anthroposophie et Communauté des Chrétiens — Bernard Steiner et Roswitha Fydrich-Steiner

Trouver « ses pénates » en religion

Au début de l’été dernier Michael Debus — actuellement à la direction du séminaire des prêtres de la Communauté des Chrétiens de Stuttgart — s’est retiré quelques temps dans une ferme isolée du Canada, pour y rédiger un livre sur les Sacrements chrétiens. À l’occasion de la sortie de son livre (voir la recension de Bernard Steiner juste après) Bernard et Roswitha-Fydrich Steiner, se sont entretenus avec lui sur la relation de l’anthroposophie et de la religion et sur les sources spirituelles de la Communauté des Chrétiens.

Bernard Steiner : Qu’est-ce que l’élément religieux dans l’anthroposophie, et où peut-on découvrir l’anthroposophie dans la Communauté des Chrétiens ?

Michael Debus  : Pour la première partie de la question, on doit dire que l’être humain moderne ne peut plus guère continuer d’exister longtemps, s’il ne fonde pas une relation avec le monde spirituel. Les problèmes du monde ne peuvent plus être réglés, comme toujours, par une sorte de «  management  » des conditions extérieures. Pour l’homme d’aujourd’hui, conditionné par une pensée scientifique fortement intellectualisée, le point de départ le plus naturel est d’abord celui d’un chemin de connaissance. D’abord, la question peut se poser pour lui : Comment est-il possible de comprendre le monde sous un paradigme autre que celui de la science matérialiste ? Il peut alors trouver dans l’anthroposophie un tel chemin de connaissance.

Au point de départ de ce chemin, il peut aussi se poser la question fondamentale dont finalement tout dépend : Qu’est-ce que l’être humain ? Cela le conduit à se confronter au livre de Rudolf Steiner «  Théosophie  ». De là sa quête cognitive s’élargira et la question pourra encore surgir : D’où vient l’être humain ? — Alors il étudiera le livre de Steiner «  La Science de l’occulte dans ses grandes lignes  » et il résultera pour lui qu’il y a des êtres qui, par leurs activités, ont veillé à ce que l’être humain apparaisse principalement dans le cours de l’évolution. Et avec cela on reste toujours dans le domaine de la connaissance pure.

La religion : entretien avec des êtres spirituels

Mais vient ensuite un point, qui est très curieux et qui appartient aux expériences « étonnantes » que l’on fait sur le chemin de connaissance. On pourrait comparer ce moment avec l’expérience vécue par un homme qui observe purement scientifiquement l’oeil d’un autre et qui réalise, ensuite, qu’à travers cet oeil lui fait face le regard d’un être . Qu’est donc le regard de l’homme ? Est-ce un fait de sciences naturelles ?

Steiner : …Peut-être, est-ce plutôt un fait spirituel ?

Parfaitement, c’est la relation et cela s’appelle : religion. Car la religion n’est pas autre chose que la relation à l’être spirituel. Et la vie religieuse c’est l’entretien de la communication avec les êtres spirituels. Pour cette raison, il n’existe aucune différence de principe entre la religion et la vie sociale, parce que la vie sociale, c’est aussi la communication entre des êtres. Dans la mesure où l’on voit dans l’autre son essence, sa nature supérieure, alors la vie sociale est en même temps religion. C’est pourquoi, chez Steiner, on rencontre la triade « Science – Art – Religion », comme l’autre triade qui remonte à Goethe, celle de la Science, de l’Art et de la Vie sociale [Rudolf Steiner : conférence du 19 décembre 1919 ( GA 333 ) ; conférence du 28 septembre 1921 ( GA 343 ).]

C’est ainsi que l’anthroposophie conduit d’une manière pleinement naturelle à un point, où l’on n’a plus seulement des connaissances sur les êtres spirituels, mais où le besoin s’accroît d’entretenir aussi une relation avec ces êtres spirituels. Le « pivot » de la vie religieuse — comme l’appela un jour Rudolf Steiner — c’est la prière. On comprend qu’il affirme : « Ainsi l’anthroposophie commence partout avec la science, elle fait vivre ses représentations par l’art et elle s’achève dans l’approfondissement religieux » (Conférence du 30 janvier 1923, GA 257 ).

Donner un espace aux forces de connaissance

Steiner : Et qu’en est-il de la seconde partie de ma question ?

