Un « Évangile
de Judas » récemment publié Ruth
Ewertowski
Judas: Traître Sauveur
?
Dans le texte, présenté pour la première
fois le 6 avril, par des scientifiques reconnus, lors d’une conférence
de presse à Washington DC, et qui est une publication exclusive de
la National Geographic Society
(2) , il s’agit d’un document que l’on
croyait perdu depuis longtemps, découvert dans les années 1970,
dans des circonstances obscures. Les auteurs de ce texte seraient originaires
du cercle d’un groupe gnostique, les « Caïnites ».
Il est vraisemblablement la version copte d’un original grec du 2ème
siècle, contre lequel s’était déjà élevé
l’Évêque Irénée de Lyon dans son ouvrage
« Adversus Haereses » (Contre les Hérésies)
autour de l’an 180. Gnostique y est en cela le dualisme radical du
corps et de l’âme, qui ne voit la mort du Christ que comme la
libération de son revêtement matériel, et ne suit donc
pas le centre du Christianisme, la mort et résurrection du Fils de
Dieu. Il est ainsi caractéristique que fasse défaut dans « l’Évangile
de Judas » l’histoire de la Passion proprement dite, car
le texte s’achève avec la livraison du Christ. Dans une perspective
orthodoxe, on peut considérer comme « Caïnite »
le renversement des valeurs qui fait de Judas, comme de Caïn, un personnage
positif, en le plaçant au plus extrême même, au-dessus
du Christ, ce qui ne vaut pas à vrai dire pour le cas de « l’Évangile
de Judas ».
Mais la large opinion publique s’intéresse à cette « hérésie »
elle-même et non à l’importance scientifique et historique
quasi unanime d’un manuscrit du Christianisme primitif. Et l’on
ne veut pas ici désigner par « opinion publique »
simplement ce qui étaye le succès de « l’hérésie »-
sacrilège d’un Don Brown. Non, ce qui est répandu, c’est
aussi un besoin sérieux de rendre enfin justice à ce Judas,
qui fut discrédité institutionnellement (par l’Église)
pendant presque deux mille ans, ne serait-ce que par ce que l’on pourrait
désigner du terme de «
Les interprétations de Judas ont leurs époques historiques.
C’est ainsi que peu à peu Judas a progressé de traître
à martyr, ce pourquoi au fond on ne pourrait plus lui attribuer une
trop grande attention en lui reconnaissant cela, bien au contraire: les titres
répandus partout aujourd’hui, tels « Judas était-il
vraiment un traître? », « Fin d’un misérable »,
« Judas, le héros » et autres, éveillent
chez les lecteurs le sentiment d’une confirmation de ce qu’il
avait pensé eux-mêmes depuis longtemps, au creuset de leur coeur.
Des précurseurs éminents dans cette direction sont Nikos Kazantzakis
et Walter Jens. Kazantzakis a publié dans les années 1950 un
roman, devenu depuis un film, «
L’idée que Judas pouvait être, au fond,
un personnage positif dans l’histoire du salut, me semble être
immanente à l’événement du Golgotha, si bien qu’il
n’attendait que d’être découverte. Savoir si elle
est vraie, c’est une autre question. En tout cas, c’est le côté
opposé mystifiant de ce que nous présente les Évangiles
canoniques: le traître avec « la mentalité du voleur ».
Si l’on ne considère que le traître, il faut un « saut
optique » pour y voir également le martyr. Et si l’on
ne considère, comme je l’ai toujours ressenti lors des entretiens
que j’ai eus avec eux, que le martyr, au travers de la foi des découvreurs
de cette idée, alors il est nécessaire que dans la multiplicité
de la chose, l’on voie bien qu’il prît bel et bien position
contre le Christ. Si l’on pense ensuite finalement Judas comme un héros,
en tant que premier être humain à être initié dans
l’histoire du salut et à « se sacrifier »
pour l’humanité, il doit nous apparaître plus grand que
le Christ. Mais alors l’histoire de la Rédemption événementielle
elle-même devient une farce, un spectacle, lors duquel les rôles
sont distribués et Christ au fond n’a pas transformé
le mal, parce que sa livraison, en effet, n’était qu’un
acte présumé mauvais. Ou bien ne serait-ce effectivement encore
que dans le « plan divin », Dieu « fonctionnalisât »
le mal au service du bien ? Il s’agit pourtant justement de surmonter
le mal et non de l’instrumentaliser.
