LA TCHÉCOSLOVAQUIE

"Le Train", du 10 avril au 8 mai 1945

ConvoiC'est une colonne de cinq mille prisonniers qui quitte le camp et se dirige vers Weimar que nous connaissons bien.

Dans les situations tragiques et par un réflexe de défense, on a tendance à rechercher des visages connus, comme pour mieux organiser la survie. Dans le flot de prisonniers qui s'écoule, il y a Cyrille Marchal, Jules Lesee, Paul Robert, Arsène Capiaux, Oscar Noël, Jean Schreimer, tous amis proches, ainsi que plusieurs rescapés de Laband.

Nous sommes dirigés vers la gare de Weimar où nous attend un long convoi de classiques wagons de dix tonnes. Des traces nous indiquent qu'ils ont dû servir à transporter du charbon. A coups de crosse, on nous fait monter, à raison d'une centaine d'hommes par wagon. Il fait noir lorsque le train s'ébranle en direction de l'Est. Toute la nuit, nous roulons, nous balançant de gauche à droite car, à cent prisonniers par wagon, pas question de s'asseoir. Lorsque le jour se lève, avec quelques Belges nous nous organisons pour nous asseoir à tour de rôle. Un tiers de notre groupe s'assied en rond, au centre; les autres forment une couronne tout autour pour leur permettre de respirer.

 

 
Il venait d'avoir dix-huit ans ...

Dès les premiers jours du trajet, les clans se sont formés par affinités naturelles. Ainsi, il ya le clan des Belges et des Français, celui des Russes, celui des Polonais, etc.

Isolé, un jeune Juif ne trouve aucun clan où il puisse s'intégrer et bénéficier de l'organisation assis/debout. Je me rends compte de son isolement mais surtout de son état d'extrême faiblesse. Pris de pitié, je propose à notre groupe de l'accueillir mais la majorité n'en veut pas. Le jeune Juif a compris que je plaide en sa faveur; il me regarde d'un air suppliant. Peine perdue, il reste seul.

Brisé par la fatigue, il se laisse soudain tomber sur notre groupe assis qui, de crainte d'être étouffé, le repousse. Balancé alors entre des dizaines de mains, d'un bout à l'autre du wagon, son corps n'est plus qu'un jouet encombrant dont on cherche à se débarrasser. Chez nous, le rejet s'opère encore avec une certaine douceur, mais, dans le clan voisin, on n'est pas aussi délicat; c'est même avec violence que le malheureux est repoussé. Pas un centimètre carré ne lui est accordé. Le spectacle devient insupportable.

Epuisé par la fatigue, les chocs et les coups qui lui sont portés, il meurt au lever du jour. Il sera jeté hors du wagon, sous le regard indifférent du gardien. Il devait avoir dix-sept ou dix-huit ans.

 

Les poches pleines

Nous relevons les noms des gares de passage: lena, Gera, Glauchau, Chemnitz, Komotau, Priesen, etc.

A Priesen, nous restons bloqués pendant cinq jours. Près de la gare, une fosse commune est creusée et les premiers morts sont enterrés par des paysans réquisitionnés. Comme nous n'avons rien mangé depuis six jours, les Allemands vont chercher de grandes cuves que l'on installe près du chemin de fer afin d'y préparer une soupe faite avec les moyens du bord, c'est-à-dire presque rien.

Un S.S. demande une douzaine de volontaires pour une corvée. Supposant qu'il s'agit d'aller au village voisin, je lève le doigt, ainsi que quelques autres. Je suis parmi les élus et, en rangs par quatre, nous quittons le convoi.

Après environ un kilomètre, nous sommes déjà épuisés, affaiblis par la faim. Heureusement, une grande ferme est en vue; nous devrons y charger des pommes de terre. Le paysan, réquisitionné par notre S.S. n'est pas content du tout. Lui aussi sait que la fin de la guerre est proche et qu'il ne sera sans doute jamais payé. Nous suivons son chariot dans les champs jusqu'à un énorme silo. Le fermier soulève la paille qui recouvre les pommes de terre. La convoitise fait rouler nos yeux dans leurs orbites. Le chariot est placé sur le côté afin que, de part et d'autre, nous puissions le remplir. Sous l'oeil vigilant du paysan et de notre S.S., pas moyen d'en chauffer une. Nous sommes attentivement surveillés. De temps en temps, nous parvenons à mordre dans une pomme de terre mais, pour pouvoir en glisser une en poche, c'est une autre affaire.

Avoir chargé tout un tombereau de pommes de terre et revenir chez les copains les mains vides, ce n'est pas digne d'un ancien. Pendant que mon S.S. discute avec le paysan, je me décide à en mettre une, puis une autre, dans ma poche. Jamais plus je n'aurai cette chance, et je poursuis discrètement mon approvisionnement. De l'autre côté du silo, un prisonnier russe fait la même chose mais avec un sans-gêne qui n'échappe pas au paysan; ce dernier le désigne au S.S. qui vient fouiller le Russe et lui vide les poches. Puis c'est la raclée-maison. En plein visage, il le cravache jusqu'au sang, il l'insulte et il le renverse. Pendant que les coups pleuvent sur le malheureux, les pommes de terre que j'avais empochées rejoignent rapidement le tas; je suis de nouveau à sec; je n'ai pas envie d'avoir une raclée. Mais, tout de même, que vont dire les copains ? Je ne peux rentrer bredouille ! Coup par coup, je reconstitue ma provision. Cette fois-ci, c'est complet. De chaque côté de mon pantalon, dans les poches, j'ai emmagasiné quatre pommes de terre, huit au total. Le tombereau est enfin rempli et le chargement prêt à être tiré jusqu'au chemin de fer.