Vous voulez dire : où se trouve l’élément anthroposophique dans la Communauté des Chrétiens ? C’est une question très intéressante et, à vrai dire, elle touche le nerf de la Communauté des Chrétiens en tant que mouvement religieux conforme à son époque. Parce que, 2000 ans d’évolution de l’Église chrétienne n’ont mené, à proprement parler, à aucun résultat autre qu’à la détermination que les vérités fondamentales du christianisme ne sont pas accessibles à la connaissance humaine et qu’elles ne peuvent donc être acceptées que par la « foi » uniquement. La Communauté des Chrétiens est la première Église qui, en tant que fondation à partir du monde spirituel, a la charge de ne plus exclure plus longtemps les énergies de connaissance humaines hors de la vie religieuse. Les hommes sont en droit d’attendre d’elle qu’un espace leur soit donné pour les besoins de connaissances qui s’accroissent chez eux à partir de leurs expériences religieuses spécifiques. C’est l’anthroposophie qui leur ouvre cet espace d’une manière décisive. C’est en cela que l’anthroposophie se trouve donc dans la Communauté des Chrétiens.

Roswitta Frydrich-Steiner : Le cheminement religieux convient-il à tous les hommes?

Il y a des hommes qui savent intérieurement qu’il existe un monde spirituel, mais qui ne savent pas comment ils peuvent entrer en contact avec lui, qui recherchent, pour ainsi dire, des communications ; ils ont donc d’une part, des besoins religieux, mais, en même temps, ils sont aussi heimatlos [Ils ne se sentent pas « chez eux », dans leurs pénates, en religion ndt ]. Pour ces hommes, qui remplissent ces deux conditions, la Communauté des Chrétiens est là. On peut même dire radicalement : Si l’une des deux conditions manque à quelqu’un, la Communauté des Chrétiens n’est pas qualifiée pour lui. Quand quelqu’un ne se sent pas religieusement heimatlos , on ne doit pas le faire sortir de l’Église et si quelqu’un n’a aucun besoin religieux, alors on ne doit pas lui faire d’objection. Les hommes qui remplissent ces deux conditions, sont à vrai dire très nombreux — et avant tout en Europe du Centre.

Steiner : Vous parlez de communication avec les êtres spirituels : les Sacrements sont-ils une forme pour cela ?

On peut le dire. Mais le christianisme s’est déversé dès le début en deux courants dans le monde, qui peuvent être décrits de la manière suivante : « Ils annoncèrent l’Évangile et ils guérirent partout les malades ». Ce qui est appelé ici « guérison des malades » c’est le point de départ des Sacrements. Si bien que les Évangiles et les Sacrements sont originellement les deux piliers de l’Église chrétienne, les formes de sa communication avec le monde divin. La Réforme s’est ensuite séparée du courant sacramentel et n’a fondé l’Église que sur l’Évangile. Lorsque la Communauté des Chrétiens fut fondée, elle était encore jusqu’à un certain degré imprégnée de protestantisme. La plus grande partie de ses fondateurs provenaient en effet de celui-ci, mais ils étaient aussi en même temps comblés d’anthroposophie. Ainsi arriva-t-il, ce qui est à la vérité inhabituelle pour une Église, que dans la Communauté des Chrétiens la nature des conférences se tint d’abord au premier plan. Lui fut de ce fait associée la formation initiale d’une théologie propre, qui était en particulier orientée sur les Évangiles, il vous suffit de penser aux travaux fondamentaux d’Émile Bock, de Rudolf Frieling et d’autres.

L’entièreté du domaine du Sacrement, en revanche, rencontra un intérêt comparativement moindre, ce qui probablement eût été différent, s’il y avait eu parmi les fondateurs plus de catholiques. Ainsi la Communauté des Chrétiens est-elle dans une situation curieuse, à savoir elle a bien les Sacrements, c’est-à-dire le culte, parfaitement au centre de son être, mais ce domaine n’a été qu’insuffisamment médité jusqu’à présent en comparaison de l’Évangile théologique.

L’Évangile et le culte en tant que sources

Steiner : Quelle est la contribution de l’anthroposophie à la naissance de la Communauté des Chrétiens ?

