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• DE L'OR DANS LES CHEVEUX
Non, quand
il vint au monde, on n'a pas tiré vingt et un coups de canon. Il
n'avait pas de sang bleu dans les veines, mais il avait de l'or dans
ses cheveux. C'est pourquoi nous l'appelons le Rouquin. Ses parents
étaient de petits commerçants dans une ville de province. Dès avant sa
naissance, une cliente de son père avait dit : « Monsieur, j'espère
que votre enfant sera baptisé. S'il ne l'était pas, vous ne me
compteriez plus au nombre de vos clients. » Son père, qui n'avait de
conviction profonde que celle de ses gros sous, s'empressa donc de le
faire baptiser pour ne pas perdre une cliente. C'est de cette façon
que le Rouquin débuta dans la vie. C'est pour une raison commerciale
qu'il fut baptisé et qu'il entra pour la première fois à l'église.
C'était là un bien mauvais départ. Mais il ne s'en porta ni mieux ni
moins bien, et en grandissant il ne devint ni meilleur ni plus mauvais
que ses camarades. Il ne se distinguait en rien des autres enfants si
ce n'est par sa tignasse flamboyante et touffue qui lui valait
d'occasionnels quolibets. Il souffrait même un peu de ne pas avoir des
cheveux comme tout le monde. Mais comme tout le monde il suivit le
catéchisme, d'ailleurs sans grande conviction, et ce fut pour lui une
aubaine d'apprendre qu'il était possible de se faire dispenser du
cours de religion. Une demi-heure de cours en moins tous les jours,
c'était là une occasion à ne pas manquer et il ne la manqua pas. Cette
demi-heure lui plut tellement qu'il fit sa propagande et gagna
plusieurs autres enfants à l'idée de ne plus suivre le cours de
religion. Il alla même jusqu'à écrire à l'instituteur pour obtenir la
dispense de l'un ou de l'autre élève.
Entre-temps, sa mère avait été mise en contact avec un petit groupe de
gens du village voisin qui se réunissaient pour lire la Bible. On les
appelait des protestants. Et voilà notre petit rouquin entraîné, par
une mère qui ne transigeait pas avec la discipline, à fréquenter les
assemblées de ces gens qui osaient se singulariser et dont la vie
était tellement austère et la morale tellement rigide
[Tite 2.11-12].
C'est là qu'il apprit qu'il y avait un livre qui s'appelait la Bible;
il se gardait bien de le lire, d'ailleurs ! Il Y apprit aussi quelques
airs de cantiques où chaque syllabe semblait si lourde qu'on la
soulevait avec des "hans" de débardeur..., il y entendit de longs et
ennuyeux sermons. Ah ! que la grande aiguille de l'horloge allait
lentement pour l'enfant qui n'écoutait pas! Les rouages devaient
manquer d'huile, pour sûr !
L'amen final était, de tous les autres, celui qu'il accueillait avec le
plus de ferveur. Une ferveur qui tenait plus du soulagement que de la
piété. C'était le seul qu'il prononçait de tout son cœur. Mais comme
ces gens-là entendaient mettre leur croyance en pratique, le Rouquin
eut tôt fait de les prendre en grippe et de haïr le chemin qui
conduisait à leurs réunions. Il préférait de loin la religion facile
de ses petits copains qu'on envoyait à la messe une heure le dimanche
et qui étaient ensuite libres d'aller et d'agir à leur guise. De ce
côté-là au moins il n'y avait pas de restrictions ou si peu...
Aussi, le dimanche, quand l'heure arrivait d'être traîné au culte, de
mystérieuses coliques –dont sa mère n'était pas dupe – lui
sillonnaient le ventre; pendant quelques instants il prétextait un mal
imaginaire, dans le secret espoir de rester avec son père qui, lui, ne
s'intéressait qu'à ses sports.
C'est ainsi que notre rouquin devint un révolté et un farouche
anti-protestant, bien que dans le tréfonds de son cœur, il soit obligé
de reconnaître la qualité de vie de ces gens-là. Et s'il les haïssait,
c'était même à cause de la qualité de leur vie.
