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Elle n'a pour elle, vraiment, que la
touchante simplicité des toutes vieilles paysannes indifférentes aux
prestiges artificiels de l'ornement et aux séductions de la coquetterie.
Le style ? Ce mot-là n'a pas de sens à Cayauval, ni dans la région. On y
construit solide et sobre et c'est la seule règle. Les années se chargent
du reste. Les jours obstinés qui passent et s'accumulent sur une bâtisse
lui font au bout d'un ou deux siècles son vrai visage de probe rudesse, de
recueillement méditatif et de respectable pauvreté.
Un millésime formé de grands chiffres de
fer ancrés sur le fronton de la tour et probablement grossoyés par quelque
forgeron pieux de ce temps là, proclame que l'église fut édifiée en 1738.
Neuve, elle devait être banale et, somme toute, assez incohérente car, si
les pierres d'angle de la tour et les parements du porche sont
d'authentiques produits indigènes, le reste est fait de briques qui furent
d'un rouge aveuglant de baies de sorbier et qui plantèrent sans doute
longtemps, dans le paysage tout en demi teintes, un mât flamboyant.
Pourtant, et selon toute vraisemblance, ce fut à ce moment là que les
paroissiens de Cayauval apprécièrent le plus la discutable splendeur de
leur église. Elle succédait à une chapelle étriquée et caduque, elle leur
paraissait vertigineuse, on la voyait de loin, et elle rutilait.
L'écarlate flambant a viré au rose
mourant, avec, de ci, de là, comme des halos cuivrés. Les pierres d'angle
ont des caries noires. Pluies et vents y ont plaqué des lichens de vieil
argent, des dartres de mousse qui verdissent ou rouissent au fil des
saisons. En un jour que nul ne sait, un lierre s'est agriffé au flanc de
la tour. On ne l'y planta point. Le vent, ou quelque passereau, en jeta la
graine sur le terreau accumulé dans le recoin d'un contrefort. A présent,
il est énorme, tourmenté, puissant, et s'est si bien intégré à la muraille
que l'enlever de là serait peut être une mutilation aussi mortelle pour
les pierres que pour la plante. On se contente de l'élaguer de temps à
autre, d'en rogner les pousses qui vont chatouiller les corniches, de le
guider autour des baies, d'en recueillir le bois mort, de jouir de
l'étonnement des passants qui le découvrent, et d'y écouter, dans le
silence tiède des soirs d'été, les pépiantes sornettes des oiseaux jeunes
mariés.
Et la vieille église, ainsi déteinte et
ainsi vêtue, est devenue une chose splendide. Le toit d'ardoises lui même,
sommé de sa croix maigre et de son coq décati, coiffe la tour et la nef
d'une harmonieuse capeline couleur d'étang forestier. Un peu de soleil
doré là dessus et deux pigeons blancs, en voilà assez pour faire de
l'église un ostensoir pour le Bon Dieu, un ravissement pour les artistes
et un motif supplémentaire pour que les gens de là bas trouvent leur
Cayauval joli et l'aiment un peu plus.
Jamais, le visiteur étranger n'entre
d'emblée dans l'église. Il commence par visiter le vieux cimetière qui la
ceinture. Bienheureux morts! Ils ont choisi leur temps. Ils furent de
l'époque où l'on revenait dormir éternellement à l'ombre du clocher.
Ainsi, la vie était un cycle qui, du baptistère au catafalque, se bouclait
sous la même croix. Et les survivants n'avaient pas même l'humaine
possibilité d'oublier leurs morts. Ceux ci les attendaient pour ainsi dire
sous le porche, venaient à leur rencontre en chaque circonstance pieuse et
même profane, car on dansait, les soirs de ducasse, non loin d'eux. Ils
avaient encore leur part de la frairie et l'intime proximité de leurs
cendres familiales était peut être pour la folâtre jeunesse une leçon
grave et une sauvegarde.