Là-dessus je dois être très clair : sans l’anthroposophie et sans Rudolf Steiner il n’y aurait pas eu de Communauté des Chrétiens. C’est là d’abord un fait fondamental. Mais il existe ensuite une zone qu’il n’est pas du tout facile d’exposer, et sur laquelle pourtant Steiner a sans cesse attiré l’attention : la Communauté des Chrétiens n’est pas une fondation de l’anthroposophie. La Communauté des Chrétiens doit tout à l’anthroposophie, mais en même temps elle a ses racines tout à fait propres. Steiner caractérisa cela un jour en précisant que les jeunes prêtres avaient pris leur départ de leur expérience au sein du christianisme et non pas de leur expérience au sein de l’anthroposophie. Cependant, le fait décisif demeure que la substance de la Communauté des Chrétiens, « le culte, et l’enseignement qui repose à sa base », a été pleinement « offert » par l’entremise de l’anthroposophie (Steiner dans la conférence du 5 octobre 1924, GA 260a ). Aujourd’hui la question se pose d’une manière toujours plus pressante de savoir si les sources de la théologie au sein de la Communauté des Chrétiens reposent simplement en tant que telles dans l’anthroposophie ou bien s’il existe aussi des sources propres et spécifiques pour la Communauté des Chrétiens. Rudolf Steiner ne considérait pas comme juste que les fondateurs voulussent s’engager en adoptant l’anthroposophie, comme nouvelle conception du monde, formant en quelque sorte une condition préalable à un renouveau religieux. Il tenait aussi pour possible qu’au sein de la Commuauté des Chrétiens agissent des prêtres qui ne défendissent pas la réincarnation — ce qui, à la vérité, va également de soi puisqu’au sein de la Communauté des Chrétiens, la liberté d’enseignement des prêtres existe.

C’est là toujours un point difficile lors d’entretiens avec des représentants des autres Églises. Ils nous disent en règle générale : votre profession repose certes sur la liberté d’enseigner et vous affirmez que pour vous l’anthroposophie ne serait pas obligatoire. Mais il n’existe guère d’autres communautés de foi, qui jusque dans les détails, parlent d’une manière aussi unitaire sur le monde. C’est ainsi que la Communauté des Chrétiens est subordonnée, contre sa propre affirmation, à ce que l’anthroposophie soit tout simplement la source cognitive de sa théologie.

Rudolf Steiner comme accoucheur

Fydrich-Steiner : Quelles sont à présent vos sources ?

Les sources de la théologie pour la Communauté des Chrétiens se laissent très clairement déterminées : l’Évangile et le culte. La liberté d’enseignement du prêtre trouve une limitation vis-à-vis de l’Évangile et dans la teneur du culte. Pour le dire jusqu’au bout : le prêtre célébrera aussi des fonctions du culte, qu’il ne comprend pas. Il ne peut pas dire, cela je ne le comprends pas, alors j’en change la teneur, de sorte qu’effectivement, la teneur du culte pour le prêtre de la Communauté des Chrétiens est quelque chose de donné en tant que source de sa théologie. Naturellement, il existe beaucoup de chose dans les textes du culte, qui ne peuvent être comprises qu’à partir de l’anthroposophie, par exemple l’incarnation du Christ (en contradiction avec la déclaration doctrinale du Concile d’Éphèse de 431, qui donna à Marie le titre de « Accoucheuse de Dieu »). Comme une concentration extrême et récapitulation de ce que Steiner appelle le cinquième Évangile, on y rencontre également la phrase du « Credo », où l’on dit du Saint Esprit « qu’il prépara le fils de Marie à devenir l’enveloppe du Christ ». D’autres déclarations de l’anthroposophie, au contraire, ne se retrouvent pas dans la teneur du culte, comme les deux Enfants Jésus ou la réincarnation. Donc la teneur du culte avec l’Évangile furent en premier lieu allégués un jour comme source de la théologie spécifique de la Communauté des Chrétiens. Inversement, il existe aussi des déclarations de l’anthroposophie qui ne se retrouvent pas dans la teneur du culte.

Fydrich-Steiner : Dans votre livre, le chapitre sur la célébration du mariage m’a particulièrement intéressé.

La célébration du mariage est effectivement un bon exemple de la manière dont les rites sont les sources de la théologie. Il n’est pas facile, à partir de ce que Rudolf Steiner a dit sur la célébration du mariage, de dériver une théologie en accord, et évidente sans plus, pour le mariage à notre époque. C’est justement avec le mariage qu’il se révèle que la source essentielle, que l’on ne peut remplacer par rien d’autre, c’est la célébration des rituels de mariage elle-même. Ce que j’ai écrit dans mon livre sur le mariage, provient presque exclusivement de la pratique de la célébration nuptiale et pas d’autres sources.

