LES TRIBULATIONS DE SAINT ANTOINE

Scénario et réalisation : Thierry Zéno Narration : Claude Louis-Combet

Ceux qui ont parlé de moi ont soustrait mon nom à l'érosion des sables.
Ils ont écrit Antoine sur le papyrus et sur le parchemin. Et je suis Antoine dans la mémoire des hommes.
On m'appelle également le Solitaire, le Premier Moine, le Père des Pères du Désert. En réalité, ces appellations ne m'appartiennent pas. Je les partage avec tous ceux, de tous les temps, qui ont cherché, dans leur Thébaïde intérieure et extérieure, la présence de l'Absolu et qui n'ont rien fait d'autre que s'en tenir là.

SASSETTA (c. 1392 - 1450)

Je suis né en Egypte l'an du Seigneur 250, au temps des persécutions de l'Empereur Dèce. J'ai vécu ma première jeunesse dans la foi du Christ et dans l'abondance de tous les biens et bienfaits de la vie. Mais je ne demandais rien, je ne cherchais ni le plaisir ni la gloire. J'attendais - sans savoir ce que j'attendais. Et quand mes parents furent morts, j'avais vingt ans et j'entendis la parole du Seigneur : « Si tu veux être parfait, va,
vends tout ce que tu as et donne-le aux pauvres et viens, suis-moi, tu auras
un trésor dans le ciel. »

Je décidai alors de quitter mon village et de me retirer entre Memphis et Arsinoë.

Je pris pour demeure un tombeau. Macérant dans le jeûne et les veilles, je méditais à l'aise sur les fins dernières de l'homme.

Une nuit, le diable me roua de coups avec une telle violence et me mit si mal en point qu'on me retrouva le lendemain étendu par terre, sans souffle, le corps couvert de blessures, de griffures, de morsures.

On transporta mon corps dans l'église pour y célébrer mon enterrement. La nuit, je repris connaissance et me sauvai en cachette pour regagner mon sépulcre.

En route, j'ai rencontré le Centaure et le Maure à double face. Ils ne m'ont pas égaré. Leurs injonctions et leurs suggestions ne m'ont pas fait dévier d'un pas. Je marchais dans une constante prière et ma prière me conduisit comme un chemin vers le Château des Serpents.

MARTIN SCHONGAUER (c. 1445 - 1491)

JEROME BOSCH (c. 1450 - 1516)

On dit de moi que je suis le Père de tous les solitaires. Mais je suis plutôt le Fils d'une plénitude face à laquelle je n'ai ni poids, ni consistance, ni dimension. On raconte aussi que mon âge est inépuisable et que j'ai dépassé les cent ans. Mais moi, je sais que ma jeunesse est vive et que je suis seulement à l'orée du désert et à la veille d'être tenté.
Mon histoire est longue et bien remplie. Mais elle est immobile et n'a pas encore commencé.

Attribué à JEROME BOSCH

Je serai maître en Alchimie. A rencontre de tous les faux sages qui cherchent l'or matériel et espèrent goûter à l'élixir de longue vie comme on s'enivre de vin, je rêve de connaître les mystères de l'âme en perçant les secrets de la matière. Peu m'importerait de changer le plomb en argent ou en or si, en même temps, ma jeunesse n'allait, comme un serpent, se dépouiller de la peau du vieil homme.

Comme le fils de Saturne, beau comme l'or et grave comme l'argent, je tiendrai d'une main la Pierre au blanc et de l'autre la Pierre au rouge et entrerai en dansant dans le mystère de la Conjonction. Ma danse ne sera pas l'orgie dans laquelle se complaisent les alchimistes corrompus par l'envie, l'orgueil, la paresse, la gourmandise, la colère, l'avarice et la luxure. Ma danse est ma prière et je n'ai d'autre grimoire que l'évangile. Je me détacherai de mes sens comme se volatilise le liquide de mes cornues. Je trouverai la pureté de l'être dans mon corps vil comme là pierre philosophale surgit de la pâte noire au fond de mon creuset. Mon âme s'élèvera alors vers Dieu, tandis que les charlatans qui prétendent connaître mon art seront précipités dans les feux de la géhenne. Car l'alchimie est pour les uns une odeur qui de la mort conduit à ta mort, pour les autres une
odeur qui conduit de la vie à la vie.

