rivière qui la traverse. Construit seulement quelques mètres au-dessus du niveau de l'eau, le village vit depuis longtemps au gré des caprices de la Semois.
Le pont qui relie Moyen à Izel n'est pas qu'un lieu de passage fréquenté mais aussi un point de ralliement et un endroit de conversations. C'est en quelque sorte la place du village.

Difficile d'imaginer aujourd'hui Moyen sans son pont.
Pourtant, il n'en a pas toujours été ainsi.

Les gués

Auparavant, on traversait les rivières à gué. L'endroit convient bien ; la rivière y est calme et peu profonde.

Depuis quand vient-on se mouiller les pieds dans la Semois à Moyen ?
La proximité de la villa du Pergy, sur la rive coté Izel, nous suggère qu'il existait déjà un gué à l'époque romaine.
A partir du 16 ème siècle, les anciennes cartes mentionnent un ou plusieurs gués à Moyen.
Cependant, aucun pont ne s'y trouve représenté.
Carte Wattelet et Ferraris, vérifier Vandermaellen

Premier pont

Pourtant, au début du 19 ème siècle, sous la domination française, un pont, même précaire, a dû être construit car un lieu-dit de l’époque portait le nom de : «au bout du pont de Moyen». Les registres communaux mentionnent en 1810 la vente du terrain situé sur le banc d’Izel.
L’emplacement du pont, ainsi que sa facture ne sont pas établi.

1934. Deuxième pont

Le premier pont dont on possède une représentation est celui qui figure en 1850 dans l'Atlas des Chemins, recueil de cartes communales.

Dés les premières années de l'état belge, il fut décidé d'ériger un pont digne de ce nom entre les deux localités. L'adjudication des travaux date d'avril 1833 et le pont fut terminé pour la fin décembre 1834. Les démarches furent apparemment difficiles pour les élus communaux tant pour subsidier les travaux que pour concilier les intérêts de chacun. Les registres communaux de février 1834 semblent montrer que les habitants de Moyen étaient déjà vigilants quant il s'agissait de leur rivière puisqu'une pétition fut dressée afin d'exprimer leur malaise au sujet du pont qui allait être construit.

Que nous montre l'Atlas des Chemins ?
Posé sur six piliers, le pont traversait la Semois non pas à l'endroit actuel mais une centaine de mètres en aval, reliant l'arrière de l'ancien moulin à l'îlot des Pâquis.

Carte atlas des chemins
On remarque que trois groupes de maisons ne se trouvent pas dans l'alignement du reste de la rue des Marronniers. Au centre des trois, face au pont de l’époque, l’actuelle ferme Andrée. L'ancienne habitation la plus à droite de ce groupe de maisons aurait peut-être été la maison communale de Moyen jusqu'en 1823, date de rattachement avec Izel. Il semble que ce quartier soit le centre du village à cette époque.

Les "Pâquis" ou "Paquets", l’endroit de Moyen où était implanté le pont possédait un inconvénient de taille : l'îlot de maisons anciennes était régulièrement isolé du village lors des crues, ce qui est fréquent comme l’atteste ce dicton : « Quand la rivière passe dans les Paquets avant la St Nicolas, elle y passe sept fois sur l’hiver ».
Ces jours-là, il fallait donc attendre que l'eau redescende ou se résigner à traverser cette partie à gué.
Une passerelle piétonne qui relie les Pâquis à Moyen ne fut construite que bien plus tard, au début du XX ème siècle, alors que le pont n'existait plus.


1850, le grand pont

C'est peut-être pour cette raison que seulement seize ans plus tard fut construit un autre pont, appelé "le grand pont", établi cette fois à un autre endroit (l'emplacement actuel). Cela va déplacer le centre du village.

Grand, il pouvait l’être car, en plus d’enjamber de ses cinq arches la rivière à l’endroit le plus large, il devait aussi franchir le canal du moulin.


Il est bien connu des amateurs d'anciennes photos puisqu'il a été représenté sur des cartes dès le début du siècle.
Photo carte/gravure Baussard
Tout le bord de rivière à Moyen était planté de tilleuls et de marronniers. Deux rangées d'arbres montaient vers le pont. A l'entrée, sur la gauche, se dressait une croix ornée d'un Christ.
Photo christ chez Gobin

Plus étroit que l'actuel pont, un élargissement était prévu au trois quarts de sa longueur pour permettre le croisement des véhicules.