...Les tertres sont nivelés. Les croix,
ou bien sont brisées, ou bien sont tombées. Les pierres tombales portent
presque toutes une houppelande épaisse de verdure. Qu'importe ? Chaque
année, des mains vigilantes font un brin de toilette au vieux cimetière
désaffecté, redressent des croix, coupent des ronces, ravivent même de la
pointe d'un couteau ou d'un burin les inscriptions naïves gravées dans la
pierre. Ces volontaires de la pieuse corvée n'ont pas connu ceux qui
gisent là. Ce sont des aïeux bien plus que des proches. Mais ces défunts
inconnus portaient tout de même des noms qui sont leurs et qui revivent
encore dans leurs enfants. Le geste est un hommage et une leçon. Il assure
une continuité dans l'honneur gentilice qui, exemplaire en son humilité,
peut se passer d'autre blason. Ainsi, le vieux cimetière autour de
l'église, c'est encore l'immanent rappel d'un inéluctable aboutissement,
d'un devoir de gratitude et d'une consigne de vertu.
*
L'intérieur est un pieux capharnaüm, mais qui ferait le
ravissement d'un coloriste. Il n'est pas une seule nuance de la palette,
en effet, qui ne soit représentée dans le sanctuaire. Les murs sont d'un
blanc laiteux avec des soubassements de pierre grise veinée de quartz
scintillant. Les dalles du pavement, elles, sont d'un bleu ardoisé. Les
autels et les confessionnaux, très vieux, on les fit en plein chêne, du
chêne à présent si sombre qu'il ressemble à de l'ébène, mais avec quelques
dorures éteintes qui, de ci, de là, en égayent l'austérité.
Dans le fond, à gauche du porche, on a érigé un jour une
mise au tombeau. C'est un enrochement de vraie pierre, avec une niche qui
figure le sépulcre. Mais les personnages sont en plâtre barbouillé de bleu
pervenche et de rose bonbon. A l'inauguration, ça devait être presque
blasphématoire. Le miracle, c'est que le soleil, qui entre dans l'église
comme chez lui par des fenêtres sans vitraux, et la poussière, ont fait de
l'assemblage hérétique de pierre et de plâtre un ensemble unitaire et
presque beau. Le Crucifié, surtout, est pathétique. Avec un réalisme
cruellement insistant, la poussière souligne les sillons et les ravines
que laboura le supplice sur le divin cadavre, et des gouttes de sang qui
ruisselaient et semblaient fluer encore, écarlates, elle a fait du sang
figé dans une sombre coagulation. Ce corps glacé et martyrisé, étendu sur
les genoux de la Vierge, force l'indifférent lui-même à s'arrêter et ne le
libère plus de sa douloureuse obsession.
Il y a aussi le baptistère qui, lui, est une relique de la
vieille église, celle qui a disparu. Sur ce bloc presque cubique, creusé
d'une cuvette et recouvert d'une calotte de bronze, bien des archéologues
et des curieux sont venus se pencher. C'est que des figurines sculptées en
ornent les coins. Elles sont usées au point qu'il faut une foi aveugle
pour accepter qu'elles représentent les quatre Évangélistes plutôt que des
magots ou des écureuils. N'empêche, les gens du cru sont fiers de leur
baptistère comme d'un trésor unique, inestimable. Les entendus, et ceux
qui se veulent tels, vous datent le monument du 13e siècle. Les autres,
ceux qui n'aiment pas de se compromettre ou d'étaler leurs connaissances,
vous servent tout bonnement “que c'est ossi vî qui l'villâdje, qu'i gna
in mossieu qu'a fait in lîfe dissus, qu'i gna des boches aveu des lunettes
qui sont v'nus lontins tourné autoû, qu'on a bé yeu peû di l'vèye s'avolè
et qui gna ossi in Américain qui n'n'a offru ène fortune, mais qui nos
curè n'a né stî pu bièsse qui li!”
(wallon) =
...Que c'est aussi vieux que le village, qu'un monsieur a écrit un livre
sur le sujet, que des boches à lunettes sont venus tourner longtemps
autour, que l'on a eu bien peur de le voir s'envoler et qu'un Américain en
a offert une fortune, mais que notre curé n'a pas été plus bête que lui.
D'ailleurs, ajoutent les paroissiens, “i n'est né à
vînde. Si ç'n'asteut né comme ça, gna lontins qu'i n's'reut pus là...”
