Abraham et « La philosophie de la Liberté » de Rudolf Steiner - Friedwart Husemann
Liberté et obéissance
Friedwart Husemann
La liberté et l’autodétermination
de l’être humain dans la vie sociale et la communauté
sont le but d’une évolution que nous pouvons à bon droit
espérer, lorsque nous regardons en arrière, en ces époques
où l’obéissance et la soumission allaient de soi, et
que nous constatons qu’elles ont été progressivement
surmontées. En dépit de leur contraste majeur et patent, liberté
et obéissance ont une secrète qualité d’image
reflétée que l’on peut suivre ici en prenant l’exemple
de la culture de l’obéissance d’Abraham et la « Philosophie
de la Liberté » de Rudolf Steiner.
La « Philosophie de la Liberté »
a pour objectif de mener à une libération de nos pensées
du cerveau, ainsi que de permettre au lecteur d’observer ce processus
en l’expérimentant. L’évolution des millénaires
passés allaient directement dans le sens inverse, à savoir
que notre pensée y devenait toujours plus indissociable du cerveau.
Pour finir, le dix-neuvième siècle put même affirmer
que le cerveau « produit » la pensée. Cette
évolution a commencé à un moment précis. On peut
même historiquement désigner la première fois où
l’homme a pensé avec son cerveau. Abraham
(1) reçut conformément à
cela la mission de l’ancien peuple juif de refuser toute la sagesse
extérieure, cosmique en tant que payenne, et au lieu de s’adonner
à celle-ci de rentrer en lui-même, dans sa propre intériorité.
Ce qui alors s’incorpora dans le cerveau, doit à
présent s’en libérer à nouveau. La « Philosophie
de la Liberté » se situe donc à la fin d’une
époque, au début de laquelle se trouvait Abraham. C’est
dans cette mesure qu’il en résulte des parallèles, des
reflets et des contrastes que nous allons aborder.
Le Seigneur vint à Abraham et trois Anges se présentèrent
à celui-ci ( Gen. 18
, 1-3). Ce Dieu Un, qui apparut ainsi sous forme de trois Anges a été
souvent interprété par la suite comme une anticipation de la
Triplicité et de la trinité chrétienne. Rembrandt,
qui a plusieurs fois peint cette scène, la rendit en 1646 d’une
manière telle que nous pouvons même reconnaître dans l’Ange
blond, juvénile et lumineux, une ressemblance avec le Christ. Dans
le personnage qui nous tourne le dos, et qui semble si puissamment lié
aux forces telluriques, on peut reconnaître l’action de Dieu-Père.
Le troisième Ange, représenté de profil, est en train
de déposer le pain sur sa langue, de sorte que l’Esprit Saint
semble ainsi indiqué ici, en rapport avec la communion. Ces trois
hommes, comme la Bible les désigne, annoncent à Abraham et
à Sarah la naissance de leur fils Isaac.
Ce qui eut lieu alors aux chênes de Mambré,
tout homme d’aujourd’hui peut en faire l’expérience,
s’il met de la bonne volonté à observer la pensée.
Le penser est un être unitaire, point de levier de toute connaissance,
un monon qui
peut seulement éclairer tout le reste. Ce que fut le monothéisme
pour Abraham, ce que Moïse exprima par la suite en une première
prière: « Je suis le Seigneur, ton Dieu, tu ne dois pas
avoir d’autre Dieu indépendamment de moi », c’est
dans la « Philosophie de la Liberté » le penser,
ou le monisme de l’idée qui traverse tout. Pourtant, quand on
fait du penser un objet d’observation, il nous apparaît alors
sous forme de trois êtres. Premièrement, nous produisons le
penser lui-même, reposant sur notre propre activité, tandis
que la perception nous est donnée sans notre participation. C’est
le fondement-Père, créateur et qui va de soi de notre penser.