Légende :
A la suite des cinq arches, un petit passage permettait de circuler entre la rivière et le canal du moulin.

Bâti pour durer, ce beau pont aurait pu traverser les siècles. Imaginons à l'heure actuelle l'attrait touristique que donnerait au village un tel pont en pierre. Malheureusement, la seconde guerre mondiale allait en décider autrement.

Le 11 mai 1940, les troupes françaises détruisent les ponts qui pourraient arrêter ou ralentir la progression allemande. Après avoir miné celui de Moyen, les soldats font évacuer les habitants qui vivent à proximité et à 17 h30, une explosion secoue tout le village. Il ne reste rien du pont à part quelques piliers.

1940-1950. Les ponts provisoires.

Sur l'emplacement du pont détruit, on a tout d'abord entrepris la construction d'une passerelle piétonne rapidement remplacée par un pont de bois posé sur des piliers en béton. Construit avec les matériaux disponibles en cette époque difficile, il n'eu pas la solidité suffisante pour résister au rude hiver 1942. Marcel Gobin se souvient que le cour d'eau gelé formait au bout de la rue de la Semois un amas de glaces tel qu'il avait été nécessaire de le disloquer à l'aide de grenades. Un jour de débâcle, a l'heure de la sortie de l'école, les glaces emportèrent un pilier et une partie du tablier. Les piétons quittèrent de justesse le pont qui se mettait en mouvement.
Une autre fois, c'est un camion militaire allemand, descendu d'Izel, qui s'enfonça dans l'édifice fragilisé. Les soldats sortaient de la rivière en criant au sabotage. Il tentèrent de réquisitionner un vélo afin de prévenir leurs autorités.


Rancuniers, les Allemands le feront sauter lors de leur repli devant les Américains le 8 septembre 1944. Ils avaient déposé à la hâte les caisses d'explosifs sur le tablier du pont et ils procédèrent à l'explosion depuis l'école communale. Seul le tablier fut détruit et le pont remis en état dura jusqu'en juillet 1948.
Photo pont provisoire.

Pendant qu'on le démolissait pour faire place au chantier du pont actuel, une passerelle fut mise en service entre la scierie et la plaine des Pâquis, à l'endroit actuel des fêtes du village. Une levée de terre reliait la rive jusqu'a la route. Les piliers étaient de simples troncs d'épicéas, enfoncés dans le sol le pied vers le haut. Ce pont provisoire fut en fonction jusqu'en 1950.


légende:
Derrière les piliers du pont de bois, on distingue la silhouette de la passerelle construite pour la durée des travaux.

1950. Le pont actuel.

Grâce aux nombreuses photos qu'Eddy Flamion de Moyen a prises du chantier, nous allons pouvoir retracer en images la construction du pont actuel. Né en 1926, Eddy est un personnage très actif à propos du patrimoine de son village. Consultant les archives au rythme d'une a deux fois par semaine, il mène depuis des années des recherches généalogiques qui ont abouti à la reconstitution entière de familles locales sur plusieurs siècles... Grâce à de nombreux contacts, il a également pu reconstituer toute la branche de sa famille partie vivre aux États-Unis.
Curieux de tout, il possède toujours dans son grenier l'objet ou le document intéressant, rangé là parce que "ça peut toujours servir ". De plus, il peut se souvenir avec précision d'une anecdote qui s'est passée, il y a cinquante ans.
À travers leurs photos de famille, son père et lui ont photographié la vie quotidienne de Moyen depuis les années 1930. Beaucoup d'illustrations, publiées dans cette revue, proviennent de ses albums familiaux. Nous l'en remercions.

L'adjudication du pont actuel date d’octobre 1947. La société bruxelloise SOCOL, spécialisée dans les chantiers africains, entrepris les travaux qui dureront de mai 1948 à avril 1950.
L'auteur du projet est un ingénieur liégeois A. Bogon. Grâce à l 'usage du béton armé, il va pouvoir dessiner un pont qui ne compte que trois arches. Par sa conception, ce fut le premier pont de ce type construit en Belgique.
Illustration : dessin du plan



Eddy est engagé dès le début des travaux en tant qu’électricien, tâche qu’il occupera principalement lors de l’installation du chantier. Plus tard, il sera affecté au remplacement des différents corps de métier qui œuvrent autour de la Semois. Ainsi, il travaillera entre autres comme charpentier et conducteur d’engins mécaniques.

