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Le 4 avril 1968, Martin Luther
King tombait sous les balles d'un assassin alors qu'il parlait à un
groupe d'amis sur le balcon du motel de Memphis où il était descendu.
Comme pour John Kennedy, comme pour Robert Kennedy, l'Amérique retint
son souffle, stupéfaite de découvrir comme dans un miroir son visage
de violence, atterrée de voir que les balles d'un seul tueur à gages
pouvaient avoir raison de ses fils qui rêvaient d'agrandir son âme:
nouvelle frontière, nouvelle ère, nouvelle fraternité des races.
Martin Luther
King s'était rendu à Memphis, dans le Sud profond, pour défendre ses
compatriotes noirs en grève, les éboueurs de la ville, auxquels les
représentants municipaux refusaient de reconnaître leur syndicat et
leur droit de manifestation.
Et ici, il nous
faut aborder le drame de l'apôtre de la non-violence: le drame d'être
discuté, voire repoussé, répudié par ses frères de race. Il se sentait
entouré d'hostilité, pire, d'indifférence. « Ça a été dur, très
dur... Je n'ai jamais vu des gens aussi apathiques. Rien ne les
intéresse. » C'était à Cleveland, au mois de novembre 1967,
quelques jours avant de faire à la radio les causeries qu'on lira dans
ce livre, que Martin Luther King prononçait ces paroles désenchantées.
Depuis l'explosion du ghetto de Harlem en 1964, la révolte noire avait
en effet amorcé un nouveau tournant, celui de la violence.
Courageusement, Martin Luther King avait entrepris de s'attaquer au
racisme subtil du Nord, qui n'a pas besoin de lois pour parquer les
Noirs dans les ghettos et les écraser aussi sûrement que dans le Sud.
Bien vite, il fut dépassé par les leaders de la violence: jamais il ne
réussira à s'insérer complètement dans le Nord. Et puis, n'était-il
pas lui-même issu de la petite bourgeoisie du Sud ?
On ira jusqu'à
lui décocher l'expression honnie d'oncle Tom. Les tenants du "pouvoir
noir" entendaient lui signifier par là qu'il n'était que l'instrument
inconscient, téléguidé, du "pouvoir blanc". Il allait radotant sa
petite chanson de non-violence alors que l'heure était à la violence,
au pillage et au sang. Malgré toutes les pressions, Martin Luther King
ne pactisa jamais. Certes – il le déclare avec force dans ses
entretiens canadiens – il comprenait cette révolte désespérée. Mais
jusqu'au bout, il tenta désespérément de canaliser cette force
explosive. Il ne capitula jamais.
Pourtant, il
n'avait rien d'un utopiste. Il s'aperçut bien vite que la révolte des
Noirs était due en grande partie à leur situation économique: taudis,
sous-emploi, conditions d'hygiène déplorables. C'est pourquoi, il ne
cessa de réclamer la mise en place d'un vaste programme d'aide à la
communauté noire. Un instant il eut l'espoir que ce programme allait
se réaliser. C'est alors qu'éclata la guerre du Viet-nam : des sommes
d'argent fabuleuses furent consacrées à l'équipement d'une armée de
plus de cinq cent mille hommes. Ce fait l'amena à prendre
vigoureusement parti contre la guerre du Viet-nam, responsable, à ses
yeux, de la dégradation matérielle et morale à laquelle on assistait
aux États-Unis. Du coup, il devint persona non grata à la
Maison-Blanche. Ce fut un nouveau drame pour ce patriote américain que
de devoir prendre publiquement position contre la politique de son
gouvernement. Mais sa conscience l'exigeait.
Un autre aspect
de la société américaine passionnait, et inquiétait à la fois, Martin
Luther King: celui de la « nouvelle jeunesse » qu'il côtoyait lors de
ses visites incessantes aux ghettos du Nord. Une jeunesse en révolte
contre toute forme de société: une révolte par l'évasion dans le cas
des hippies, une révolte par la violence dans le cas des « radicaux ».
Il sentait qu'une nouvelle force était en train de naître et il rêvait
d'unir cette jeunesse pour former un front uni contre les injustices
du système capitaliste. Car, de plus en plus, il se rendait compte que
son combat ne pouvait se limiter aux ghettos noirs ni même aux
frontières des États-Unis. C'étaient tous les pays sous-développés,
exploités, d'Asie, d'Afrique, d'Amérique du Sud, qui devaient susciter
en eux de nouvelles forces capables de lutter contre leurs
exploiteurs. Par quels moyens ? Par la non-violence certes, mais dans
le cadre d'une stratégie encore à l'état d'ébauche. Et chemin faisant,
Martin Luther King relevait avec crainte et tristesse le vertige de
violence qui s'emparait des militants et même de certains prêtres
catholiques en Amérique du Sud.
C'est dans le
dernier entretien que nous trouvons le sens profond de son action. Le
message de Noël « Paix sur la terre, bonne volonté envers tous les
hommes » n'est pas pour lui un thème pieux de prédicateur, il est le
moteur même de son activité. La non-violence n'est pas l'acceptation
douceâtre de l'injustice, elle est une insurrection pacifique,
violente dans sa non-violence. Et les dernières pages montrent, dans
une très belle envolée où le prophète rejoint le poète, l'espoir
indéracinable d'un retour à une paix large, royale, qui ne soit pas
fondée sur de mesquines compromissions.
Les cinq
entretiens qui forment cet ouvrage, et qui furent prononcés sur les
ondes d'une chaîne de radio canadienne en novembre et en décembre
1967, constituent en réalité le testament spirituel de Martin Luther
King. Jamais sa pensée ne fut plus ferme, plus dense, plus courageuse
aussi, alors que ses idées sur la non-violence étaient tournées en
dérision par ses frères de race.
Jamais non plus
cette pensée ne fut plus actuelle. Les bouleversements que la France a
connus au printemps de 1968 donnent une étrange résonance à ces cinq
messages d'outre-tombe. Littéralement, Martin Luther King se montre
prophète quand, débordant le problème des Noirs américains, il prédit
la révolte des « sans-voix » dans les pays du Tiers-Monde, et des «
sous-classes » dans les pays développés, quand il décrit l'attitude de
la jeunesse révolutionnaire, qui glorifie désormais la guérilla et les
« tactiques de confrontation ».
Che Guevara ou
Luther King. La révolution par la violence ou par la non-violence.
C'est dans ce choix que réside l'avenir de notre monde.
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