Deuxièmement, le penser est l’élément inobservé
de notre vie spirituelle ordinaire. Le pensant oublie le penser, tandis qu’il
l’exerce. Le penser est occupé avec son pendant-objet et non
avec lui-même. C’est pourquoi le penser est si facilement méconnu,
car il est désintéressé. On croit que le penser est
froid, abstrait et pareil à une ombre. « Pourtant cela
n’est que l’ombre fortement projetée qui se fait prévaloir
sur la réalité sous-jacente, celle-ci étant entrelacée
de lumière et immergée dans les phénomènes du
monde. Cette immersion se produit sous l’effet d’une force s’écoulant
elle-même dans l’activité du penser, qui est la force
de l’amour dans sa nature spirituelle. »
(2) C’est ainsi que Rudolf Steiner décrivit
en 1918 la nature Christ de la pensée. Troisièmement,
nous pouvons appréhender le penser par lui-même. Quand nous
observons le penser, nous n’avons pas besoin de l’aide d’une
autre chose pour ce faire, mais nous demeurons dans le même élément.
Cette essence du penser qui repose sur elle-même est le Saint Esprit,
tel que l’être humain peut le concevoir aujourd’hui.
Ainsi de la même manière qu’autrefois, les trois Anges
promirent un fils à Abraham et à son épouse Sarah, qui
se mit à en rire car cela ne lui semblait pas possible à
sa nature de femme , ainsi cela semble-t-il tout autant invraisemblable
à l’homme moderne de concevoir comment à partir précisément
d’un penser sinistre et mort doit surgir une nouvelle culture. Le nouveau
Fils c’est pourtant l’Esprit libre, que l’on peut découvrir
aujourd’hui dans le penser et, à partir de là, l’appliquer
sur tout le reste. De même qu’Abraham fut le Patriarche d’une
communauté de peuple qui existait en un endroit bien précis
de la Terre, ainsi le penser devient source d’une communauté
d’esprits libres, qui englobe toute la Terre.
Lors d’une action procédant de la liberté,
c’est à beaucoup d’égard le contraire. Nous devons
nous retourner et réfléchir jusqu’aux racines de nos
agissements. Quel est le caractère de mes mobiles? Est-il d’ordre
perceptif, sentimental, idéel ou intuitif, sans relation avec les
sens? Quelle motivation m’anime? Ma représentation de mon besoin
le plus essentiel? La sagesse morale? Le progrès culturel général
ou une idée que je ne me fixe que par son contenu idéel? Si
j’ai posé à la base de mon acte le mobile le plus élevé
et la motivation la plus haute, alors mon acte est libre. Et ainsi en va-t-il
avec Abraham, où à la culmination de son obéissance
l’Ange intervient et échange Isaac avec le Bélier, ainsi
se produit-il aujourd’hui, lors d’un acte procédant de
la liberté, un instant-tournant: la liberté se transforme en
amour. Le penser purifié (ou l’intuition) en tant que cause
primordiale de l’acte libre est en même temps la source de l’amour
et avec cela la source originelle de la moralité individuelle.
Nous sommes fiers de notre liberté, aujourd’hui, et notre fierté
peut facilement nous entraîner à l’arbitraire. La vraie
liberté n’exclut pas la loi et l’obéissance. L’esprit
libre n’a pas besoin de transgresser toute loi. En effet, toute notre
culture de liberté n’est possible depuis le Christ que parce
qu’avant Lui, on exerçait la culture de l’obéissance.
Melchisédech, roi de Salem, bénit Abraham
et apporta le pain et le vin ( Gen. XIV
, 18). Ce passage de l’Ancien Testament est souvent mis en relation
avec le Christ et les paroles dites lors de la dernière Cène.
La « Philosophie de la Liberté » a également
un « passage » de communion, au sens large, là
où Rudolf Steiner écrit, dans son introduction aux écrits
scientifiques de Goethe: « La perception de l’idée
au sein de la réalité est la vraie communion de l’homme. »
(3 ) Dans notre contexte,
à présent la question se pose: qu’est-ce que cela voulait
dire pour Abraham que Melchisédech vînt à sa rencontre
et le bénît? Que sont le pain et le vin au sens de la « Philosophie
de la Liberté »?
Vu de son époque, Abraham était un pionnier
et un révolutionnaire. Il était exorbitant de vouloi récapituler
toute la sagesse, qui était à l’époque cosmique
et répandue partout, purement et simplement dans l’intériorité
de l’être humain. Monothéisme, absence d’image et
morale sont compris ainsi. Dieu devint « je suis le Je suis ».