Dans l’Église catholique, ce principe ne prévaut principalement pas. Il doit d’abord y avoir une théologie, ensuite le rituel peut en être créé. Dans cette mesure le catholique est en état, à chaque moment, de former un rituel à partir de sa théologie. Dans la Communauté des Chrétiens, c’est l’inverse : d’abord la liturgie est là, et elle est ensuite la source de la théologie. Si l’on pense maintenant que le rituel a été créé par Steiner, c’est Steiner qui est la source de notre théologie. Si, au contraire, on vit la conception que les rituels proviennent du monde spirituel et que Steiner n’a fait que nous les transmettre, alors Steiner n’est pas au sens étroit du terme la source de notre théologie, mais l’accoucheur, celui qui a contribué à ce que naisse la Communauté des Chrétiens.

L’entrevue dirigée par Bernard Steiner et Roswitha Fydrich-Steiner eut lieu le 31 octobre à Stuttgart.

Créer des fondements de connaissance :

Michael Debus  : Sources de résurrection dans la destinée.

Ce n’est qu’aujourd’hui, après 200 ans de pratique chrétienne qu’une compréhension approfondie des Sacrements est possible. Qu’il en soit ainsi, nous devons en remercier Rudolf Steiner qui a prolongé la compréhension qui s’était développée dans la Scholastique et ménagé à la compréhension moderne un accès à ce qu’on appelle simplement, dans l’Église orientale, le « Mystère ». À vrai dire, Steiner n’aurait pu y parvenir si un groupe de jeunes théologiens ne l’avaient pas approché sur la question d’un renouveau de la vie religieuse.

Sur la base des cours de Steiner destinés aux prêtres débutants de la Communauté des Chrétiens, qui ont été publiés voici quelques années seulement, (« Cycles pour les prêtres ») une nouvelle situation a surgi dans la mesure où la possibilité fut ainsi créée d’animer une confrontation, suite à la publication de ces cours, au sujet des fondements épistémologiques d’un Sacrement renouvelé.

Les Sacrements

Le mérite revient à Michael Debus — en se fondant sur les indications de Steiner, et en prenant en considération des tentatives, restées plutôt fragmentaires depuis, de se confronter aux Sacrements — de nous présenter à présent un aperçu, qui offre en même temps la base d’une théologie des Sacrements et permet à chacun d’accomplir lui-même un pas vers une compréhension approfondie de ceux-ci.

Le livre est organisé en quatre parties. À une première partie générale, succède une seconde dans laquelle on traite de l’évolution des Sacrements dans l’histoire du christianisme. Une troisième partie traite en détail du caractère septuple des Sacrements de la Communauté des Chrétiens, en tant que membres constitutifs d’un organisme général. Une quatrième partie vient achever le tout qui, entre autres, donne un aperçu sur l’activité des Sacrements en rapport avec les membres organisant l’essence de l’être humain.

Double-courant du temps

L’idée d’un « courant double du temps » est une idée centrale pour la compréhension des Sacrements. Dans l’évolution, à savoir dans le processus du devenir de l’être humain et de la nature, intervient constamment un second courant, qui provient du futur : l’involution. Les Sacrements ajoutent à chaque degré d’évolution dans la vie humaine quelque chose, qui, dans le vrai sens du terme, le « complète » et qui en fait donc une « totalité » biographique. Le Baptême complète la naissance, la Confirmation la puberté ; suivent la Consécration de l’homme et la Confession, qui viennent compléter le cheminement de vie terrestre. Avec la mort s’achève l’évolution terrestre et la phase d’involution commence. L’Extrême-Onction, l’Ordination et la Célébration du mariage, ont été caractérisés par Steiner comme les trois Sacrements spirituels et ils ont été mis en rapport en même temps avec les composantes de la nature humaine que l’être humain ne développera pleinement que bien plus tard.

Dans la seconde partie mentionnée, on parle en détail de chacun des sept Sacrements, et particulièrement copieusement du baptême, de la Consécration de l’homme et de la Célébration du mariage. Pour des parents qui se posent la question de savoir s’ils veulent faire baptiser leur enfant dans la Communauté des Chrétiens, ou bien pour des partenaires, qui envisagent de célébrer leurs épousailles, ces chapitres peuvent être d’une grande utilité.

L’ouvrage peut faire comprendre au lecteur qu’avec la fréquentation des Sacrements, des perspectives s’ouvrent largement et profondément sur l’avenir. On pressent que de ce fait quelque chose fut confié au mouvement de renouveau religieux, qu’il conserve certes fiduciairement, mais qui possède en fin de compte également une importance pour l’humanité entière.

Bernard Steiner

Michael Debus : Aufestehungskräfte im Schicksal. Die Sakramente der Christengemeinschaft , Édition Urachhaus, Stuttgart 2006, 264 pages, Euro17.50. - Das Goetheanum , n°49, 1 er décembre 2006.


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