Confession de Pierre et « La philosophie de la Liberté » — Friedwart Husemann

Égoïsme et Amour

L’homme moderne est parvenu à l’autonomie de sa personnalité. Cette émancipation a aussi engendré des parts d’ombre : solitude, incompréhension entre les hommes, égoïsme. Friedwart Husemann en retire ici une étude de la relation de cet antagonisme avec la confession de Pierre et avec le nerf fondamental de la « Philosophie de la Liberté » de Rudolf Steiner.

Dans le mot même « d’individu », « l’indivisible », repose l’idée que le coeur de l’être ne peut être divisé ni scindé. En effet, une telle scission a été reconnue dans le siècle passé comme l’une des maladies pyschiques les plus graves, en tant qu’aliénation, par scission de l’être, ou schizophrénie. Et malgré cela, on peut facilement reconnaître qu’au cours du temps, nous devons apprendre à vivre dans plusieurs Je en pleine réflexion. Effectivement, si l’on observe cela avec justesse, c’est déjà le cas dans notre vie quotidienne.

Lorsque nous examinons en rétrospective un acte que nous avons accompli dans le passé, que nous le trouvions juste ou faux, ou que nous le jugions d’une manière quelconque, notre Je actuel, qui effectue alors ce jugement, fait face à notre Je passé, qui avait agi à ce moment-là. Ce genre de dédoublement de personnalité est le fondement de toute formation par l’expérience, celle qui nous apprend à agir avec tact comme celle qui fixe nos principes moraux les plus élevés. Nous nous excusons lorsque nous remarquons que nous avons porté atteinte à une forme de politesse. Notre conscience morale s’agite lorsque nous remarquons que nous n’avons pas agi avec justesse. Et nous éprouvons comme un manque de dignité humaine, lorsqu’un criminel, revenant sur ses actes, ne laisse transparaître aucune honte, aucun remords ni aucune distanciation habituelle.

Un homme, qui peut faire face à lui-même comme il fait face à un étranger, et qui exerce cela avec méthode, engage un cheminement d’éducation à l’esprit. (1) Mais il ne fait rien d’autre qu’apprendre à vivre lentement dans deux Je. Et ceci est la première lueur d’un idéal plus vaste, largement plus lumineux : à savoir que, dans notre entité humaine quotidienne, se dissimule une entité supérieure et qu’il est possible d’éveiller celle-ci. Dans le cours ultérieur du développement spirituel, cela se poursuit si loin que l’élève, parvenu au seuil du monde spirituel, apprend à voir son Je propre sous douze facettes différentes. (2) Le développement part donc du Je singulier, qui se maintient parfaitement en tant qu’individu sain dans la vie quotidienne, pour s’élever vers le Je supérieur. Sur ce cheminement, nous en venons à effectuer un premier pas qui consiste dans la scission de notre Je (plus exactement de la conscience de notre Je, ndt), pour arriver à la dernière étape à une multiplication de notre Je.

La pierre, sur laquelle s’édifie la liberté

Ce qu’on veut dire ainsi résulte déjà de la « Philosophie de la Liberté ». Il s’agit d’abord de l’observation du penser. Quand j’observe le penser, je ne peux le faire qu’avec l’aide du penser lui-même. Nous pouvons appréhender le penser par lui-même. Cette expérience de l’activité du penser qui s’engendre elle-même et se reconnaît lui-même est l’expérience de la liberté. Que je puisse observer la nature du penser qui repose sur elle-même, c’est parce que cela s’enracine dans ma faculté de dédoublement de mon Je : « [...] c’est le Je lui-même, qui se tenant dans le penser observe son activité. » (3) On peut caractériser ces deux Je différents : celui qui agit en observant et celui qui subit en connaissant, ou bien encore le Je actuel et le Je passé. En tout cas, notre liberté repose sur ces deux jambes. Sans elles, notre liberté ne nous serait pas consciente. Un ferme point d’appui est ainsi découvert, un roc sur lequel on peut édifier la maison de la liberté.