L'obscurité qui était en lui ne pouvait supporter cette lumière
[Jean 3.19].
• INQUIÉTUDES
Malgré son
jeune âge, le Rouquin a déjà fait quelques expériences. Il va encore
en faire quelques-unes.
Il a pris la religion en aversion à cause de ses exigences mais il ne
peut s'empêcher d'y réfléchir quelquefois et cela bien malgré lui.
Un jour, il entendit une dame dire à sa mère qu'un garçon de douze ans
s'était plaint de douleurs dans le ventre et que, malgré une
intervention rapide des médecins, il était mort trois jours après.
Notre Rouquin, du même âge, et qui avait mauvaise conscience, se mit
alors à trembler chaque fois qu'une petite colique venait lui tordre
les entrailles. Le spectre de la mort commençait à se lever dans sa
vie et à prendre des formes angoissantes.
Une autre fois, sa mère lui raconta que le mauvais roi Hérode, frappé par
Dieu, était mort rongé par les vers. Cette phrase s'incrusta dans sa
pensée et n'en sortit plus jamais. Il n'en aurait pas été ainsi s'il
avait eu bonne conscience devant Dieu, mais il n'avait pas fait la
paix avec Lui. Dans les années qui suivirent, au milieu de ses joies
profanes, dans son impiété et ses plaisirs mondains, une phrase lui
revenait sans cesse à l'esprit, le mettait mal à l'aise si ce n'est à
la torture : « Hérode mourut rongé par les vers.
[Actes 12.23]
» Et déjà les vers du remords commençaient à le ronger, lui donnant un
avant-goût salutaire de ce que pouvaient être les vers rongeurs de la
géhenne.
A ce stade, des périodes d'angoisse alternaient avec des périodes
d'insouciance propres à son âge. Tout doucement l'Éternité
s'approchait de lui.
A l'école primaire il s'était lié d'amitié – une amitié qui dure encore à
l'heure où ces lignes sont écrites – avec un garçon un peu
rondouillard. Et comme le Rouquin était très longiligne, la paire des
nouveaux amis fut parfois surnommée : « Fil de Fer et Boule de Gomme.
»
A eux deux ils représentaient une scène de la Bible : les vaches maigres
et les grasses.
A cette époque, comme aussi dans les années qui suivirent, une chose
intriguait fort notre Rouquin, c'était de savoir comment sa mère et
les gens qu'elle fréquentait parvenaient à se priver de tous les
plaisirs que le monde offrait. Ils ne donnaient pas du tout
l'impression d'en souffrir, au contraire. Mais d'où tiraient-ils la
force d'envisager la vie et la mort avec une telle sérénité ? Quel
était le secret de leur joie ? Le Rouquin, lui, était absolument
incapable d'envisager la vie sans les attraits du monde. Il enrageait
intérieurement à la seule pensée de ne pas y puiser à pleines mains.
De telles "privations" lui eussent été insupportables. Eux, au
contraire, n'avaient pas l'air d'être privés de quoi que ce soit ; ils
n'en avaient tout simplement pas besoin. Et c'était à cause de ça que
le Rouquin les détestait ; à cause de cela aussi que, secrètement dans
le fond de son cœur, il les enviait. Eux, se disait-il à lui-même, ont
quelque chose que toi tu n'as pas.
Comme ce genre de vie lui était à la fois désirable et détestable, il
essayait de soulager sa conscience en se disant que ces gens-là
grésillaient du trolley et qu'ils étaient atteints de déviation
mystique. Il croyait ainsi classer la chose et lui mettre un point
final. Ça ne devait être qu'un point... à la ligne !
• RÉVOLTE
Le petit
Rouquin grandissait et ne pouvait rester plus longtemps sous la
tutelle maternelle. Le jour vint où il déclara tout de go qu'il
n'irait plus au culte. Cela fit un tollé d'envergure à la maison. Il y
eut des menaces, des corrections, mais il tint ferme. Sa mère, la mort
dans l'âme, le vit prendre le chemin large qui conduit à la perdition
[Matthieu 7.13-14].
Quant à lui, son opinion sur le chemin large était tout autre que
celle de sa mère. C'était la seule voie qui pouvait lui convenir et il
n'allait pas s'en priver.
