Épilogue

En route pour la France

Nous roulons pendant quelques kilomètres, ving ou trente. Nous pénétrons dans le domaine d'ou couvent. Là, c'est soudain le paradis. Tout est propre, accueillant. On nous ravitaille. Nous passons dans de vraies baignoires où l'on nous lave avec du vrai savon.

Après cette halte bienfaisante et régénératrice, nous repartons dans la nature tchèque, cette nature qui nous apparaît à présent dans toute sa beauté. Tout nous semble magnifique. Nous traversons Prague; encore cent vingt kilomètres et nous voici à Pilsen àç la tombée du jour.

Les ambulances s'arrêtent devant un grand hôpital américain ou plutôt un bâtiment transformé en hôpital car un monumental escalier de pierre, d'une trentaine de marches, en constitue l'entrée. Dans le regard des soldats, nous lisons la gentillesse et la pitié. Ce sont les premiers Américains que nous apercevons en tenue de sortie ; les tout premiers que nous avions eu la joie de croiser se trouvaient à la ligne de démarcation entre eux et les Russes ; ils étaient en tenue de combat. À ce moment, même les militaires français qui nous accompagnaient n'en menaient pas large. C'est avec un énorme soupir de soulagement que nous étions passés.

Une fois extrait de l'ambulance, chacun de nous est pris dans les bras d'un soldat américain qui porte nos poids plumes jusqu'à notre lit. Comment oublier de pareils moments? Cette fois, c'est un vrai lit, avec de vrais draps, un vrai oreiller qui sent bon. Qu'il est doux de revenir à la vie!

Le lendemain, nous recevons la visite d'un médecin français qui nous distribue des médicaments et décide qui peut continuer la route et qui doit rester alité.

L'après-midi du deuxième jour, nous sommes vingt-sept Français et Belges à être conduits au champ d'aviation de Pilsen où l'on nous embarque dans un Dakota DC-4. L'avion est américain mais l'équipage est français. Nous allons avoir droit à notre baptême de l'air. Nous passons au-dessus de la Tchécoslovaquie puis de l'Allemagne. A chaque survol d'une ville allemande dévastée, l'avion descend très bas pour nous faire contempler les dégâts infligés par les Alliés.

 

 

L'accueil des Lyonnais

Nous atterrissons à Lyon. Quel accueil! Quelle réception! Pour les dix-sept Français, il y aura une Marseillaise et, pour les dix Belges, une Brabançonne. C'est du délire. Les Lyonnais sont d'une gentillesse débordante et nous gavent de croissants, de cacao. Rien ne manque.

On nous demande nos adresses afin de prévenir nos familles qui auront alors les premières nouvelles depuis notre départ voici trois ans. Les messages que nous avions donnés aux Russes ne sont, quant à eux, jamais arrivés.

 

Une quarantaine interminable

Après cette pause chaleureuse au champ d'aviation, on nous embarque en autocar pour, espérons-nous, la gare de Lyon. Encore une fois, une déception nous attend. Notre destination n'est pas la gare mais l'hôpital psychiatrique de Bron où les vingt-sept survivants sont installés dans un pavillon fermé à clé; nous sommes en quarantaine. Eh oui!

H˘pital de LyonUn médecin doit venir nous raisonner, nous faire comprendre que nous sommes porteurs de microbes, de poux et de toutes sortes de vermine. Pour notre bien et celui de nos familles, il est indispensable de nous garder en observation pendant quelques jours. La poudre D.D.T. nous est soufflée dans les manches, partout. Encore des bains, puis nous recevons des vêtements propres.

Nous sommes soignés comme des rois. Tous les jours, de braves Lyonnais, viennent s'enquérir de nos désirs. Ils nous comblent de chocolat, de cigarettes, de gâteaux, toutes choses dont ils sont pourtant eux-mêmes privés.