Si l’on ne voit donc que l’un des deux côtés
donc Judas soit traître, soit sauveur on en reste à
une simple opinion. Rudolf Steiner parle d’une « redoutable »,
d’une « contradiction poussant au gigantesque ».
(4) Nous avons ici à
faire à un Paradoxe, donc à quelque chose qui va bien au-delà
de la simple opinion (Doxa), (para = au-delà). Cela dépasse
la grammaire de notre penser ordinaire et ne se laisse pas facilement appréhender
par nos formules conceptuelles, avec lesquelles les journaux titrent aujourd’hui.
Si l’on s’élève dans ce paradoxe,
on fait l’expérience du sens qui résulte justement des
vues qui contre-courent ainsi l’une vers l’autre. Naturellement,
le Christ sut ce qui lui incombait. Il s’y est conformé volontairement,
mais il en a souffert aussi pas mal « à contrecoeur ».
Ce « non pas comme je veux, mais comme tu veux » témoigne
d’une disposition contre-volonté, dans laquelle il est à
la fois Dieu et Homme. L’incarnation du Christ est seulement parfaite,
s’il ne renonce pas seulement à se servir de sa puissance divine,
mais si, effectivement, quelque chose survient, qui ne repose plus dans son
pouvoir. Cela à vrai dire ne se trouve pas dans la position gnostique
de « l’Évangile de Judas ».
Le reste indissoluble
Dans cette mort, en tant que point Tournant, confluent
les oppositions de la livraison et du sacrifice, de l’acte de Judas
et de celui du Christ. Ici se produit une énorme coïncidence:
la livraison du Christ par Judas coïncide avec l’acte de Dieu,
qui sacrifie son Fils.
Pour autant que l’acte de Judas soit indispensable au Christ pour
devenir être humain, Judas est plus un martyr, celui qui prend la faute
sur lui et qui souffre peut-être plus qu’il commet une faute.
Cet aspect coïncide avec celui de « l’Évangile
de Judas ». Mais effectivement, dans la mesure ou un acte contraire
subsiste une trahison à l’égard du principe du
Christ, comme cela se préfigure déjà dans la disposition
au sacrifice de Marie Madeleine , Judas est un traître. Là-dessus,
« l’Évangile de Judas » ne change rien.
Je souhaiterais seulement, quant à moi, que ce texte stimulât
de nouveau la réflexion sur Judas et certes d’une manière
conforme à la cause, qui ne se laisse pas influencer par la prétendue
sensation, mais qui ne soit pas non plus refroidie par l’analyse historico-critique
d’un mouvement chrétien primitif. Car il ne s’agit pas
seulement de matériau culturel intéressant, mais surtout et
avant tout du coeur du Mystère du Golgotha.
Das Goetheanum,
18/2006.
Notes:
(1) « L’Évangile de Judas » est accessible
en anglais à: http://www.9.nationalgeographic.com/lostgospel/
et en allemand à: http://www.radikal.kritik.de/.
(2) Rodolphe Kasser, Marwin Meyer et Gregor Wurst (Éditeurs):
The Gospel of Judas from Codex Tchakos, National Geographic, Washington
2006.
(3) Walter Jens: Le cas Judas, Stuttgart 1995, p.9.
(4) Rudolf Steiner: Considérations historiques. Le Karma
du manque de vérité - Première partie (GA 173),
Conférence du 10 décembre 1916.
(5) Plus de détails dans Ruth Ewertowski: Judas, traître
et martyr. Son personnage dans le reflet de l’histoire de la conscience,
Stuttgart 2000.
Des extraits de « l’Évangile
de Judas » sont exposés, jusqu’à la fin 2009,
dans le Musée de la Fondation Martin Bodmer à Genève,
http://www.fondationbodmer.org.
![]() |
![]() |
|