Au moment de nous remettre en route, le S.S. s'approche des prisonniers et, un par un, les fouille. Cette fois, je suis cuit. Pas moyen d'échapper à la raclée. Ce qui m'arrive alors est quelque chose d'incroyable, d'inexplicable, une véritable énigme qui ne sera jamais élucidée : dans une poche, je découvre une paire de chaussettes. Comment est-elle arrivée là ? mystère. Je me dirige vers le paysan et lui demande de bien vouloir m'échanger cette paire de chaussettes contre quatre pommes de terre. Il me rit au nez. Mes ambitions se réduisent de quatre à trois, puis à deux pommes de terre. En s'esclaffant, il appelle le S.S. et lui dit:

«Ce prisonnier veut m'échanger ses chaussettes contre deux pommes de terre !»

Furieux, le S.S. me prend par l'épaule et, en m'insultant, m'expédie dans le rang.

Le pantalon gonflé de patates, je jubile d'avoir réussi à ramener de quoi nous régaler. Sans encombres, je reviens auprès des copains et leur raconte mon aventure. Nous sommes cinq et chacun recevra sa patate. Cyrille, mon "frère", en recevra deux, et moi aussi, plus une que j'avais oubliée au fond de ma poche.

 

L'hécatombe

À nouveau, les gares défilent: Brux, Teplitz, Mariaschen, Saaz, Kaschitz.

A Mariaschen, dix Belges au moins sont jetés dans une fosse. A Scheles, un autre village, une autre gare, plusieurs centaines de cadavres sont enterrés. A Kaschitz, on creuse une fosse pour deux cents victimes. Là, le convoi reprend la direction de Pilsen, puis de Dachau. Mais les mouvements des troupes russes et américaines nous obligent à revenir à Scheles où le convoi s'immobilise à nouveau.

Chaque fois que le train s'arrête, nous avons l'autorisation de nous éloigner jusqu'à dix mètres de la voie ferrée et d'y ramasser les pissenlits, les orties et toutes les plantes que nous pouvons trouver. Quelques personnes mieux informées ou ayant des notions de médecine, nous préviennent:

«Si vous voulez survivre, il faut manger le charbon de bois de vos feux, sinon ce sera la dysenterie.»

En effet. Nous écoutons ces précieux conseils et nos visages, déjà méconnaissables de saleté et de maigreur, s'oment d'une auréole noire autour de la bouche.

Les Allemands n'ont plus besoin de nous exterminer. Cela s'accomplit tout seul. Il y a tellement de morts tous les jours qu'on diminue le nombre de wagons. On creuse encore une grande fosse à Aussig et une autre à Leitmeritz.

 

Sous le feu des Alliés

Presque chaque jour, un avion de reconnaissance allié vient tourner au-dessus de nos têtes. Alors que nous sommes arrêtés en pleine campagne, l'avion tourne plus longtemps que d'habitude.

Nous apprenons plus tard qu'il a repéré un train blindé. Les Allemands ont la "bonne" idée de venir ranger ce convoi militaire à côté du nôtre. Après un certain temps, ce sont six chasseurs bombardiers alliés qui font la ronde autour de nous. A côté de notre wagon se trouve un wagon blindé équipé d'une mitrailleuse lourde quadruplée, servie par une dizaine de soldats en position de tir. Les discussions vont bon train :

- «Ils ne vont tout de même pas nous bombarder ! Ils savent que nous sommes des prisonniers !»

Pendant que les avions tournent, les mitrailleuses les suivent. Brusquement, les avions piquent et un feu nourri s'abat sur nous. Encore une fois, c'est la panique dans le wagon. Nous rampons les uns en dessous des autres, comme des rats, pour nous protéger. Cela dure dix minutes, peut-être vingt. Les avions passent à cent mètres des mitrailleuses allemandes et échappent comme par miracle à leur tir. Puis ils reviennent.

Bilan de cette attaque : les deux locomotives transformées en passoires, la voie bloquée à l'arrière et à l'avant des deux trains, quelques tués parmi les Allemands mais beaucoup parmi les prisonniers les plus proches de la locomotive.

Les Allemands mettront deux jours à déblayer et réparer les voies et leur train blindé restera tout le temps à côté du nôtre.

 

Ailleurs l'herbe est plus tendre

La récolte de pissenlits, orties et autres herbes des champs, nous permet de préparer la soupe et, avec le charbon de bois comme dessert, la faim est calmée. Notre terrain de chasse étant limité à une dizaine de mètres des voies, on choisit d'abord les plus belles plantes, les plus propres surtout. Ensuite, on doit se contenter de tout ce qui reste. La tentation de dépasser les limites du territoire assigné est grande. Un Lillois, apercevant un magnifique pissenlit à portée de sa main, se penche pour le cueillir ... au-delà de la limite. Au même moment, une détonation claque et notre Français est fauché. L'Allemand qui a tiré nous fait signe d'aller le ramasser. L'imprudent a perdu connaissance. Dans l'état de faiblesse où il se trouve, il a sans doute son coup de grâce. Nous l'installons dans le wagon. Son pantalon est rouge de sang; une balle lui a traversé la cuisse de part en part; il saigne des deux côtés à la fois. Nous improvisons un bandage en déchirant le bas de sa chemise; elle est sale, crasseuse, mais nous n'avons rien de mieux. Avec un autre chiffon, tout aussi sale, trempé dans le ruisseau qui coule le long de la voie, nous lavons sa blessure puis nous lui bandons solidement la cuisse. Les bactéries, les virus, les microbes, sont sans doute en congé car, après trois jours, notre Lillois est guéri.

