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Martin Luther King
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• E. M. Braekman

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Ulrich Zwingli
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• 
René Neuenschwander
 


Martin Luther King
 

 

15.1.1929 - 4.4.1968

 
   


 Le 4 avril 1968, Martin Luther King tombait sous les balles d'un assassin alors qu'il parlait à un groupe d'amis sur le balcon du motel de Memphis où il était descendu. Comme pour John Kennedy, comme pour Robert Kennedy, l'Amérique retint son souffle, stupéfaite de découvrir comme dans un miroir son visage de violence, atterrée de voir que les balles d'un seul tueur à gages pouvaient avoir raison de ses fils qui rêvaient d'agrandir son âme: nouvelle frontière, nouvelle ère, nouvelle fraternité des races.

 Martin Luther King s'était rendu à Memphis, dans le Sud profond, pour défendre ses compatriotes noirs en grève, les éboueurs de la ville, auxquels les représentants municipaux refusaient de reconnaître leur syndicat et leur droit de manifestation.

 Et ici, il nous faut aborder le drame de l'apôtre de la non-violence: le drame d'être discuté, voire repoussé, répudié par ses frères de race. Il se sentait entouré d'hostilité, pire, d'indifférence. « Ça a été dur, très dur... Je n'ai jamais vu des gens aussi apathiques. Rien ne les intéresse. » C'était à Cleveland, au mois de novembre 1967, quelques jours avant de faire à la radio les causeries qu'on lira dans ce livre, que Martin Luther King prononçait ces paroles désenchantées. Depuis l'explosion du ghetto de Harlem en 1964, la révolte noire avait en effet amorcé un nouveau tournant, celui de la violence. Courageusement, Martin Luther King avait entrepris de s'attaquer au racisme subtil du Nord, qui n'a pas besoin de lois pour parquer les Noirs dans les ghettos et les écraser aussi sûrement que dans le Sud. Bien vite, il fut dépassé par les leaders de la violence: jamais il ne réussira à s'insérer complètement dans le Nord. Et puis, n'était-il pas lui-même issu de la petite bourgeoisie du Sud ?

 On ira jusqu'à lui décocher l'expression honnie d'oncle Tom. Les tenants du "pouvoir noir" entendaient lui signifier par là qu'il n'était que l'instrument inconscient, téléguidé, du "pouvoir blanc". Il allait radotant sa petite chanson de non-violence alors que l'heure était à la violence, au pillage et au sang. Malgré toutes les pressions, Martin Luther King ne pactisa jamais. Certes – il le déclare avec force dans ses entretiens canadiens – il comprenait cette révolte désespérée. Mais jusqu'au bout, il tenta désespérément de canaliser cette force explosive. Il ne capitula jamais.

 Pourtant, il n'avait rien d'un utopiste. Il s'aperçut bien vite que la révolte des Noirs était due en grande partie à leur situation économique: taudis, sous-emploi, conditions d'hygiène déplorables. C'est pourquoi, il ne cessa de réclamer la mise en place d'un vaste programme d'aide à la communauté noire. Un instant il eut l'espoir que ce programme allait se réaliser. C'est alors qu'éclata la guerre du Viet-nam : des sommes d'argent fabuleuses furent consacrées à l'équipement d'une armée de plus de cinq cent mille hommes. Ce fait l'amena à prendre vigoureusement parti contre la guerre du Viet-nam, responsable, à ses yeux, de la dégradation matérielle et morale à laquelle on assistait aux États-Unis. Du coup, il devint persona non grata à la Maison-Blanche. Ce fut un nouveau drame pour ce patriote américain que de devoir prendre publiquement position contre la politique de son gouvernement. Mais sa conscience l'exigeait.

 Un autre aspect de la société américaine passionnait, et inquiétait à la fois, Martin Luther King: celui de la « nouvelle jeunesse » qu'il côtoyait lors de ses visites incessantes aux ghettos du Nord. Une jeunesse en révolte contre toute forme de société: une révolte par l'évasion dans le cas des hippies, une révolte par la violence dans le cas des « radicaux ». Il sentait qu'une nouvelle force était en train de naître et il rêvait d'unir cette jeunesse pour former un front uni contre les injustices du système capitaliste. Car, de plus en plus, il se rendait compte que son combat ne pouvait se limiter aux ghettos noirs ni même aux frontières des États-Unis. C'étaient tous les pays sous-développés, exploités, d'Asie, d'Afrique, d'Amérique du Sud, qui devaient susciter en eux de nouvelles forces capables de lutter contre leurs exploiteurs. Par quels moyens ? Par la non-violence certes, mais dans le cadre d'une stratégie encore à l'état d'ébauche. Et chemin faisant, Martin Luther King relevait avec crainte et tristesse le vertige de violence qui s'emparait des militants et même de certains prêtres catholiques en Amérique du Sud.

 C'est dans le dernier entretien que nous trouvons le sens profond de son action. Le message de Noël « Paix sur la terre, bonne volonté envers tous les hommes » n'est pas pour lui un thème pieux de prédicateur, il est le moteur même de son activité. La non-violence n'est pas l'acceptation douceâtre de l'injustice, elle est une insurrection pacifique, violente dans sa non-violence. Et les dernières pages montrent, dans une très belle envolée où le prophète rejoint le poète, l'espoir indéracinable d'un retour à une paix large, royale, qui ne soit pas fondée sur de mesquines compromissions.

 Les cinq entretiens qui forment cet ouvrage, et qui furent prononcés sur les ondes d'une chaîne de radio canadienne en novembre et en décembre 1967, constituent en réalité le testament spirituel de Martin Luther King. Jamais sa pensée ne fut plus ferme, plus dense, plus courageuse aussi, alors que ses idées sur la non-violence étaient tournées en dérision par ses frères de race.

 Jamais non plus cette pensée ne fut plus actuelle. Les bouleversements que la France a connus au printemps de 1968 donnent une étrange résonance à ces cinq messages d'outre-tombe. Littéralement, Martin Luther King se montre prophète quand, débordant le problème des Noirs américains, il prédit la révolte des « sans-voix » dans les pays du Tiers-Monde, et des « sous-classes » dans les pays développés, quand il décrit l'attitude de la jeunesse révolutionnaire, qui glorifie désormais la guérilla et les « tactiques de confrontation ».

 Che Guevara ou Luther King. La révolution par la violence ou par la non-violence. C'est dans ce choix que réside l'avenir de notre monde.


« Préface du traducteur » du recueil
La seule révolution
publié en octobre 1968
par les Éditions Casterman, Tournai


 
 
 


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