L’instant du Christ dans la connaissance de soi

Beaucoup de Chrétiens ressentent la phrase suivante : « Car là où deux ou trois se rassemblent pour mon nom, je suis là au milieu d’eux. » (Matth. 18, 20) comme l’incarnation même de leur vision du monde. Et naturellement, ils appliquent ces paroles à la présence, ensemble, de deux êtres humains ou individualités. Mais on peut encore les comprendre autrement, avant tout en pensant plus profondément le sens de « pour mon nom ». Le Nom mystérieux de Dieu, et c’est le Nom du Christ, et il a toujours été : « Je suis qui Je suis » (Exode 3, 14). Dans ces mots mystérieux c’est précisément le dédoublement du Je qui est exprimé. Et donc quand un Je peut être présent avec son Je, lorsqu’un Je exerce le « connais-toi toi-même », alors le Christ est actif dans ce processus.

On peut aussi mesurer cela à ce qui advient à la fin et au sommet de la connaissance de soi. Le dédoublement du Je, que nous avons décrit n’est d’abord qu’une idée abstraite ; exercé comme il faut, il prend peu à peu de la substance, et le propre caractère de l’élève finit par lui apparaître en une image autonome qu’il contemple depuis l’extérieur, son « double » lui devient ainsi spirituellement visible. Celui-ci se transforme en « Petit Gardien du seuil », accompagné bientôt par le « Grand Gardien du seuil ». Sans aucun doute, celui qui nous fait face dans le monde spirituel comme le Petit Gardien du seuil est bien nous-même. (4) Dans le cours ultérieur de ses exercices, l’élève progresse jusqu’à pouvoir percevoir le Grand Gardien du seuil qu’il reconnaît comme le Christ. (5) C’est la connaissance la plus vaste et la plus importante que l’on puise réaliser dans le monde spirituel. Il ne faut donc pas nous étonner qu’au tout début du cheminement, lors de la première forme de la connaissance de soi, celle qui est la plus maladroite, le Christ, en tant que frère de l’homme, y soit déjà bien présent. Il n’y est pas attendu par nous d’une manière habituelle, mais c’est justement pour cet instant-là que valent ces paroles: « C’est pourquoi vous aussi soyez prêts, car à l’heure où vous n’y pensez pas le Fils de l’homme vient. » (Matth. 24, 44).

Ceci est-il aussi observable dans le penser? La première observation, que nous faisons sur le penser au sens de « La philosophie de la Liberté » c’est « qu’il est l’élément inobservé de notre vie habituelle de l’esprit ». C’est la caractéristique du penser, « que celui qui pense l’oublie, tandis qu’il exerce le penser ». (6) Celui qui pense est occupé par l’objet de son penser et non par son penser. Ainsi considéré, quand nous faisons attention à la manière dont le penser forme des concepts et des idées pour répondre aux questions posées par la perception, l’activité du penser devient pour nous un idéal du don de soi et d’amour tel que nous ne pouvons nous en représenter de plus pur et de plus beau.

Don de soi et affirmation de soi

Cet idéal résulte quand toutes les perceptions sont considérées par le penser en dehors de la personnalité propre, en dehors du Je propre. Ce que le penser fait vis-à-vis des perceptions, est donc l’idéal de l’amour. Aussi longtemps que nous vivons dans le monde, cet idéal vaut pour nous — exprimé d’une manière christique : parce que le Christ par son incarnation sur la Terre l’a vécu ainsi antérieurement pour nous ; vu à partir de la liberté : parce que nous pouvons observer cet idéal actif dans le penser.