04 juillet 1948.
Après avoir déblayé le pont en bois, on entreprit la construction des deux piliers du pont. Il fallu enfoncer des pales planches dans le lit de la rivière et creuser jusqu'a six mètres de profondeur tout en pompant en permanence l'eau qui s'y infiltrait. Une des pales planches a été si bien enfoncée qu'on a jamais su la ressortir. Elle est encore visible au milieu de la rivière. Les piliers sont constitués de béton et revêtu de pierre locale.



Peu d'engins mécaniques étaient utilisés sur le chantier : deux bétonnières, une grue RUSTON BUSSIRUS et un bull CATERPILLAR.
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Novembre 1948.
Comme pour les piliers, on creuse sur les deux rives pour y installer les culées, extrémités du pont, remplies de béton et garnies de pierres locales. Dans le sol marneux du coté d'Izel, on dut creuser un trou de 150 mètres cube, d'une profondeur de onze mètres. Remarquez sur la photo qu'il ne subsiste qu'un arbre des deux rangées qui bordaient la montée vers le pont.
Np4803122 np480512.assembler les deux photos.

Le chantier est impressionnant. Il est réparti sur la longueur de la Semois. A l’ouest, à 500 mètres du pont, les bureaux de la SOCOL occupaient la maison la plus à droite sur l'îlot des Pâquis. À la sortie de la passerelle, en se dirigeant vers le pont, on rencontrait le hangar construit pour les forgerons et les mécaniciens. Ensuite on passait devant le pont provisoire.
Le hangar le plus imposant était celui qui se dressait face au café Gilson, près du futur pont. C'est là qu'on y préparait les énormes charpentes destinées à soutenir les coffrages des arches.
Enfin, à chaque entrée du pont, se dressait une bétonnière mécanique.
Depuis novembre, le dernier marronnier, en face du café, a été sacrifié.

15 aout49.
Seules les charpentes des trois arches sont mises en place.
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On y posera les coffrages des cotés car les arches sont creuses.
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05 septembre 49.
Photo prise par Eddy depuis le toit de sa maison. On prépare le tablier du pont.
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05 septembre 49.
Lits de barres à béton entrecroisées. Le pont est autant constitué d'acier que de béton.

Le chef de chantier Loos dirigeait une équipe d'une vingtaine de personnes.
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Vu du coté du Brugelan . La charpente des arches est enlevée.
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01 novembre49.
On prépare les pierres de tailles qui seront posées encorbellement sur les cotés de l'ouvrage ; en dépassant au-dessus des arches.

Hiver 49-50.
On termine la chaussée qui accède au pont. Les garde-corps sont fixés sur les pierres de taille.


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Tout le béton déversé dans le pont l’a été fait manuellement à l'aide de brouettes.

Toutes les surfaces visibles des arches ont été dépictées au burin par une entreprise de Rossignol.

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Le pont a été éprouvé par le passage de deux véhicules pesant ensemble 32 tonnes.

Pour aménager les abords, on a posé un garde-corps le long de la montée et dressé tout autour du pont d'élégants poteaux d’éclairage campanulés. Le hangar des charpentiers a laissé la place à un parking bordé de genévriers.
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Juin 1950.L'inauguration du pont.


L'inauguration eut lieu le mai à l'entrée du pont du côté d'Izel.

Photo co501412 Vue Izel. Légende :
Pour être en accord avec le pont flambant neuf, la route devant la maison du bourgmestre à été fraîchement goudronnée et les accotements délimités par des rigoles.

C'est le ministre Buisseret qui coupa le ruban devant un parterre de personnalités locales et un public nombreux.
Il s'ensuit un repas donné par l'administration communale à quelques pas de là dans les locaux de l'hôtel Le nid à Izel.

Pourriez-vous nous aider à retrouver le nom des convives présents à cette cérémonie ?
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Aujourd'Hui

Cinquante ans plus tard, le pont a un peu perdu de son éclat. Le garde-corps le long de la montée a subi les assauts des véhicules, l’éclairage a été réduit et remplacé par l'une ou l'autre lampe fonctionnelle mais disgracieuse et les murs de pierres du pays auraient bien besoin d’être réparés.
Cependant, des travaux, encore en cour actuellement, ont remis le pont en valeur. Des engins mécaniques ont déblayé cinq cent mètres cubes de terre qui limitaient le passage du cour d'eau à une seule arche.
Illuminé lors des Fêtes de fin d'années par le comité de village de Moyen, le pont reste la fierté des habitants du village.

 

 

article rédigé par Pascal Gérard