(wallon)
= Il n'est pas à vendre, ou bien il y a longtemps qu'il ne serait
plus là…
*
Tout cela est à peu près vrai. Et le même
Américain, qui paraissait opulent et, par hasard, s'appelait Isaac
Hirschfeld, a encore proposé au curé un beau paquet de dollars en échange
d'un vieux confessionnal dont le galbe ventru lui plaisait et qu'il
voulait dénaturer en bibliothèque. Poli, mais inébranlable, le curé a
encore refusé. C'est alors que l'homme de New York est tombé en arrêt
devant l'effarante collection d'ex-voto qui, dans le dos de la statue de
saint Antoine, tapissent tout un pan de la muraille avec des possibilités
d'agrandissement. Et là, le citoyen du Nouveau Monde qui, pourtant, avait
vu pas mal de curiosités en sa vagante existence, est resté un moment
suffoqué. Ce pieux bric à brac de plaquettes de marbre gravées de lyriques
expressions de gratitude, ces cœurs de dimensions variées en métal
argenté, ces jambettes de cire, ces pieds grandeur nature, moulés
d'ailleurs sur des pieds vivants qui, pour l'épreuve, n'abdiquèrent rien,
ni de leurs œils-de-perdrix, ni de leurs nodosités digitales, ces masques
eczémateux, ces béquilles miniatures et ces cuirs orthopédiques, tout cela
a fait ouvrir à Master Isaac Hirschfeld une bouche telle que le curé
aurait pu facilement lui chatouiller les amygdales de son goupillon. A la
fin, montrant la panoplie, il a demandé:
- Pouqwâ?
Un homme qui ne s'attendait pas du tout
à la question, c'était le curé. Pris de court, il a trouvé :
- Reconnaissance!
L'Américain a réfléchi d'un air pénétré.
Ses yeux ont fait le tour de l'église. Son regard s'est arrêté à chacune
des effigies de plâtre sacré qui ornent murs et piliers. Il n'y a rien
découvert de comparable à la collection des ex-voto offerte à saint
Antoine. A la fin, le plus sérieusement du monde, il a articulé, cherchant
des mots :
- Pouqwâ, lui, il fait plus de business
que les autres pêsonâges?
Tout secoué qu'il fût par la question,
le bon curé s'en est encore tiré avec honneur. Avec une parfaite gravité,
il a laissé tomber ce seul mot :
- Spécialiste...
Et l'autre, bien convaincu qu'il venait
de s'instruire, a emporté le mot en Amérique avec la même gravité.
*
Hélas, c'est tout ce que l'original a
emporté de sa visite, laissant même au curé le souvenir d'une fugitive
émotion et d'un espoir déçu... Il avait cru un moment que le Yankee allait
le débarrasser à prix d'or de son accablant bric à brac. Il faut croire
que, même pour un Yankee, c'était trop laid. Et ce jour là, resté seul, le
pauvre abbé s'est attardé à contempler la tapisserie poussiéreuse des ex
voto d'un regard qui détaillait l'horreur. Il s'est même offert le morne
plaisir de lire une à une les épigraphies macaroniques gravées dans les
plaquettes. Et à côté de la banalité stéréotypée, article de bazar vendu à
prix de fin de série, “Reconnaissance éternelle” et “Merci pour une faveur
obtenue”, il a lu, croyant rêver, des odes brèves, mais exaltantes
composées par des échauffés à qui il fallut double surface pour épancher
leur gratitude lyrique : “Saint Antoine, grâce à vous, il m'est revenu.
Merci”. “Saint Antoine, vous m'avez rendu la prospérité. Soyez béni.” -
“C'est vous qui l'avez mis sur mon chemin, ô grand saint Antoine. Acceptez
ma reconnaissance.” - Un autre, mari généreux mais grammairien médiocre,
proclame par le burin du graveur : “Gloire à vous, saint Antoine, qui m'a
ramené ma compagne.” Et pour finir, l'amour maternel y lance un cri
passionné : “Merci, puissant saint Antoine, pour les enfants que vous
m'avez donnés.”
Car la dévotion au bon saint est ainsi
faite qu'elle a, si l'on peut dire, élargi le secteur de sa compétence
thaumaturgique en jouant sur un mot. A l'origine, il était, pour reprendre
l'expression du curé, le spécialiste à qui l'on recourt lorsque l'on perd
un objet ou que l'on ne sait plus où il gîte. De là à promouvoir le saint
de Padoue en infaillible factotum qui non seulement fait retrouver ce que
l'on perd, mais fait trouver ce que l'on désire, il n'y avait qu'un pas.