Si, d’un autre côté, le Je s’observe lui-même et, dans le cours de son développement, se connaît lui-même, on trouve alors dans cette appréhension autonome de soi l’harmonique inférieure d’un sentiment de la valeur de soi qui est absolument nécessaire. Ceci se renforce toujours plus quand l’élève rencontre le double et le Petit Gardien, c’est-à-dire les formes diverses du Je supérieur, car à ce moment, une conscience de soi fortement rehaussée est nécessaire, laquelle dans le monde sensible ferait de nous des « égoïstes forcenés ». (7) Car ce n’est qu’avec une conscience de soi renforcée que l’on peut supporter la vision sans fard de son être propre, dans laquelle toutes les vies terrestres précédentes sont contenues. L’amour dirigé sur le suprasensible, suscite à bon droit un sentiment de soi élevé ; l’amour, qui recherche dans le monde sensible un tel sentiment de soi exacerbé, correspond à une séduction luciférienne (égoïste). (8) Et parce que l’homme ne peut trouver le suprasensible que par la porte de son propre Je supérieur, un danger surgit ici dont on doit tenir compte et que l’on peut observer très exactement dans l’état d’exception de « La Philosophie de la Liberté ». Le penser, quand il est actif, qu’il forme des concepts et des idées et connaît le monde, est « l’énergie de l’amour dans sa dimension spirituelle ». (9) Mais pour qu’il demeure en soi, pour qu’il se connaisse lui-même, — ce qui est indispensable pour acquérir des connaissances des mondes supérieurs — pour qu’il s’adonne ainsi sur le cheminement du développement du Je, alors doit apparaître un égoïsme, une forme d’affirmation de soi qui est justifiée pour le monde spirituel, mais qui agit de manière nuisible et destructrice pour le monde sensible. On peut même carrément dire en effet : l’égoïsme est, dans le sensible, le contraire de ce qui est indispensable dans le spirituel : la pure affirmation de soi. L’égoïsme dans le sensible est précisément surmonté quand on le place à sa juste place, à savoir dans le spirituel.

Cela a l’air plausible. Mais n’est-ce pas de quelque manière trop dangereux ? Non, car c’est justement en ce point que l’homme moderne peut rencontrer le Christ : si nous envisageons l’état d’exception de « La Philosophie de la Liberté » comme un état médian, comme un centre d’or, alors nous voyons : de l’état d’exception vers le haut, vers le monde spirituel, l’égoïsme est salutaire et justifié, car il sert à y combattre Lucifer ; de l’état d’exception vers le bas, vers le monde sensible, dans les nécessités de la nature et la pratique de la vie, notre étoile guide c’est l’amour, afin que nous n’y succombions pas à Ahrimane. Dans le Centre même, là où est le Je, là est la liberté entre égoïsme et amour, mais là est aussi le Christ, qui peut nous aider et nous conseiller.

La confession de Pierre

On peut bien sûr ce demander maintenant si ce Christ, qui a été trouvé ici dans le penser, a principalement quelque chose à faire avec l’Évangile et avec le Christ historique. Cela doit être expliqué à l’appui de la confession de Pierre et aussi ensuite à l’appui de la lutte entre Arius et Athanase à l’époque du christianisme primitif. À Césarée de Philippe, le Christ demanda à ses disciples : « Qui dites-vous donc que je suis ? » Et Pierre répondit : « Tu est le Fils de Dieu ». Ce sur quoi Christ prononça sur Pierre les fameuses paroles fondatrices de l’Église : « Et toi, tu es Petrus [en grec = rocher], et sur ce rocher je veux édifier ma communauté ».

Dans son cycle de conférences sur l’Évangile de Marc, Rudolf Steiner traduit ces paroles d’une manière nouvelle à l’intention des hommes d’aujourd’hui : « Et Jésus changea de lieu et ses adeptes l’accompagnèrent en un endroit dans les environs de Césarée de Philippe. Et tandis qu’ils allaient leur chemin, Il s’adressa à ceux qui étaient autour de lui : que disent les gens au sujet de ce qu’est le Je ? Que reconnaissent les gens du Je ? — alors ceux qui étaient autour de Lui répondirent : Les gens disent que pour que le Je soit juste, ce devrait être à Jean-Baptiste à vivre dans le Je. D’autres disent, ce Je devrait être traversé par Élie et Élie devrait vivre dans le Je ; d’autres disent encore : un autre des prophètes devrait être traité ainsi de sorte que le je dise : non pas moi, mais que ce prophète agisse en moi. — Mais Il dit à ceux qui étaient rassemblés autour de Lui : Que dites-vous que je suis ? — Alors Pierre répondit : le Je, conçu de manière que nous le reconnaissions dans sa dimension spirituelle comme étant Toi, c’est le Christ ! » (11)

C’est exactement ce que nous reconnaissons dans l’état d’exception de « La philosophie de la Liberté » et ce que nous avons caractérisé ci-dessus comme le dédoublement du Je : concevoir le Je de manière telle que nous le reconnaissions comme Tu dans sa dimension spirituelle.