Ce progrès évolutif, qu’initiait Abraham, fut béni
par Melchisédech. En celui-ci, Abraham reconnut qu’il agissait
correctement. (4) Pain
et vin occupent ici la position des Mystères dans ce contexte. Par
exemple, si l’on transposait cette scène à Éleusis
près d’Athènes, cela voudrait dire: Déméter,
la déesse des céréales panifiables, et Dionysos, le
Dieu du vin, sont d’accord avec cet acte.
(5)
La même chose vaut pour le pas accompli vers l’homme
libre. Pain et vin l’ont béni, ou pour mieux dire: pain et vin
sont les deux piliers fondamentaux, sur lesquels reposent la liberté
de l’être humain. Les deux substances se présentent dans
les deux questions qui s’enracinent dans la « Philosophie
de la Liberté ».
La première, c’est de savoir s’il existe
une vue intuitive de l’essence humaine qui puisse servir d’appui
au reste de la connaissance. Cet appui est découvert effectivement
dans la première partie du livre comme la « science de
la liberté », et certes dans le penser reposant sur lui-même.
Sur celui-ci tout le reste de la connaissance peut en effet s’appuyer.
Comme le pain est un aliment nutritif de base, ainsi l’observation
du penser est-elle le pain de l’homme libre. Sans ce fondement, on
ne sait absolument pas ce qu’est la liberté. Ce pain est à
disposition de tout homme; tout homme qui y met de la bonne volonté,
peut observer le penser et ainsi la liberté. La pain est là
pour tous, il doit « seulement » être découvert,
pour ainsi dire. Ainsi le Christ est-il le pain de la vie, qui est descendu
du Ciel ( Jean, 6 ) pour
tous les hommes, et pour nous donner la liberté à chacun de
nous ( Jean, 8 , 32).
La seconde question fondamentale de « Philosophie
de la Liberté » c’est de savoir si l’être
humain doit ou pas se prescrire la volonté en tant qu’être
voulant. La réponse, dans la seconde partie du livre, c’est
que la liberté est non seulement possible mais elle est aussi la source
du vrai amour et de la vraie moralité de l’homme. Chacun peut
reconnaître la liberté, mais l’appliquer en acte et agir
à partir de la liberté, c’est un processus de purification
difficile et pénible, dont nous ne viendrons jamais à bout,
mais qui représente notre mission proprement terrestre. Il se passera
encore beucoup de temps jusqu’à ce que nous soyons devenus les
sarments aux grappes mûres de la vigne du Christ (
Jean, 15 ), jusqu’à ce que la liberté
soit devenue une réalité partagée par tous.
Ainsi parle-t-on dans l’Évangile de Jean, de la première
Parole du Je-suis sur le pain de la vie et de la dernière Parole du
Je-suis sur le sarment de la vigne féconde, de même la « Philosophie
de la Liberté » est configurée selon l’ordonnance
de Melchisédech: d’abord le pain, puis le vin. D’abord
la science sobre du penser, le fondement au sens de la déesse de La
Terre: le grain de blé des anciens Mystères (
Et pour finir, la compréhension de la communion en tant que pain
et vin s’unissant en Christ, pour créer l’esprit libre.
Christ devient ensuite « l’Essence primordiale commune,
empreignant tous les hommes ». Nous entendons d’une manière
toute nouvelle les mots du dernier chapitre de la « Philosophie
de la Liberté »: « L’essence primordiale
commune, qui imprègne tous les hommes, l’homme la saisit donc
dans son penser. La vie remplie du contenu de penser dans la réalité
est en même temps la vie en Dieu. »
Das Goetheanum n°6, 3 février 2006
Notes:
(1) Rudolf Steiner: L’Évangile de Matthieu (GA
123), Conférence du 3 septembre 1910.
(2) Rudolf Steiner: La philosophie de la Liberté
(GA 4), Chapitre 8, addition à la nouvelle édition
de 1918.
(3) Rudolf Steiner: Écrits scientifiques de Goethe
(GA 1b), Vol.2, avant-propos.
(4) Rudolf Steiner: L’Évangile de Matthieu
(GA 123), Conférence du 4 septembre 1910.
(5) Dieter Lauenstein: Les Mystères d’Éleusis,
Stuttgart 1987. « Les conséquences du monisme ».
![]() |
![]() |
|