Deux mois plus tard, à l'hôpital de Lyon, les médecins et les infirmières examineront, non sans étonnement, cette blessure guérie à cent pour cent. Deux petites marques de part et d'autre de la cuisse. C'est tout.

 

 

 
Pour un petit pot de beurre

En général, les actes d'indiscipline et autres méfaits ne se terminaient pas d'aussi heureuse façon.

A preuve, la fin tragique d'un de nos compagnons, un Flandrien dont le nom m'échappe mais dont je n'ai pas oublié les précieux services qu'il nous avait rendus lors de notre séjour à Laband : il travaillait au four d'étamage et, lorsque nous faisions partie de l'équipe de nuit, nous lui confiions nos chemises qu'il passait cinq minutes dans le four afin d'y faire périr nos poux et leurs oeufs.

Lors d'un des multiples arrêts du train, notre gardien s'éloigne quelques instants de sa cabine, un abri précaire formé de planches et d'une bâche, où il conserve, dans une besace, son ravitaillement personnel. Il va s'entretenir avec son collègue du wagon voisin. Profitant de cette absence, notre ami, que la faim a rendu inconscient du danger, sent le moment propice pour pénétrer dans la cabine et explorer la besace abandonnée; écoutant davantage son estomac vide que sa raison, il en retire un petit pot de beurre qu'il dissimule sous sa veste.

A son retour le gardien, se préparant à déjeuner, réalise soudain qu'on lui a volé son beurre. Aussitôt il alerte les S.S. qui entreprennent une fouille minutieuse de tous les prisonniers. Comme il fallait s'y attendre, le corps du délit et son auteur sont vite découverts. Placé devant une palissade, notre compagnon sera fusillé sur le champ.

 
Un cierge s'éteint

Marcel Bienfait (Archives de l'auteur)Alors que nous étions aux environs du quatorzième jour en direction de Terezin, j'étais en conversation avec mon ami Marcel Bienfait.

Du sujet de cette conversation, je ne me souviens plus. Mais ce qui m'est resté à l'esprit, c'est que, pendant que nous parlions, il inclina soudain la tête vers mon épaule et se tut. Comme un cierge, il venait de s'éteindre. La seule consolation que nous pouvions avoir était que, comme tous les autres, il était parti sans souffrances. Il aura probablement été enterré avec d'autres dans les environs.

 
 
Les Juifs à gauche, les non-Juifs à droite

Nous sommes maintenant en Tchécoslovaquie. S'il n'y avait notre pitoyable état, nous pourrions admirer le magnifique paysage montagneux de la région. Les Allemands non plus n'ont ni le temps ni l'humeur de contempler la nature. Cette masse de prisonniers est pour eux un fardeau dont ils ne savent vraiment plus quoi faire et qu'ils doivent trimbaler d'Ouest en Est, du Nord au Sud, avec toujours de nouveaux ordres mais sans le moindre ravitaillement. Un ordre vient d'arriver : il faut éliminer les Juifs qui se trouvent encore parmi nous. Comme ceux-ci sont marqués d'un tatouage au bras, on nous fait passer un à un, la chemise retroussée, devant un S.S., chargé d'opérer la sélection. Les Juifs à gauche, les non-Juifs à droite. Cette mesure ne nous inquiète pas personnellement puisque nous ne sommes pas tatoués. C'est donc sans appréhension particulière que nous avançons dans la file. Devant moi, Cyrille Marchal va passer le contrôle. Il tend le bras, vierge de tout tatouage, mais le S.S., l'examinant d'un air soupçonneux, lui trouve un air et un nez juifs et lui fait signe de se ranger à gauche. Sans réfléchir un instant au risque que je prends, je m'adresse au S.S. en tentant de lui prouver, par je ne sais plus quel raisonnement, que Cyrille est mon oncle, qu'il est fermier, qu'il habite à Dinant et qu'il n'est pas plus juif que moi. C'est de l'inconscience totale car, si le S.S. est convaincu que Cyrille est juif et que je prétende être son neveu, moi aussi je suis juif. Il faut croire que, ni pour lui, ni pour moi, notre heure n'était arrivée car le S.S. nous désigne la colonne de droite; nous sommes du "bon" côté.

Les Juifs sélectionnés, peu nombreux parmi nous, partiront en colonne. J'ignore ce qu'ils sont devenus.

 

 
La perte d'un ami

Des cinq mille prisonniers au départ de Buchenwald, il ne doit en rester alors que neuf cents, peut-être mille. C'est le 6 mai 1945, je crois, aux environs de Leitmeritz, que je vais perdre mon grand ami Jules Lesee. Nous sommes tous dans un état d'épuisement total. Les morts se succèdent. Les pronostics sont à la mode:
«Celui-là, il en a encore pour trois jours, celui-ci, ce sera pour demain. »

Même celui qui allait y passer en était conscient.