Un jour il entra pour la première fois dans un cabaret et commanda un
verre d'eau gazeuse qu'il vida bravement jusqu'au fond. Par la suite,
bien qu'il ne devînt jamais un vrai disciple du Capitaine Haddock, il
s'orienta vers des boissons moins inoffensives.
Le monde était à lui et lui au monde. Il courait les spectacles,
s'amusait comme un fou, et il rentrait chez lui le soir avec le cœur
tout plein de vide. Quand les bruits et les lumières de la fête
s'éteignaient, sa joie s'éteignait aussi et il se retrouvait tout seul
avec lui-même.
Alors, la morsure du doute lui faisait se poser des questions : Est-ce
bien là le chemin du bonheur ? – Ça ne fait rien, se disait-il, la
prochaine fois je mettrai les bouchées doubles et je serai heureux.
• LA GUERRE
La guerre
arriva avec son inévitable cortège de misère, de souffrance et de
privations. L'offensive allemande de mai 1940 vit notre Rouquin
descendre dans le Sud avec des milliers d'autres réfugiés. Plus d'une
fois, alors que les "pruneaux" tombaient, il eut la chair de poule et
la peur au ventre.
Mais, le premier orage passé, il rentra dans son foyer que la guerre
avait épargné et il s'installa comme tant d'autres dans les privations
des années d'occupation. S'il ne connut pas la disette, il connut
quand même des moments où la faim lui tiraillait péniblement
l'estomac. C'était l'époque où tout ce qu'on pouvait se mettre sous la
dent était le bienvenu. Lui-même raconte comment un jour il a mangé du
chat. C'était un chat qui lui avait volé des côtelettes... Mais
l'histoire serait trop longue à raconter. Le Rouquin a récupéré ses
côtelettes perdues en mangeant le chat. Œil pour œil… côtelette pour
côtelette ! C'était, paraît-il, un fameux lapin que ce chat !
Il parle aussi avec une pointe d'humour de cet âge où les garçons
grandissent si vite. Il n'eut qu'un seul costume en quatre ans. Les
manches du veston lui arrivaient entre le coude et le poignet. Les
pantalons ne descendaient à hauteur des chevilles que grâce à
d'interminables bretelles. Ses souliers avaient été faits par son père
avec de la vieille garniture de fauteuil et des pneus d'automobile.
Mais comme beaucoup étaient logés à la même enseigne, il s'en
consolait comme il pouvait en tournant la chose en rigolade.
La libération tant attendue ne lui apporta aucune libération intérieure.
Ne trouvant pas d'autre débouché pour se sortir de lui-même, le
Rouquin se réfugiait dans une imagination débridée. Il la peuplait
d'exploits qui, tous, se voulaient nobles et généreux. Il passait des
heures à rêvasser de la sorte. C'étaient là les seuls moments où il
tenait le beau rôle!
Il sentit bientôt qu'il étouffait dans son petit cercle. Il allait donc
l'agrandir en prenant le large et pour de bon.
• A L'ARMÉE
A dix-sept
ans et demi, il s'engagea comme volontaire de guerre.
Le Rouquin
aime à rappeler, non sans une pointe de malice, que quelques jours à
peine après son entrée aux armées, l'Allemagne capitulait.
Suivons le
Rouquin à l'armée. C'est l'occupation de l'Allemagne. La discipline
est quasi nulle. Il vit une existence de prince, marquée cependant de
quelques heurts avec ses supérieurs.