QUENTIN MASSYS (c. 1465 - 1530) ET JOACHIM PATENIER
MATHIAS GRUNEWALD (c. 1460 - 1530)

Est-ce la fatigue, la faim, la solitude ? Mes rêves m'égarent dans les temps lointains, dans les contrées qui sont au-delà de la mer. Je me suis vu mort; je me suis senti enseveli. J'étais une relique. Et mes os parvenus en France faisaient accourir les pestiférés qui guérissaient par mon intercession. Ma renommée était si grande qu'on donna mon nom à ce mal qui ronge les chairs et l'esprit : le feu Saint Antoine.

Où étais-tu, mon doux Jésus ? Pourquoi n'es-tu pas venu guérir mes blessures ?

NIKLAUS MANUEL [ - 1530)

Depuis que je suis ici, je m'appelle Légion. Je suis Légion. Tout l'espace est rempli de mon désordre, de ma fureur, de mon impudicité. Il n'y a plus d'horizon, plus d'échappée vers d'autres contrées. Le même lieu est partout, hors de la simplicité des choses.
Battez la paille. Seigneur, battez-la de votre fléau. Crevez l'épi. Broyez le grain. Cardez la laine entre vos ongles. Que le vent l'emporte, cette poussière que je suis - la dernière poussière. Et que Légion piétine Légion.

PETER HUYS (1519 - 1584)

J'ai mûri dans l'ombre de Zosime et d'Hermès le trois fois grand. Aux quatre directions de la croix je poserai les quatre éléments et mon désir réunira, comme au commencement, la Terre et l'Eau, l'Air et le Feu. Quand l'aurore se lèvera sur la ville, j'assisterai à l'ambrasement de l'Athanor. Je serai là, immobile, mon coeur ouvert à l'Orient, dans l'attente de ce qui éclora de l'Oeuf philosophique : Phénix ou Androgyne.

Disciple de PIERRE BREUGHEL (c. 1525 - 1569)

Mais il est vrai que je n'en suis pas moins Antoine -- le pauvre Antoine livré aux grimaces et aux coups des mille Antoine que je porte en moi.

VERONESE (1528 - 1588)

Contre la femme et sa beauté, contre le diable et sa laideur, contre les maléfices, les hantises et les fantasmagories, il n'y aurait donc que le livre - seule distance, seul refuge - avec ses quelques mots, toujours les mêmes, que je ne cesse de répéter, qui tombent en moi comme le sable du temps, doucement, paisiblement, et qui font du désert le miroir de l'éternité...

MARTEN DE VOS (1532 - 1603)

Cette longue barbe aussi longue que le temps, ce manteau aussi vaste que ma vie, qu'est-ce qu'ils cachent ? et qu'est-ce qu'ils protègent ? Je partage mon visage avec d'autres visages et mon corps avec d'autres corps que le mien. Et ce grouillement, ce nid de vermine, qui est-il ?

Qui pourrait dire, ici, ce qui est de Dieu ou de l'homme ou du diable ? Où est le livre qui décide de la vérité et de l'erreur ? Où est le texte qui départage le sens et le
non-sens ? Et le livre me serait-il donné, aurais-je seulement des yeux pour le lire, une bouche pour le répéter ?

A la manière de MARTEN DE VOS (1532 - 1603)

Je ne suis pas un homme raffiné. J'ai grandi dans le luxe et la délicatesse; il y a longtemps que j'ai perdu le goût de telles vanités et que je m'accommode des réalités rugueuses de la vie. Mais ici, tes limites sont plus que largement dépassées. C'est comme si mes sens, dans l'excès de leur vigueur, étaient allés trop loin et ne pouvaient plus revenir... comme s'ils s'étaient installés dans l'au-delà de la laideur, de l'horreur et de la cruauté...