Il m'est arrivé, après la guerre, de suivre des exposés, des débats, sur les souffrances précédant la mort par inanition. Il ne m'appartient pas de discuter le bien fondé des arguments entendus mais, ayant eu le triste privilège d'avoir vu mourir de faim beaucoup de prisonniers, je puis affirmer qu'ils sont tous, mais alors tous, morts comme un cierge qui s'éteint.

 

 

 

Jules est dans le wagon qui nous précède. A chaque arrêt du convoi, je vais voir mes amis et, parmi eux, Jules. Très surpris de ne pas le voir à la cueillette quotidienne, je l'aperçois, assis, contre la paroi du wagon. Je lui demande pourquoi il ne cherche pas à manger. " me répond qu'il n'a pas faim. Le verdict est tombé. Il le sait. Encore deux jours et il sera condamné, à moins de secours médicaux d'urgence et une libération improbable. Je le conjure de s'accrocher à la vie, que nous n'avons pas vécu ce long calvaire pour rien, que l'on m'a assuré que nous serions bientôt délivrés et soignés.

«Qui, je sais, répond-il, je sais que nous arriverons au bout de nos peines, mais pour moi il sera trop tard. Je ne verrai plus jamais Lille.»

Tant d'années après cet événement, lorsque je pense à mon ami Jules, l'émotion m'étreint encore douloureusement.

 

NUIT ET BROUILLARD

Ils étaient vingt et cent
Ils étaient des milliers
Nus et maigres tremblants
Dans ces wagons plombés
Qui déchiraient la nuit
De leurs ongles battants
Ils étaient des milliers
Ils étaient vingt et cent.

 
Jean Ferrat

 

Terezin, 8 mai 1945

Il faut que cela se termine car nous allons tous y passer. Les procédés de survie deviennent déments : j'ai vu de mes yeux des cadavres que l'on découpait en morceaux et que l'on faisait bouillir dans les gamelles.

Un des wagons de prisonniers
 
Un des wagons de prisonniers à son arrivée à Therezienstadt (mai 1945)


Comme tout a une fin, notre convoi achève son périple à Terezin (Therezienstadt) en Tchécoslovaquie, après un voyage de 28 jours et 28 nuits. Nous ne sommes plus que neuf cents.

La ville a été transformée en ghetto juif. Nous nous dirigeons à pied vers un petit camp, à quelques centaines de mètres du train. L'un soulevant l'autre, deux autres portant un troisième, tel est le cortège des rescapés de Buchenwald.

A l'entrée du camp, deux baraques entourées de fil de fer barbelé, un poste de garde sans mirador. les Russes s'installent dans l'une; les Belges, les Français et les Hollandais dans l'autre. les Allemands qui nous ont escortés dans cette triste aventure sont soulagés de nous remettre entre d'autres mains. La Croix-Rouge tchèque s'organise rapidement pour nous distribuer de la soupe et du pain.

 
Le repas des affamés

Le lendemain de notre arrivée, une colonne de camions s'arrête à l'entrée du camp. Après discussion, les Allemands laissent pénétrer trois civils. Ceux-ci se dirigent vers nous; ils demandent quelqu'un qui puisse parler allemand, français et russe. Bien que ne parlant pas russe, je suis désigné comme interprète.

«Nous sommes partis de Genève, nous dit le responsable, lorsque nous avons appris votre départ de Buchenwald et sachant que vous étiez sans ravitaillement. Chaque fois que nous avons retrouvé l'endroit où vous étiez, vous veniez d'en repartir. Cela fait un mois qu'on vous court après. Nos camions sont remplis de colis de vivres et les Allemands sont d'accord pour les distribuer.»

Je lui demande comment il prévoit cette distribution.

«Nous allons décharger les camions et vous vous organiserez pour la répartition.»

Je lui fais remarquer que, s'il veut assister au massacre des derniers survivants, c'est ainsi qu'il doit procéder. Je lui propose de faire entrer un premier camion, de distribuer d'abord aux Russes et autres Soviétiques dans la première baraque. " m'arrête en précisant que les colis ne sont destinés qu'aux Français, aux Belges et aux Hollandais. Pas aux Russes ni aux Polonais. Après discussion, il se résigne et finit par accepter mon projet.

Un des camions fait marche arrière vers la première baraque. La distribution peut commencer. L'autre camion, contenant le plus grand nombre de colis, s'arrête devant notre porte. Le spectacle est hallucinant. La plupart des prisonniers se précipitent sur leur colis, arrachent l'emballage et se mettent à avaler à pleine bouche tout ce qui se présente. Quelques-uns vont y laisser la vie; d'autres, après avoir ingurgité trop de nourriture à la fois, seront gravement malades.

Comme nous avons été mieux servis que l'autre baraque, il faut prévoir une réaction; nos réserves sont habilement camouflées afin d'éviter toute provocation. À chaque fenêtre, une garde est nécessaire car les S.S. n'interviendront certainement pas en cas de bagarre.

Ainsi est remplie, trop tard pour le plus grand nombre, la mission de ravitaillement de la Croix-Rouge.