Son sourire
goguenard et son air moqueur lui valent une série de mutations au sein
de son unité. On croit sévir contre lui en l'envoyant dans une
compagnie considérée comme disciplinaire à cause du vieux rat de
caserne qu'était son commandant, et on n'arrive qu'à lui faire la vie
belle. Il goûte à tous les postes : ordonnance d'officier (ne lisez
pas officier d'ordonnance !), employé de bureau, chauffeur de poids
lourds et de blindés, candidat gradé. On prend contre lui une autre
mesure encore, qu'on croit disciplinaire, et on l'envoie à
l'état-major de bataillon où il vit comme un coq en pâte et occupe un
poste à faire baver d'envie tous les copains. Au volant d'un lourd
véhicule il fait des prouesses et commet des folies. Il réussit à
faire pâlir un motocycliste pourtant réputé pour son audace. Mais dans
ces folles équipées, notre cascadeur en herbe ressent plusieurs fois
des picotements courir le long de son cuir chevelu. Sous sa rouge
toison, la sueur vient perler parfois. Son caractère s'affirme et
s'affiche, mais pas toujours sous ses plus beaux aspects. La révolte
naturelle qu'il porte en lui gronde de plus en plus. C'est aux
autorités maintenant qu'il en veut. Il ne peut voir un représentant de
l'ordre sans sentir aussitôt son cœur battre plus vite. Un jour de
permission, il se prend de querelle avec des douaniers qui se fâchent
à leur tour. Il en balance un dans une véranda, détale comme un lièvre
et met ses poursuivants dans le vent.
Il goûte
aussi à tous les plaisirs qui s'offrent à lui. C'est la période la
plus insouciante de sa vie. Le soir, passant par-dessus toits, faîtes
et poutrelles, au risque de se rompre le cou, il fait le mur et va en
catimini rejoindre copines et copains qui l'attendent pour des virées
qui se voulaient épiques sans l'être jamais. Il est fier de la honte
qu'il éprouvera. Il se lie d'amitié avec un gars bien bâti qui aime
chanter. Sur les hauteurs qui surplombent le Weser, cet ami lui fait
voir le versant opposé et lui dit: « Tu vois, ce coin-là ? Quand je
serai démobilisé, je viendrai y habiter ! »
L'homme
propose et Dieu dispose. Quand le Rouquin revint quelques jours plus
tard au peloton état-major, il y régnait une atmosphère lourde de
tristesse.
– Que se
passe-t-il ? Vous faites. tous des figures d'enterrement !
remarqua-t-il.
– Bien sûr,
lui répondit-on, depuis l'accident de K...
– Quel
accident ?
– Comment,
tu ne sais pas ? Il s'est fait tuer par un camion à une entrée de
l'autoroute. La roue lui a passé sur la tête. On a reconduit le corps
aux parents... dans un camion... entre des tonneaux de bière... pour
que le voyage serve quand même à quelque chose...
Un peu plus
tard, le Rouquin se retrouve devant le lit vide de l'ami qui aimait
chanter. Le casque de motocycliste est là, écrasé, éclaboussé de sang,
la jugulaire arrachée. Devant cette mort brutale et inattendue, la
panique intérieure le gagne. Cet accident aurait pu lui arriver à lui.
Où serait maintenant son âme ? Il ne le sait que trop bien ! Le peu
qu'il a retenu des enseignements de la Bible lui clame qu'il serait
irrémédiablement perdu, car rien dans sa vie n'aurait pu résister à
l'épreuve de l'Éternité et du jugement qui, une fois de plus,
s'étaient approchés de lui.
Alors là,
dans cette chambre, le Rouquin prend une fois encore de bonnes
résolutions : il va essayer de vivre comme les chrétiens qu'il a
connus autrefois. Oui, il va essayer de se refaire une conduite. Mais
ça n'a pas tenu une semaine... La sarabande de ses péchés a repris de
plus belle jusqu'au jour où ses supérieurs lui firent comprendre qu'il
n'était plus désirable et qu'il pouvait partir. C'est ainsi qu'il fut
mis dehors de ce lieu où l'on vous met toujours dedans !
• IDÉAL PHILOSOPHIQUE
Le Rouquin
a donc repris sa vie civile. Il a changé d'habit, mais pas de vie. On
le retrouve à la recherche d'un idéal valable qui lui échappe sans
cesse. Ni les études, ni le travail, ni la littérature, ni les
concerts, ni les sports, ni les plaisirs ne lui procurent la paix
intérieure à laquelle il aspire pourtant de plus en plus.
Les modèles
à imiter ne manquent cependant pas. Il apprend par cœur de longues
tirades dont il voudrait imprégner toute sa vie. Il essaie de faire
siennes les paroles de Cyrano :
...Et que
faudrait-il faire ?