Ainsi, bon gré, mal gré, le pauvre saint se voit attribuer le mérite de
réussites commerciales, de chances financières et même de mariages
ahurissants qu'il n'aurait jamais osé imaginer, ni surtout favoriser, par
crainte des représailles. Pis, il se voit encore remercié pour des
rabibochages qu'il ne pourrait vraiment commettre que par goût du danger
ou propension à la farce.
... Ce jour là, le curé s'est attardé,
mélancoliquement songeur, devant l'album mural de la gratitude
cayauvaloise au saint padouan. Et il lui a semblé que lui même, le sourire
séraphique du bon saint Antoine était voilé d'une résignation un peu
désenchantée. Dans ce regard, il a cru lire, le bon curé :
Écoute, l'abbé... Ce n'est pas à moi,
théologien de la bonne espèce, que tu pourrais décemment faire la leçon.
Ici bas, déjà, j'aurais compris que l'indulgence est de règle devant
l'imparfait, et la charité requise devant l'aberration. D'où je suis à
présent, on voit les choses de plus haut encore. Toute cette foi déviée te
désole, je le sais bien. Et je sais aussi que des niquedouilles transis
entrent dans ce temple qui courent vers ma statue de plâtre comme ils
courraient vers un fétiche, et sans penser un instant à saluer le Christ
du tabernacle... Pêle-mêle, ils jettent à mes pieds leurs doléances
saugrenues, leurs désirs strictement temporels, leurs rancunes tenaces,
leur soif de vengeance parfois. De l'intercesseur et du sauveur d'âmes que
je voulais être, ils ont fait une sorte de sorcier magicien, gérant habile
du dépôt des objets perdus et arrangeur universel de la terrestre misère.
Du tronc que l'on fixa sous mes pieds, tu le sais bien, ils ont fait une
tirelire à pourboires concussionnaires. On me donne pour m'acheter. On me
récompense comme tel... Fais donc comme moi, curé : accepte, subis,
souris, compte et canalise. Et dis toi, tout de même, que tous ces drôles
de paroissiens, toujours et terriblement intéressés, exigeants et
impératifs parfois jusqu'à la menace, tous ces demi nègres qui viennent
dépaqueter sous mes yeux leurs cupidités, leurs matériels soucis et leurs
rancœurs ne sauraient plus trop bien où se trouve le temple du Maître si
l'on ne m'y avait installé. Ceux qui me viennent me reviennent souvent,
parce que, à défaut de lumière, ils ont de l'appétit. Ils refont ainsi un
chemin désappris. Somme toute, je suis pour le Maître une sorte de
concierge introducteur ou, si tu préfères, un agent de la circulation qui
fait de son mieux pour indiquer la bonne voie au carrefour brumeux où se
croisent la foi et la superstition. Sois donc tolérant aussi, mon pauvre
curé. Laisse sans rien dire les plaquettes envahir les murs du temple,
laisse les cires à eczémas étaler coram populo leurs sanies et leurs
pustules, encaisse les oboles, les pourboires et les pots-de-vin, fais en
de la pitié, de la charité, de l'amour et, avec moi, prie pour ceux qui me
les infligent en croyant m'honorer...
Et le bon curé, là dessus, est allé
s'agenouiller sur son prie Dieu, devant le tabernacle... Au Maître de
toutes les compréhensions et de toutes les mansuétudes, il a fait
l'offrande de ce qu'il acceptait comme un sacrifice pastoral pour le salut
de la
dévotion utilitaire et de la
foi inversée.
Arthur
Masson (1896-1970), docteur en philosophie et lettres, est un écrivain
belge de Wallonie (partie sud de la Belgique). Il créa le personnage de
Toine Culot qui le rendit célèbre. Il écrivit une trentaine de romans,
où le wallon est délicatement inséré. Il y exprime émoi, amitié et
richesse du cœur. Chantre du pays mosan, il a décrit la vie des petites
gens et des villages, avec humour, mais profondeur aussi. De ce fait, il a
été comparé à Marcel Pagnol, notamment.
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