 

Libérés des Allemands, prisonniers des Russes

Tout en gardant un oeil sur nous, les Allemands organisent leur résistance autour de la ville. Un délégué suisse vient nous prévenir qu'il nous est interdit de quitter le camp et qu'à la moindre indiscipline, de graves sanctions seront prises. C'est évidemment cousu de fil blanc mais les délégués suisses, qui n'ont rien vu ni vécu de la guerre, nous supplient de rester calmes. Leurs recommandations ne nous empêchent pas de faire éclater la Marseillaise, la Brabançonne, comme un feu d'artifice, au point d'oublier notre faiblesse, nos misères. Il faut beaucoup d'insistance de leur part, et aussi un peu de crainte de voir revenir les Allemands, pour nous convaincre de rester dans le camp. Le lendemain, plus de doute possible. Les Allemands se sont envolés, remplacés par l'Armée soviétique. Nous pensons naïvement que tout est fini, que nous allons sortir du camp, rentrer chez nous. On nous explique que, tant que nous n'aurons pas été contrôlés, personne ne peut sortir. La Croix-Rouge tchèque nous ravitaille tous les jours. Nous sommes pourtant très déçus d'apprendre que, malgré la capitulation allemande, nous resterons traités comme des prisonniers.

Le quatrième jour, les Russes viennent interroger leurs compatriotes prisonniers qui, immédiatement, peuvent sortir. Quelques Polonais aussi nous quittent. Dans le camp, il ne reste que des prisonniers occidentaux.

 

La boîte ou la vie

Se faire comprendre par les Russes s'avère très difficile. Beaucoup de Tchèques parlent allemand mais les Russes ne connaissent que leur langue. Par signes, ils nous signifient que nous allons les accompagner au centre de la ville.

Nous découvrons ainsi Therezienstadt. Des colonnes de militaires soviétiques défilent; ce sont les premiers soldats en régiment complet. Nous regardons ce défilé lorsqu'une tragédie se joue sous nos yeux: parmi nous se trouve un Liégeois, dont je préfère taire le nom; une brave femme tchèque lui a donné une boîte qui contient un caleçon, une chemisette, une paire de bas tout blancs, tout propres. Il conserve précieusement son petit trésor pour le jour où il sera enfin lavé, rasé et débarrassé de ses poux.

Au moment où nous croisons un régiment de soldats, l'un de ceuxci aperçoit la boîte sous le bras du Liégeois, se figure sans doute qu'elle contient quelque chose de précieux et lui fait signe de la lui donner. Le Liégeois refuse énergiquement. Mais le soldat s'entête; cette fois, il exige la boîte. A ce moment, un gradé russe demande ce qui se passe. Le soldat lui explique que le prisonnier vient de lui refuser la boîte qu'il a sous le bras. Le gradé fait comprendre au Liégeois qu'il faut obéir, mais sans succès. Alors, contre toute attente, le gradé russe saisit son pistolet et, froidement, descend le pauvre Liégeois pour qui la guerre est soudain terminée.

Après ce pénible drame auquel nous avons assisté impuissants, on nous conduit à la caserne qui nous est destinée.

A l'entrée, un policier tchèque et une sentinelle russe. A l'intérieur, un Tchèque traduit les paroles d'un gradé russe. Je dis gradé pour simplifier car je ne connais pas les grades militaires soviétiques. On nous avertit que nous devons être contrôlés l'un après l'autre avant d'être rapatriés car, parmi nous, peuvent se cacher des militaires allemands. Chacun de nous se loge tant bien que mal dans la cour. La caserne est un grand bâtiment construit en carré autour d'une cour intérieure. En bas se trouvent d'anciennes écuries; un escalier monumental conduit aux galeries supérieures sur lesquelles donnent les chambres. Il y a de l'eau. Dans les chambrées, la Croix-Rouge a disposé des paillasses de jute, remplies de paille, une dizaine par chambrée. Deux fois par jour, elle vient nous ravitailler. Que serions-nous devenus sans elle ?

Un médecin tchèque se dépense sans compter mais, pour un seul homme, c'est beaucoup. Sans me vanter, je suis un des plus valides de la caserne et le médecin m'a vite repéré. "me demande de le seconder pour distribuer les médicaments et établir les listes que demandent les Russes. " leur faut une situation précise, les noms par nationalité, les évacués vers l'hôpital, les morts, etc. Je passe dans les chambres et distribue les aspirines, les dragées contre la dysenterie, les vitamines et que sais-je encore.

Si nous n'avions pas tant de malades qui ne peuvent plus se lever, tout irait bien, mais les toilettes sont au bout du couloir et trop de malades ne parviennent même plus jusque là. Alors, ce que le médecin craignait le plus arrive. Les premiers cas de typhus se déclarent. Afin d'arrêter l'épidémie, le médecin fait évacuer les suspects, mais en vain. Au bout de quelques jours, les chambrées sont devenues des fumiers. Les Russes aussi craignent beaucoup l'épidémie et leurs médecins militaires font la chasse aux suspects. Ils arrivent en jeep à fond de train dans la cour et vérifient tous les prisonniers qu'ils rencontrent. Pourtant, le seul à fréquenter l'étage est ce brave médecin tchèque. Aucun d'autre ne s'y risque.

Qu'est-ce que je donnerais pour revoir ce héros ! Nous étions devenus de bons amis et il ne me cachait pas que mon aide lui était précieuse. Après la guerre j'ai essayé de retrouver sa trace, mais toutes mes lettres sont revenues

 

 

Un jour, comme je me sens particulièrement fatigué, je demande à un ami d'en avertir le médecin. Le temps d'être prévenu et il est déjà à mes côtés. Il me regarde et secoue la tête affirmativement pour me faire comprendre que c'est mon tour. J'ai le typhus.
- «II ne faut surtout pas que tu ailles à l'hôpital, me dit-il, car là c'est terrible. Je vais te préparer une petite chambre en bas, où personne ne viendra, et je te soignerai moi-même.»