Chercher un
protecteur puissant, prendre un patron,
Et comme un lierre obscur qui circonvient un tronc
Et s'en fait un tuteur en lui léchant l'écorce,
Grimper par ruse au lieu de s'élever par force ?
Non, merci. Déjeuner chaque jour d'un crapaud ?
Avoir un ventre usé par la marche ? une peau
Qui plus vite à l'endroit des genoux devient sale ?
Exécuter des tours de souplesse dorsale ?...
Non, merci, non merci, non merci ! Mais... chanter,
Rêver, rire, passer, être seul, être libre
Avoir l'œil qui regarde bien, la voix qui vibre
Mettre quand il vous plaît, son feutre de travers,
Pour un oui, pour un non, se battre ou faire un vers !
Travailler sans souci de gloire ou de fortune,
A tel voyage auquel on pense, dans la lune !
N'écrire jamais rien qui de soi ne sortît,
Et modeste d'ailleurs, se dire : mon petit,
Sois satisfait des fleurs, des fruits, même des feuilles,
Si c'est dans ton jardin à toi que tu les cueilles !
Puis, s'il advient d'un peu triompher, par hasard,
Ne pas être obligé d'en rien rendre à César,
Vis-à-vis de soi-même en garder le mérite,
Bref, dédaignant d'être le lierre parasite,
Lors même qu'on n'est pas le chêne ou le tilleul,
Ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul !
C'est ce
qui s'appelle vouloir monter à la seule force des poignets. Et tout
seul le Rouquin n'est pas monté bien haut, au contraire. Moralement la
pente était savonneuse, et tous ses efforts n'arrivaient qu'à le faire
descendre un peu plus bas.
Un jour, le
Rouquin déambule avec un ami et se paie une portion de vitrine. Le
travail est fini. C'est le printemps.
– Dis donc,
vieux, sais-tu ce qu'on est venu faire sur la terre ?
– Ma foi
non, répond l'autre.
– On
s'encroûte pendant six jours; on les passe dans l'espoir du septième
et quand enfin il arrive il nous encroûte plus à lui tout seul que les
six autres ensemble.
– Et
pourtant, nous en sommes aux plus belles années de notre vie; on a
vingt ans, la santé; on sait s'amuser, on n'a pas de responsabilités,
on sait rire. Oui, mais même dans le rire, le cœur est triste.
– Eh bien,
si on n'est pas heureux maintenant, qu'est-ce qui va nous tomber
dessus plus tard !
– Dis donc,
propose tout à coup le Rouquin, si on faisait une liste de tout ce
qu'on aimerait avoir. D'accord ?
– Allons-y
!
Un quart
d'heure après, ni l'un ni l'autre n'avaient trouvé quelque chose de
valable à mettre sur la liste. Ils avaient de tout. Mais en tête de
page ils auraient volontiers écrit : « Véritable bonheur et paix du
cœur. » Voilà ce qui manquait au Rouquin, comme à tout homme
d'ailleurs.
L'époque du
carnaval approchait. Les deux amis (souvenez-vous de Fils de Fer et de
Boule de Gomme) décidèrent de s'amuser ce jour-là avec frénésie. Ils
veulent tirer le fin du fin. Ils préparent cette journée avec minutie.
Derrière les masques et dans les farandoles ils se promettent de s'en
donner à cœur joie et de vivre une journée inoubliable. Jamais, en
effet, ils ne devaient oublier cette journée-là. Elle fut pis que
toutes les autres. Tout le monde riait, sauf eux ! Ils se sentaient
seuls et perdus au milieu de cette foule en liesse. Le Rouquin sentait
confusément que dans ce monde qui lui devenait de plus en plus
étranger, il commençait à perdre les pédales. Quand enfin les lampions
s'éteignirent et que sur le visage des gens la joie fondit comme neige
au soleil, un peu de lumière se glissa dans le cœur des deux amis. Ce
soir-là ils analysèrent sérieusement leur entourage et en voyant ce
monde, qui folâtrait encore tout à l'heure, s'en aller maintenant,
l'œil si terne et l'oreille si basse, ils furent pris d'un fou rire
qui dura des heures. La fête terminée, il n'y avait plus de plaisir,
sinon pour eux... Étrange...