II est des contacts qui ne sont pas dicibles, et la peau devient liquide à toucher ce qu'elle aime. Et des odeurs. Et des saveurs. Ce n'est rien de dire du démon qu'il pue comme un diable. Il faut le sentir. Il faut humer la pestilence, le dedans de la chair pécheresse, la grande pourriture, la grande maladie. Mais ce qui est pire encore que l'odeur, c'est la jouissance qu'elle procure.

Mon Dieu, mon Dieu, quel animal je suis parmi les bêtes et comme le cochon me sied bien !

CLAUDE LE LORRAIN (1600 - 1682)

Etait-ce la parfaite limpidité de minuit ? Etait-ce la verticalité rigoureuse de cette saison fichée dans mon ventre comme le sexe de Dieu ? Trop de nuits s'étaient ainsi enfoncées dans la nuit. Je ne savais plus si j'avais les yeux ouverts ou fermés. Je me répandais non pas précisément en visions - car ce que j'éprouvais ne se référait à rien de visuel - mais un afflux d'émotions...
DAVID TENIERS (1610 - 1690)

Les formes ont considérablement erré dans leur appétit de science et de puissance - et moi, parmi tant de regards, je ne sais plus lequel est le mien et quels sont, parmi les mots, ceux qui peuvent encore me garder du mal. Et mes mains qui voudraient étreindre et posséder se referment sur elles-mêmes. Cette fermeture, ce repli, certains l'appellent sagesse et d'autres, piété. Mais moi, je dis détresse - et pourtant, je le sais bien, toute ma foi et mon amour sont en ce geste.

FELICIEN ROPS (1833 - 1898)

Je crois sincèrement que mon âme solitaire et pécheresse est le berceau constant des monstres et des aberrations. Mais la femme ?... Comment la beauté de la femme serait-elle l'oeuvre de mon esprit ? Jamais, jusqu'à ces temps d'épreuve, je n'ai vu corps de femme offert, ouvert, épanoui, généreux, somptueux. Voici que la beauté m'est dispensée a profusion et qu'elle appelle, en échange, la profusion de mon désir.

Vers ce point du monde où la femme s'extasie, tous les chemins se perdent, tous les axes se dénouent. Je ne sais plus, dans la lumière de midi, ce qui est terre et ce qui est chair - et dans la nuit complète du désert, ce qui est la femme et ce qui est moi. Ett les allusions du diable son effectivement si subtiles que je me demande, moi, le vieil Antoine, durci virilement à toutes les peines, si ce n'est pas la pire des tentations que de
refuser la femme que je suis.

FERNAND KHNOPFF (1858 - 1921)

Je venais seulement à la rencontre de moi-même. Je m'accueillais dans
cette part de moi-même jusqu'ici impénétrable à ma conscience. L'homme que
j'étais mettait à nu la femme que j'étais. Je pouvais me tourner de tous les
côtés du monde tandis que la nuit décrivait son arc de cercle : j'étais, seul
et même corps, l'homme et la femme, l'homme épris de lui-même en sa féminité,
la femme amoureuse d'elle-même en sa virilité.

(PAYSAGE DE TURQUIE)

Je n'avais absolument pas besoin d'imaginer une femme à mes côtés - pas plus que je n'avais besoin, pour me sentir enraciné, de me représenter le paysage du monde hors de moi.

JAMES ENSOR (1860 - 1949)

Les règnes de la nature peuvent se mélanger et se recomposer - et les hybrides se chercher une âme et un nom. La grande folie des choses ne m'affecte plus.

J'ai trouvé le lieu de mon cœur - ce lieu que je croyais perdu et que je n'ai jamais quitté.


Je me tiens tout entier dans le jardin clos d'un seul mot qui est le Nom de mon Dieu et de mon amour. Tout le reste est mirage. Mirage de la solitude : car votre paix me comble. Mirage de la terreur : car je n'ai rien à redouter de vous. Mirage du désir : car je suis en Vous qui êtes en moi et il n'est rien d'extérieur à nous.

FANTIN-LATOUR (1836 - 1904)

L'incessant mouvement du vent dans le vide du temps... S'il n'y avait que l'horreur, indéfiniment répétée, je finirais par m'endormir. Mais la beauté me poursuit et me rejoint. Que mes yeux soient ouverts ou qu'ils soient clos, la femme est en moi et sa beauté est ma douleur.