Il envoie deux hommes me chercher car, déjà, je ne peux plus marcher. Je passe les bras autour de leurs épaules et nous descendons le grand escalier vers la cour intérieure. C'est alors qu'une jeep militaire fait une entrée digne d'un western, toutes poussières dehors. Une doctoresse russe en descend et est immédiatement alertée par "ce" que l'on transporte dans l'escalier. Elle s'approche, me soulève les paupières puis, d'un geste décidé, désigne la jeep où m'embarquent les deux hommes. Le médecin tchèque ne reverra plus jamais son malade.

 

L'hôpital russe

Nouvelle destination : l'hôpital russe. Mon séjour en ces lieux constitue un épisode que je ne suis pas près d'oublier. Le soidisant hôpital est en fait une ancienne école aménagée à l'aide de garde-robes, d'armoires couchées sur le sol et recouvertes de paillasses. Les nouveaux arrivants doivent faire la file; une femme peu engageante procède à leur inscription.

Comment j'ai pu rester debout, à attendre mon tour, demeure une énigme. Je me rappelle que j'étais en chemise, pieds nus sur le carrelage. Après m'avoir inscrit, une femme m'indique le chemin à suivre. J'ai beaucoup de fièvre et mon état est tel que je ne cherche pas à savoir ce qui se trouve dans la salle où j'arrive. Après avoir saisi quelques couvertures, je me laisse choir sur un de ces lits de

fortune et sombre dans une inconscience bénéfique.

Combien de temps suis-je resté là ? Je n'en sais rien. Probablement deux ou trois jours. Je me souviens d'une doctoresse russe qui se penche vers moi. Elle m'adresse la parole, très gentiment, mais je ne comprends rien. Elle me donne quelques médicaments et c'est tout.

Quelques jours passent dans l'indifférence. Je n'ai pas envie de manger. Un infirmier me fait signe de le suivre dans une salle voisine. Là, j'ai le bonheur de retrouver mon grand ami Cyrille Marchal. Tous deux, nous sommes au même point. Il m'explique comment fonctionne la maison, quelles sont les habitudes, la nourriture, ce que l'on peut faire, ce que l'on ne peut pas ... Et Cyrille me montre une salle voisine fermée par un grand rideau.

«II vaut mieux ne pas y aller, dit-il, car c'est la salle où l'on transporte les cas désespérés et les mourants.»

Le lendemain, me sentant de plus en plus mal en point, je remets à Cyrille une photo de mon épouse et de ma petite fille, conservée précieusement depuis des mois. Je lui confie ce qu'il devra leur dire s'il s'en sort car, pour moi, j'ai peu d'espoir.

Ce que je crains arrive : je suis transporté dans la salle fatale et le rideau se referme sur moi.

Combien de malades agonisent là, je ne sais. Environ une trentaine. Un médecin russe vient me voir; il me donne quelques médicaments et je m'endors. Soudain, j'ai peur de mourir et, dans une fervente prière, je promets que, si je sors de ce cauchemar, j'irai en pèlerinage à Prague où l'on vénère l'Enfant Jésus.

Les voeux et les promesses étaient choses courantes en captivité. Lors d'une autre aventure en Allemagne, j'avais aussi promis d'aller à Lourdes. Je tins parole en 1948.

 

 

 

Après douze jours dans cette salle, le typhus est guéri et l'on me fait comprendre que je vais pouvoir être conduit dans un autre hôpital pour y parfaire ma convalescence. " s'agit d'une caserne transformée, située près de la grand-place, à proximité d'une église. L'entrée est gardée par deux policiers, un Tchèque et un Soviétique.

A ma grande joie, je retrouve plusieurs rescapés belges, Oscar Noël, Arsène Capiaux, Georges Cremer, et quelques autres. La Croix-Rouge continue à nous ravitailler. D'après les informations, nous sommes sur le point d'être rapatriés.

Petit à petit, nous remontons la pente; nos forces reviennent. Nous aimerions bien nous promener à l'extérieur lorsqu'il fait bon, mais ce plaisir nous est interdit. Je fais le tour du propriétaire : les étages, les caves, les écuries, tous les endroits permis, mais à l'intérieur de la caserne.

 

Une promenade fructueuse

Lors d'une de mes inspections dans les caves, je découvre une grille tenue par une chaîne. Je dévisse le boulon qui la retient et soulève le soupirail. Formidable! cela donne sur la rue. Je parviens à sortir. Me voilà parmi les Juifs du ghetto, pas étonnés du tout de me voir. La rue conduit à une grande place ombragée. Pour la première fois depuis trois ans, je me promène librement. Un banc m'offre un moment de réflexion. Que faire ?

Mais que se passe-t-i1 ? Tous les civils courent dans une même direction, comme des fourmis. Intrigué, je les suis du regard. J'ai compris: les premiers sortent déjà d'une grande maison, avec des sacs sur le dos. Je veux savoir ce qu'ils transportent.

Habitué, depuis trois ans, à suivre comme un mouton, je prends le pas de cette foule, entre dans la maison, descends dans une cave remplie de pommes de terre; des sacs se trouvent sur un tas.