• TÂTONNEMENTS
Rien ne le
satisfait plus vraiment ? Eh bien, il ira au cercle paroissial où l'on
vient justement de l'inviter. On l'y accueille bien. Sur les murs du
local on peut lire : « Ici, on joue et on prie. » En vérité, on jouait
mais on ne priait pas. Le vicaire qui dirigeait le mouvement était
jeune et bourré de problèmes. Comment aurait-il pu donner au Rouquin
une solution que lui-même n'avait pas trouvée ?
A la même
époque il fréquente à nouveau les protestants chez lesquels il s'était
bien juré de ne plus jamais remettre les pieds. Il assiste aux offices
(pas à tous !) pour apaiser sa conscience. Il est tiraillé, déchiré
entre le monde et le Christ, et toujours c'est le monde qui l'emporte.
Pendant ses insomnies, dans ces moments où l'éternité s'approche si
près de ses pensées, il se révolte encore et accuse le père Adam. –
C'est de sa faute à lui ! S'il n'avait pas fait des bêtises, je ne
serais pas dans l'état où je suis et devant la nécessité de me
convertir ou de périr !
Un verset
de la Bible avait le don de l'irriter et de lui mettre les nerfs à
fleur de peau : « Jeune homme, réjouis-toi dans ta jeunesse, marche
dans les voies de ton cœur et selon les regards de tes yeux... » –
Mais c'est ce que je fais, essayait-il de se persuader. – Misère !
pourquoi le verset ne s'arrête-il pas là ? Pourquoi faut-il que la
suite affirme : « ...mais sache que pour toutes ces choses, Dieu
t'appellera en jugement. »
[Ecclésiaste 12.1-3]
Ce que le
Rouquin ne savait pas encore, c'est que derrière tout ce travail d'âme
il y avait les prières inlassables de sa mère. Il se met à boire
maintenant; occasionnellement tout d'abord, mais parfois il rentre
ivre. Il dégringole de plus en plus, sur une pente qu'il essaie en
vain de remonter. Des passions nouvelles s'ajoutent aux anciennes et
le lient toujours plus. Il veut se donner le change en fréquentant les
cultes jusqu'au jour où la vérité lui saute aux yeux, terrible,
implacable : « Si tu mourais aujourd'hui, où passerais-tu l'éternité ?
»
Il se rend
compte que la religion n'a rien fait pour lui. Il est resté le même
homme, et sous le couvert de la religion il commet des péchés plus
grossiers qu'avant.
[Romains 7.18-19]
Il essaie
bien de faire un beau geste de temps à autre, comme pour se prouver à
lui-même qu'il est encore quelqu'un; mais derrière cette fanfaronnade
la faillite morale est totale. Il n'a pas encore touché le fond, mais
cela ne saurait tarder.
Il tente de
prendre les chrétiens à partie, met leurs défauts sous la loupe et les
grossit à plaisir. Il blâme leur étroitesse, se moque de leur peu
d'envergure, de la pauvreté de leur prose et se gargarise de leur
manque d'envol littéraire.
Il
argumente sur la religion. Il voudrait en rabaisser les exigences,
l'amoindrir, l'avilir à ses dimensions personnelles, afin qu'elle ne
soit plus gênante. Mais toutes ces discussions n'arrangent rien à sa
vie. Il reste sans force devant la tentation.
• LE BOUT DU ROULEAU
Un soir, il
rentre chez lui dans un triste état. C'était un dimanche. Il avait
passé l'après-midi à jouer aux cartes dans un estaminet. La mort dans
l'âme il avait vu les aiguilles courir sur le cadran et dépasser
l'heure où, normalement, il se rendait à la "réunion".
Toute la
soirée s'était passée à la foire, au dancing et au cabaret. Il s'était
laissé entraîner à boire et était descendu, malade de cœur, dans ces
coins où les nord-africains règlent leurs comptes en jouant du
couteau.