Cependant, lorsque nous apprenons que notre isolement va durer quinze jours, ça ne va plus. Il faudra une infinie patience à nos médecins, à nos infirmières pour nous calmer, nous faire accepter ce délai qui nous paraît sans fin. Un Français en perdra la raison.

Ci-dessus : Hôpital de Lyon. Quelques rescapés entourés de leurs infirmiers et infirmières. Pierre Belen est au 2ème rang, 1er à gauche

Plus tard, j'apprendrai par une lettre de notre infirmière, Mademoiselle Cave, que ce brave homme avait, grâce aux soins compétents de toute l'équipe, recouvré toutes ses facultés.


Ce séjour à l'hôpital de Lyon nous fait, en tous cas, le plus grand bien. Les douze kilos que j'y ai repris, en deux semaines, en sont la preuve tangible.

 

Le retour

On nous annonce l'arrivée prochaine d'un train sanitaire qui va nous rapatrier. On nous remet une carte d'identité française provisoire que j'ai conservée précieusement, parmi mes autres souvenirs. Munis de ce document, nous pouvons poursuivre notre route vers la Belgique. Accompagnés jusqu'à la gare par tout le groupe médical et nantis d'une bonne provision de nourriture, nous quittons Lyon par le train de nuit qui nous débarque à Paris, tout propres, bien rasés et habillés de neuf par les soins de ces braves Lyonnais.

 

 
 
 
L'accueil des Parisiens... et des Belges

Nous nous présentons à notre ambassade qui doit nous délivrer les documents nécessaires à notre rapatriement. Le préposé nous indique des sièges, dans l'entrée cochère. Il faudra attendre que l'on s'occupe de nous. Mais notre capital-patience est épuisé et, après une heure dans ce couloir, nous ne supportons plus d'être si mal accueillis. Je propose à mes amis une balade dans Paris.

À peine dans la rue, des passants nous arrêtent, ils nous invitent à prendre un verre de vin, ils nous offrent des gâteaux, des cigarettes. Comment peuvent-ils nous reconnaître ? Bien propres et correctement vêtus, nous oublions que nous avons encore le crâne rasé et les traits sans doute très marqués. Partout une gentillesse débordante nous attend. Nous descendons dans le métro; c'est bizarre, là non plus on ne nous fait pas payer. On entre dans un cinéma, les places nous sont gracieusement offertes.

Cette générosité sans bornes nous gêne de plus en plus et nous décidons de retourner à l'ambassade après ce périple de collégiens en goguette.

Cette fois, on nous reçoit beaucoup plus vite; notre disparition n'est pas passée inaperçue. L'ambassadeur ou son représentant nous adresse quelques remarques, il ne comprend pas notre impatience, il n'a pas vécu pendant trois ans dans les camps nazis, lui...

Des mesures som prises pour nous escorter jusqu'à la gare du Nord. Un chauffeur et quelques préposés nous accompagnent. Un train de nuit s'apprête à partir; c'est le nôtre.

Au moment du départ, on nous tend à chacun un petit sac; ce sont des provisions de route. Dès que le train se met en marche, la curiosité et la faim nous poussent déjà à manger; c'est devenu une envie obsessionnelle qui mettra longtemps à disparârtre. Les sandwiches sont bien là ... mais la viande, la charcuterie se sont envolées; elles n'ont laissé que la trace de leur présence éphémère. Que voulez-vous, tout le monde doit vivre ! C'était notre premier contact avec des Belges. Après une nuit sans tristesse, nous débarquons à Bruxelles-Midi vers six heures et demie du matin. A notre descente du train, un officier belge nous souhaite la bienvenue et nous tend ... trois cigarettes et un bâton de chocolat. Je n'en suis toujours pas revenu.

L'officier nous conduit ensuite dans une salle. Après un long interrogatoire, deux heures d'attente et une multitude de documents à compléter, il déclare que nous sommes libres.

Prochain chapitre : Enfin >>>

 

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