Je ne sais pas encore comment mettre à profit ce moment de liberté volée mais, pour le moment, je vais remplir un sac de pommes de terre et le ramener à mes copains. Le sac est bientôt gonflé mais, quand il s'agit de le soulever, c'est une autre affaire. Mon état de faiblesse m'oblige à réduire mes ambitions ainsi que le nombre de kilos. Pour finir, un garçon d'une vingtaine d'années me propose de charger le sac sur mon dos. Je crois que tous mes os vont craquer. Mais je suis un bagnard! j'en ai porté des sacs! il me reste un peu de métier. Tous les cinquante mètres, je dois déposer ma charge. De pierre en pierre, de fenêtre en fenêtre, d'appui en appui, je parviens finalement au soupirail. Les derniers mètres sont les plus durs. C'est en traînant le sac que j'arrive enfin.

Mes copains n'en reviennent pas. Cyrille Marchal, le fermier, m'assure qu'il y a bien quarante-cinq kilos. Son expérience m'incite à le croire. Mon exploit m'a épuisé mais je suis tellement heureux de pouvoir, avec mes copains, partager ce festin que toute sensation de fatigue a miraculeusement disparu.

 

Une nouvelle nationalité

Mes amis sont mis au courant de la découverte du soupirail. On hésite. L'un de nous estime qu'il serait dangereux de sortir tout seuls et de s'enfuir, qu'il vaudrait peut-être mieux attendre un rapatriement officiel.

Comme deux fois par jour la Croix-Rouge vient nous ravitailler et qu'il est bientôt midi, nous descendons dans la cour avec notre gamelle. J'attends mon tour tout en causant avec un prisonnier flamand, un Anversois. La personne qui me sert la soupe nous entend parler et me demande si je suis hollandais. J'acquiesce.
- «Après la distribution, dit-elle, j'aurai quelque chose à vous dire.» Et j'attends. En effet, elle vient bientôt m'informer que le lendemain après-midi, à cinq heures et demie, un train partira pour la Hollande, que je dois me rendre au bureau de la caserne afin de recevoir des documents de départ. Sitôt dit, sitôt fait.

Au bureau, on me répond qu'il n'y a aucun train pour la Hollande, que nous serons avertis en temps voulu et rapatriés aussitôt. Je ne suis pas étonné outre mesure; de fausses nouvelles, il y en a tous les jours. Aussi, lorsque, le même soir, la Croix-Rouge vient à nouveau nous ravitailler, la pers~>nne me demande si je me suis rendu au bureau.
- «Bien sûr, je lui réponds, mais il n'y a pas de train pour la Hollande; c'est un bobard.
- Ah ça ! bon, attendez-moi, après la distribution, je dois vous parler.»

A nouveau, j'attends. Cette fois, elle demande mon nom et mon adresse. J'écris Pierre Belen, "45 Kerkstraat à Amsterdam".
- «Très bien, vous aurez de mes nouvelles.» À ce moment, je me rends compte que je vais être séparé de mes amis et je lui confie que j'aimerais bien partir avec deux compagnons "qui sont aussi hollandais".
- «Soit, dit-elle, donnez-moi leur nom et leur adresse, mais n'en faites pas trop, tout ça m'est interdit.»
Nous recevons un document où figure notre adresse en Hollande et nous nous apprêtons à rejoindre la caserne, comme convenu.

 

Une minute plus tôt ou une minute plus tard ...

C'est alors que se passe un vrai miracle. Au moment précis où nous sortons du bâtiment, un camion de couleur kaki roule devant nous; nous lisons : Croix-Rouge française. Un deuxième camion arrive mais, celui-là, il ne passera pas! Je me poste devant lui et, les bras écartés, je le force à s'arrêter. En m'injuriant comme il se doit en pareille circonstance, un major français en descend. Mais, lorsque je lui réponds dans sa langue, il ravale les mots gracieux qui lui venaient à l'esprit. Je lui pose alors une question stupide, mais mettez-vous à ma place: je lui demande s'il est Français!

Après un moment de surprise mutuelle, nous allons nous expliquer.

- «Comment voulez-vous que je croie qu'il y a des Français dans votre caserne; je viens de la Kommandatura soviétique qui m'a certifié qu'il n'y avait aucun Français à Therezienstadt !"

Je lui explique que pourtant les Russes ne peuvent l'ignorer car, tous les jours, nous devons remplir une liste de présence, avec l'indication de nos nationalités respectives. En plus, une autre liste est complétée, destinée à nos familles qui, promettent-ils, vont être prévenues.

Les mots ne sauraient traduire l'extraordinaire concours de circonstances que représente cette rencontre. Ainsi, une mission française de la Croix-Rouge quitte la France, sillonne toute l'Allemagne, toute la Tchécoslovaquie, à la recherche de prisonniers français; s'apprêtant à rentrer bredouille, elle traverse Therezienstadt au moment précis où nous passons. Une minute plus tard ou une minute plus tôt, jamais peut-être nos camarades français n'auraient revu leur patrie, leur famille. " faut voir, sur une carte, ce que représente un tel voyage ainsi que notre minuscule point de rencontre, à une minute près, pour prendre conscience du miracle qui s'est produit.

A présent convaincu de ce que j'affirme avec tant de persuasion, le major français demande si nous sommes disposés à le conduire à la fameuse caserne. Bien entendu, nous acceptons. La déléguée qui nous accompagnait a compris ce qui se passe. Nous la remercions et prenons congé d'elle. Nous montons dans les camions, avec les militaires français, et nous dirigeons vers la caserne.