Donc, le
Rouquin rentre chez lui, aux petites heures, tenant toute la largeur
de la rue, titubant d'un trottoir à l'autre... Pourtant ses pensées,
cette nuit-là, sont d'une rare lucidité. Il éprouve la nausée de
lui-même. Il se prend en dégoût. Un animal, se dit-il, ne descendrait
pas si bas. Il sent qu'il a trahi la dignité d'homme qu'il a reçue de
Dieu. C'est cette nuit-là que le Rouquin a touché le fond. Ce devait
être aussi la dernière fois. Il désespéra de jamais s'en sortir
lui-même. Il sut qu'à moins d'une intervention de Dieu dans sa vie,
tout était perdu pour lui.
A la suite
de ces expériences, le Rouquin et son inséparable ami, auquel il avait
parlé de l'Évangile, se retrouvent le dimanche suivant sur les bancs
d'une église évangélique de la grande ville la plus proche.
Mais avant
d'entrer dans ce lieu saint, ils avaient encore passé au cabaret, et
s'étaient fait un malin plaisir de raconter des balivernes au
tenancier. Incorrigibles !
Alors
qu'ils étaient timidement assis sur le dernier banc, en attendant le
début du culte, un jeune homme de leur âge quitta sa place, les pria
de s'avancer, s'offrant à leur tenir compagnie. Habitués à fréquenter
des lieux où l'on ne s'occupe de personne, l'ami du Rouquin, épaté,
lui dit : « Ces gens-là sont chics ! »
Et ce jour,
pour la première fois, notre Poil de Carotte écouta, avec l'intention
de comprendre ce qui se disait.
Après la
rencontre, un ancien de l'Église les invita à passer chez lui. Jamais,
sans doute, cet homme ne fut bombardé d'autant de questions. A
brûle-pourpoint le Rouquin demanda au vieillard :
– Monsieur,
je constate que vous, les chrétiens, vous aimez Dieu; mais moi je ne
l'aime pas, je n'éprouve rien pour Lui. Si donc il me faut l'aimer
pour être sauvé, je ne le serai jamais.
Le vieil
homme ne fut pas désarçonné par la question. Il ouvrit paisiblement sa
Bible dans l'Épître de saint Jean et mit ce verset sous le nez du
Rouquin : « Ce n'est pas nous qui avons aimé Dieu, mais c'est Dieu qui
nous a aimés le premier et a envoyé son Fils. »
[1 Jean 4.10]
– Vous
n'aimez pas Dieu, lui dit-il, je le sais, mais Dieu vous aime !
Le Rouquin
reçut le choc en pleine poitrine. Jamais il n'avait vu la chose sous
cet angle-là. C'était Dieu qui l'aimait lui, un misérable
transgresseur. Il commença à voir qu'il avait mis la charrue devant
les bœufs. Ce qui comptait, ce n'était pas ce que lui, le Rouquin,
pouvait faire pour Dieu, mais au contraire ce que Dieu avait fait pour
lui. Il avait inversé les rôles. Voilà pourquoi ses efforts
n'aboutissaient à rien. Son salut, il l'avait ramené à lui même.
Jusque dans la recherche du salut, partout et toujours, ça avait été
lui, lui, lui et rien que lui. Il découvrait maintenant que c'était
Dieu et rien que Dieu.
Il partit ce
soir-là avec cette pensée : « Eh bien, si c'est Dieu qui sauve, sauvé
je serai ! »
• DÉNOUEMENT
Une belle
journée de juin s'achève; le Rouquin est monté dans sa chambre en
proie à un grand trouble intérieur. Il voudrait prier ce Dieu qu'il ne
connaît pas encore, qu'il redoute et recherche tout à la fois. Il
voudrait ployer les genoux et prier, mais il ne l'a jamais fait
vraiment. Une bouffée d'orgueil l'empêche de se courber. Il ne s'est
jamais courbé devant personne – du moins le croit-il. C'est trop
lâche, non ! Il ne veut pas être un hypocrite : demander le pardon
aujourd'hui alors qu'il sait que demain il recommencera la même vie de
patachon, non ! Il sait qu'il n'a pas la force de rompre avec le
péché...
