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Ils partirent le lundi suivant, très tôt, pour profiter des
heures fraîches du matin. Ils roulaient de front, pour bavarder à l’aise.
Bientôt, ils virent la Meuse, là où elle entre en Belgique.
Il semble que le fleuve ait attendu cette frontière pour
parfaire l'épanouissement de sa beauté, qui devient tout de suite celle
des féeries. Plus large, nourri de mille ruisseaux et de rivières qui lui
apportent les tonalités moirées des sous-bois ardennais et le mystère
ombreux des grottes, il s'étale comme une soie fine de bannière, d'un
éclat discret, brillante tout juste assez pour refléter sans crudité, avec
même des assourdissements raffinés, les merveilles qui bordent ses rives.
Ces merveilles, ce sont les collines toutes moutonnantes de forêts d'un
vert sombre qui insèrent et enchevêtrent leurs racines sous la pierre; ce
sont les rochers vieux comme la terre, érodés à pic, en falaises de vieil
argent, avec des caries dans le flanc, des trous étranges comme des
orbites vides, des plaques de lichens bruns, des devantiers de lierre
agriffés par des myriades d'hameçons vivants et tenaces dans le calcaire
qu'ils mordent et rongent; ce sont aussi les corneilles criardes
tournoyant en nimbes noirs et obliques autour des pitons effrités qui
s'érigent comme des tours de cathédrales incendiées sur un ciel
d'aquarelle, un ciel qui dessine jusqu'à la minutie les détails de leurs
moignons. Merveilles encore les maisons chargées d'ans ou pimpantes de
jeunesse, châteaux séculaires avec un tympan où luit doucement le vieil or
des blasons, perrons solennels aux marches brisées et recousues
d'ancrages, villas somptueuses accablées sous les glycines, les
aristoloches et les clématites parmi des parterres méticuleux comme des
mosaïques; bungalows à la fois timides et maniérés comme des midinettes
dans le monde; cabarets blanchis à la chaux, posés au long des chemins de
halage avec des tonnelles de rosiers grimpants; églises vieillottes et
touchantes dont le clocher ressemble à un berger un peu las et qui se
tasse dans sa houppelande grise pour surveiller pensivement son
troupeau...
Il y a encore les vergers, presque toujours immenses,
soignés comme des roseraies; les jardins où les laitues, même les plus
plébéiennes, ne poussent jamais que dans un encadrement d'œillets ou de
giroflées; parfois, au sortir d'un défilé, dans un brusque élargissement
de la vallée, ce sont de vraies et vastes prairies, avec une ferme
inattendue, toute blanche ou toute rose, de l'herbe fine et verte comme
celle d'une pelouse anglaise et des vaches si nettement blanches et noires
qu'elles ressemblent à des vaches de faïence vernissée...
Tout cela, devant les deux garçons ravis, se mirait dans
l'eau calme en images renversées et un peu tremblantes, comme celles que
voient les vieilles gens de leurs yeux fatigués, ou encore celles que l'on
devine dans le crépuscule. C'était une symphonie toute en douceur, un
murmure de demi-teintes, un chantonnement de lignes indécises sur un ciel
qui, lui-même, diluait son azur dans l'eau apparemment immobile et comme
extasiée.
Car, telle est la tranquillité superficielle du fleuve
qu'il ressemble à un lac qui s'étire infiniment. Aux jours d'été, l'eau
paraît comme immobilisée dans un rêve un peu solennel. Les écluses,
d'ailleurs, et les barrages la disciplinent et l'embellissent encore.
Celles-là et ceux-ci méritent bien leur nom d'ouvrages d'art utilitaires,
ils sont encore ornementaux. Les barrages surtout, tirés au cordeau, sont
d'admirables surprises dans la beauté unie de la nappe d'eau. Ils font des
cascades qui tiennent leur majesté de leur longueur, de leur tumulte blanc
et mousseux, des jeux de soleil qui en irisent la coulée vitreuse, des
bouillonnements dont ils agitent l'aval en vaguelettes décroissantes...
Elles vont mourir au loin dans un imperceptible frémissement qui couvre
les moellons des berges de baisers sonores et mouillés comme ceux des
enfants.
Et tout au long du chenal soigneusement dragué de la rive
gauche passent les chalands surchargés dont seul émerge le dos ensellé, la
proue ronde et obèse, la cabine d'arrière qui ressemble à une maisonnette
de fées naines. Ils passent avec des lenteurs de procession, attelés par
trois, à la queue leu leu, derrière le remorqueur noir à passepoil rouge
qui le tire, un emblème blanc - trèfle, couronne ou croix - sur sa
cheminée un peu obliquée en arrière et tous cuivres astiqués. Il va, le
remorqueur, trapu et vigoureux, important, un peu suffisant même, mais
d'une suffisance sympathique d'enfant qui se tient propre. De son hélice,
il s'amuse à faire bouillonner l'eau sous sa poupe cambrée en surplomb. Il
hurle, parfois, devant les écluses, de sa sirène impatiente qui fait
boûh-hoû! comme celle d'un transatlantique et il lui arrive de cracher de
la fumée à gros meulons noirs qui montent très haut, comme s'il voulait
prouver qu'il n'est pas un bateau pour rire, mais un vrai, avec une grosse
machine dans le ventre, et du feu. Sur le cortège, quelques drapelets de
signalisation, rouges et blancs, un pavillon tricolore, hollandais ou
français le plus souvent, qui flotte en poupe, sur une drisse. Parfois
aussi, sur une corde tendue de la cabine à l'avant, une lessive
multicolore qui sèche, chemises, draps et braies, et qui se reflète encore
dans l'eau en fantomatique pavoisement.
Comme elle tempère les couleurs, la Meuse assourdit et pour
ainsi dire absorbe les bruits. Seuls, les trains qui en suivent le cours,
les lourds wagons industriels surtout, peuplent la vallée, fugacement du
tintamarre de leurs convois chargés de moellons, de minerais, de fers
usinés. Ils s'engouffrent dans les tunnels et en sortent avec des fracas
d'artillerie. Mais le convoi passé, c'est le silence où chantent des
cloches discrètes, des pinsons et des jeunes filles. Les bonnes routes
asphaltées qui ourlent le fleuve sur chaque rive laissent glisser sans
bruit les autos comme sur un plan d'ébène, et les fers des chevaux
eux-mêmes et les bandages des lourds chariots s'y meuvent comme sur une
cire. C'est la paix, le calme, une sorte de sérénité recueillie où
pourtant s'active la vie en un mouvement intense, mais la vie qui se
refuse à offenser la beauté par les vulgarités du tapage.
Arthur
Masson (1896-1970), docteur en philosophie et lettres, est un écrivain
belge de Wallonie (partie sud de la Belgique). Il créa le personnage de
Toine Culot qui le rendit célèbre. Il écrivit une trentaine de romans,
où le wallon est délicatement inséré. Il y exprime émoi, amitié et
richesse du cœur. Chantre du pays mosan, il a décrit la vie des petites
gens et des villages, avec humour, mais profondeur aussi. De ce fait, il a
été comparé à Marcel Pagnol, notamment.
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