On rétorquera à cela que le Christ est bien plus que ce petit point du Je que nous reconnaissons en nous. Certainement que le Christ est bien plus, mais nous-mêmes, sommes encore si peu que nous ne pouvons qu’aussi peu Le reconnaître. Et ce peu est le point, au moyen duquel nous pouvons connaître en liberté la différence entre égoïsme et amour. En vérité, c’est carrément beaucoup et de la plus grande importance pour la vie sociale.

Similitude d’être — identité d’être

De cette façon, l’homme moderne peut aussi suivre par l’esprit ce qui fut si important aux premiers siècles du Christianisme : la confrontation entre Arius et Athanase, au sujet de savoir si le Christ n’avait été que semblable au Père (Arius) ou bien identique en son être (Athanase). Le Concile de Nicée décida ensuite, en 325, la doctrine de l’identité d’être encore en vigueur aujourd’hui, ce qui, eu égard au Christ en tant que Fils de Dieu, était juste, mais qui remit à l’arrière-plan la participation de l’être humain à sa propre « pénétration par le Christ » (Durchchristung, ndt), dont Arius faisait grand cas, et cela fit aussi de l’être du Christ finalement quelque chose d’extérieur à sa nature, quelque chose d’institutionnel et d’ecclésiastique.

Aujourd’hui, nous pouvons retrouver le même problème dans l’observation du penser. L’activité du penser peut être comprise par elle-même. Dans la mesure ou c’est un et même penser, qui se reconnaît lui-même, l’identité d’être d’Athanase est donc bien valable ici. Cependant, deux pensers différents, deux Je différents, sont nécessaires : l’actif et le passif, le connaissant et le connu, sinon je ne connaîtrais rien de la totalité — dans cette mesure, c’est la similitude d’être d’Arius qui vaut ici. Athanase fut chercheur d’être (ontologue), Arius, au contraire, méthodique (épistémologie). Selon la vue actuelle, tous deux ont raison et tous deux sont des guides de l’activité du penser qui nous conduit au Christ.

Si, avec l’idée du Christianisme, nous illuminons en retour « La philosophie de la Liberté », nous pouvons remonter au temps des Pères de l’Église du quatrième siècle, et même plus loin encore, pour parvenir au Tournant des Âges même pour, en nous tenant parfaitement dans notre présent, renouveler l’aveu de Pierre : tout ce qui dans « La Philosophie de la Liberté » est exploré sur l’activité du penser, est une confession moderne de Pierre. Mais cela n’a plus la nature d’une confession ou d’un aveu, c’est une exploration du Je et une connaissance du Je. Cela fonde la communauté d’esprits libres à qui appartient le futur.

Friedwart Husemann, Das Goetheanum, n°21/22, Pentecôte 2007.

Notes:

(1) Rudolf Steiner : Comment acquiert -on des connaissances des monde supérieurs? (GA 10) , chap.1.

(2) Rudolf Steiner : Macrocosme et microcosme (GA 119) , conférence du 29 mars 1910.

(3) Rudolf Steiner : La Philosophie de la Liberté, (GA 4) , chap.3, addition à l’édition de 1918, souligné par Rudolf Steiner lui-même.

(4) Rudolf Steiner : Comment acquiert -on des connaissances des monde supérieurs ? (GA 10) , chap.10 : « Le Gardien du Seuil ».

(5) Rudolf Steiner : La Science de l’occulte en esquisse, (GA 13) , chap. « La connaissance des mondes supérieurs ».

(6) Rudolf Steiner : La Philosophie de la Liberté, (GA 4) , chap.3.

(7) Rudolf Steiner : Les mystères du seuil, (GA 147) , conférence du 31 août 1913.

(8) Rudolf Steiner : Le seuil du monde spirituel ¸ (GA17) , chap. : De la nature des mondes spirituels ».

(9) Rudolf Steiner : La Philosophie de la Liberté, (GA 4), chap.8, addition à l’édition de 1918.

(10) Matthieu 16 , 13 ; Marc 8 , 27 ; Luc 9 , 18 ; Jean 6 , 67.

(11) Rudolf Steiner: Excursion dans le domaine de l’Évangile de Marc, (GA 124) , conférence du 7 mars 1911.


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