WITKIEWICZ (1886 - 1939)

MARX ERNST (1891 - 1976)

Or, ce qui m'arrivait à présent, tandis que ma chair, s'ouvrant à elle-même en chair de femme, s'ouvrait à la magie de l'espace terrestre, c'était l'avènement d'une exigence irrésistible qui me poussait à aller jusqu'au bout de la dépendance et de la soumission.

Ajoutez-y la vermine, son grouillement et sa gluance - et Antoine commencera vraiment à ressembler à Antoine. Ajoutez-y le bec et les serres, la mâchoire du visage et celle au bas du ventre et Antoine sera tel qu'il est, loin de vous, exilé en lui-même.

SALVADOR DALI

Comme à tous les enfants, on m'a répété, maintes fois, dans ma jeunesse, que le désert n'est qu'une immense et inutile étendue de sable et de pierre d'où la vie est quasiment absente et où règne le plus profond silence dont puissent rêver les âmes.

Moi, quand je suis venu au désert, dans la force de mes vingt ans, j'ai trouvé tout autre chose : une sécheresse au-delà de l'imaginable, mais aussi une exubérance de vie et un tumulte de formes... Et moi qui me croyais l'âme légère et le coeur anodin, j'ai découvert que j'étais une tempête, un tourbillon ou plutôt, comme le désert lui-même, le lieu de passage des agitations de la chair et de l'esprit.

Pour venir au désert, il ne suffit pas de laisser derrière soi sa maison, ses amis, le souvenir de sa fortune et ses projets d'avenir. Ces contingences, ces futilités, il est facile de s'en dépouiller. Mais le désert est ailleurs. Dedans. Et tant que je n'aurai pas perdu pied, je ne serai pas réellement parti. Me défaire de ma mémoire. Désapprendre à penser. Accepter que le monde soit multiple et différent et que son apparence ne soit rien de ce qu'il semblait. Rien n'est plus nul que le temps. Et plus le lieu se fera aride, plus il sera le lieu de l'amour.

J'ai l'air d'une ombre, mais j'appartiens à la lumière. On me regarde comme un homme mais je suis homme et femme. On m'honore comme un saint, mais les démons font partie de moi-même.

(Voix synchrone)

Et je voyais très bien l'être de chair qu'en un temps mythique et dans l'enclos d'un espace sacré j'avais pu être, j'avais dû être, ailleurs, autrefois, immémorialement : un dans son double visage, un dans son double sexe, un dans le foisonnement de tous les secrets multipliés par eux-mêmes de sa double essence. Je me reconnaissais érigé comme ouverte, tendu comme offerte, impétueux et aigu comme sereine, ronde, silencieuse, sinueuse et infinie.

MICHELINE LO

Je crois encore, aujourd'hui, que, dans ces espèces de parenthèses existentielles où le souvenir même du péché me quittait comme peut glisser et se démettre du corps n'importe quelle parure encombrante et dérisoire, j'ai éprouvé jusqu'au ravissement le goût d'être en Dieu, d'être le silence au fond de sa parole et l'immobilité dans l'agilité de sa pensée.

Et cette sphère de nuit, de chair, de silence, de solitude et de communion m'enveloppait et me possédait à un tel degré d'échange et de participation que ma chair n'était plus ma chair, que mon silence se remplissait de présence et que ma solitude, toute peuplée d'une solitude encore plus grande, se tenait au bord de l'extase.

(Voix synchrone)

Contre les maléfices, les hantises et les fantasmagories, il n'y aurait donc que le Livre - seule distance, seul refuge - avec ses quelques mots, toujours les mêmes, que je ne cesse de répéter.

Et le texte, le même texte, ta même nourriture de manne et d'eau... Et moi, par ailleurs Légion, demeuré Antoine par la vérité du Verbe. Et moi, par ailleurs spectacle pour moi-même, me délivrant constamment des formes par l'application de mon coeur a chercher le vide au coeur des mots. Répétant le même mot, m'approchant du vide, rejoignant Dieu comme celui qui rentrerait dans l'oeuf d'où les illusions de la vie l'avaient chassé - mon unique et mon vivant désert.