A l'entrée, d'un côté, un policier tchèque, de l'autre un Russe. Que va-t-il se passer? Les camions s'arrêtent devant les deux gardes intrigués. Notre major, d'un air digne et officiel, se dirige vers le Russe, puis vers le Tchèque, en les saluant avec beaucoup de considération. " demande à pénétrer dans la caserne. Le Russe lève la main en signe d'arrêt; il prononce un seul mot:
- "Typhus."
- "Ah ! oui, typhus, répète le major."
Et il plonge la main dans sa poche, en sort un portefeuille dont il extrait un document couvert de cachets, américains, français et surtout russes.

Comme le brave soldat n'y comprend rien, il reste perplexe; le major en profite pour faire signe à sa suite de pénétrer dans la caserne. Nous entrons dans la cour intérieure où circulent quelques prisonniers et je me dirige vers l'endroit où se trouvent les Français.
- «Alors, mon brave, demande le major avec un reste d'incrédulité, ces Français, où sont-ils?
- Suivez-moi, vous ne serez pas déçu.»

 

Les retrouvailles

Le moment qui va suivre est indescriptible et, pour moi, encore aujourd'hui, d'une intensité bouleversante. Au moment où j'ouvre la porte de la salle où se trouvent les Français et quelques Belges, je m'efface pour laisser passer le major; il contemple les lieux, se rendant compte de l'odeur qui s'en dégage. Presque tous les prisonniers sont couchés, résignés, indifférents, amorphes. Lentement, l'un après l'autre, ils se relèvent pour savoir qui peut bien s'intéresser à eux.

Je vous en prie, ayez un peu d'imagination, essayez de vous rendre compte : les épaves se regardent, se frottent les yeux pour s'assurer qu'ils ne rêvent pas. Devant eux, un officier français en tenue de campagne, d'autres militaires, des infirmières en blanc ... Un moment de silence terrible, de part et d'autre, puis une explosion de joie. Ils crient, ils hurlent leur bonheur; les uns en rampant, les autres à genoux, ils embrassent le major, ils le touchent sur toutes les coutures. Pensez donc, la France en uniforme, dans leur mouroir!

L'intense émotion calmée par la gentillesse du major et de ses adjoints, on cause de tout et de rien mais surtout du retour. Le major nous informe qu'il va prévenir l'Armée pour se procurer des ambulances. Bien sûr, il emmènera aussi les Belges. Puis il nous quitte.

 

Viendra ? Viendra pas ?

Nous restons à nouveau seuls. Un jour, deux jours, a-t-il promis. Mais le lendemain, pour nous, les "Hollandais", c'est le jour du départ. Car on ne sait jamais, lorsque les Russes apprendront ce qui s'est passé, quelle sera leur réaction? Depuis la visite des Français, mes deux "Hollandais" n'ont plus tellement envie de partir en train vers la Hollande puisqu'un retour par la France est promis. Pourtant, plus je réfléchis, plus je suis décidé à rentrer quand même par la Hollande. Comme mes amis ne sont plus du même avis, c'est tout seul, avec mes papiers et ma canne, plutôt mon bâton, que je me rends au train.

Pas de gare à Therezienstadt; ici le train est dans la rue, comme les trams chez nous. Je me renseigne. En effet, au bout de la rue, il y a bien un train et une masse de réfugiés hollandais qui s'empressent. Malgré tout, je me sens heureux et me dis que "mieux vaut tenir que courir". Je monte dans le train et trouve une place dans un compartiment.

 

Plutôt la misère que la honte

Comme tous les civils qui m'entourent sont plutôt propres et correctement vêtus, je m'attends à de la pitié et surtout à quelques mots de réconfort, des marques d'intérêt, des questions: d'où je viens, ce que j'ai vécu. Hélas, l'humanité est avant tout égoïste. C'est d'un air à la fois méprisant et embarrassé que l'on me regarde. Evidemment, je ne me rends peut-être pas compte de mon état: sale, plus rasé depuis un mois, plein de poux, des vêtements dégoûtants et j'en passe. Dans ce climat de malaise et de gêne, mes voisins se lèvent l'un après l'autre et quittent le compartiment. M'y voici seul, alors que le train est pratiquement comble.

A ce moment, je prends conscience de ce que je suis. Pendant trois ans, je me suis toujours trouvé en compagnie de gens aussi misérables que moi. Vais-je passer trois ou quatre jours dans une situation aussi humiliante? Non. Me voilà comme pris d'un malaise; je transpire comme en plein cauchemar. Ma décision est prise. La misère parmi ceux que l'on aime vaut mieux que la honte. Et je redescends du train qui va bientôt s'éloigner vers la Hollande et la liberté. Je vais rejoindre mes amis que je n'aurais jamais dû quitter. Oscar et Georges avaient raison.

Avec mon bâton, je m'évertue à rejoindre au plus vite la caserne. L'angoisse me prend: et si, pendant ce temps, les Français étaient passés? Mais non, tous mes compagnons sont là; ils attendent avec leur petit baluchon.

Nous patienterons encore trois journées interminables. Et s'ils ne venaient pas? Enfin, le 13 juin 1945, après la soupe de midi, des ambulances et des voitures françaises font leur entrée dans la caserne. Cette fois-ci, c'est bien la liberté. Les plus malades sont couchés sur des civières, les autres sont assis tant bien que mal dans les ambulances. Nous quittons cette horrible caserne. Demain, nous serons chez nous.

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