Très agité,
il va vers la fenêtre, regarde le ciel. Le soleil, telle une énorme
boule rouge, se couche à l'horizon. Le Rouquin revient près de son
lit. Il voudrait prier, mais il ne le peut. Il retourne vers la
fenêtre, revient vers le lit, en proie à un combat intérieur intense.
Et tout
d'un coup, la crise éclate et se dénoue. Il s'effondre à genoux,
éclate en sanglots et balbutie : « Ô Dieu, je suis perdu, sauve-moi !
» Combien de temps est-il resté là, prostré et prosterné ? Lui-même ne
pourrait le dire. Mais quand il se releva, il était devenu un autre
homme.
Ce jour-là
et à cette heure, le Rouquin mourut à son genre de vie. L'homme qui
redescendit de sa chambre, on n'allait plus le reconnaître, car il
était devenu une nouvelle créature en Jésus-Christ. Les choses
anciennes étaient passées et toutes choses devenaient nouvelles
[2 Corinthiens 5.17]. En un
instant, toute sa vie de péché était radicalement terminée. La
transformation fut complète, jusqu'à son vocabulaire qui s'en trouva
modifié. On ne revit jamais plus le Rouquin dans aucun lieu de plaisir
et de péché.
Désormais,
l'homme qui avait lutté contre le Christ allait vivre pour Lui.
Sa
conversion fut radicale. Sa vie ne s'est pas arrêtée à la conversion.
Au contraire, elle n'a fait que commencer. Un formidable champ
d'action s'est ouvert devant lui. Il en avait des choses à apprendre
car il ne connaissait rien ou si peu. La Bible est devenue le Livre de
sa vie; Jésus-Christ son Sauveur et son Seigneur. Il a rencontré de
l'opposition un peu partout. On lui a dit que son expérience ne
tiendrait pas, que ce n'était qu'une crise passagère. Eh bien, non, ça
a tenu, car c'est Jésus qui le tient dans sa main.
[Jean 10.28]
Le Rouquin
sert maintenant le bon Maître qui l'a sauvé d'une si grande perdition
par un si grand sacrifice.
Il est
engagé comme volontaire, mais dans une autre armée et pour un autre
combat. Pour toute arme il a la prière et la Parole de Dieu. Il se
sert de celle-ci comme d'une épée qu'il lance dans les consciences,
les compromis et les péchés. Il n'est pas théoricien. Il sait de quoi
il parle car il parle d'expérience. Sa prédication, c'est du vécu. Ce
qui fait son éloquence c'est qu'il croit chaque mot de ce qu'il dit.
Il a des
certitudes à proclamer. Bible en main, il affirme que l'on peut avoir
l'assurance du salut, car il n'imagine pas que Dieu ait donné un
Sauveur qui ne sauve pas ou qui ne sauverait qu'à demi.
[1 Jean 5.13]
Il parle
d'un salut que le Christ fait tout entier, paie tout entier et donne
tout entier. Il croit, avec tous les écrivains sacrés, que seules la
repentance envers Dieu et la foi au sang de Jésus-Christ qui purifie
de tout péché, peuvent tirer un homme de sa perdition.
[Actes 20.21]
Il insiste
surtout sur le fait que l'homme ayant été créé libre, doit choisir
pour lui-même et faire de ce salut une affaire personnelle.
Il croit
que ce salut, bien qu'éternel, commence dès cette vie et implique un
changement radical de conduite et de caractère.
[Actes 26.20]
Avec sa
Bible, il parcourt les routes de France, de Belgique, de Romandie et
les pays francophones d'outremer.
Si un jour
il passe dans votre ville, vous le reconnaîtrez facilement à sa haute
taille. Sa parole est parfois hésitante et heurtée, il parle un
français très XXe siècle. Sa tignasse est moins flamboyante et moins
fournie qu'il y a vingt ans. Il sait qu'en lui-même il n'y a rien de
bon. Sa vie, il la tire de son Sauveur bien-aimé.
[Romains 5.18 - Galates
2.20]
Il croit
que de tous les pécheurs il est, avec saint Paul, le premier ex aequo.
[1 Timothée 1.15]
Il comprendra vos luttes, il est passé par là ! Si donc vous le
rencontrez, allez lui serrer la main.
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