Du mystère de la double naissance

« Enfant de l’esprit dans le giron de l’âme »

Manfred Krüger

En contemplant l’histoire de Noël, au Tournant des Âges, l’être humain se souvient de sa double naissance, de sa double origine : celle corporelle de Adam et celle spirituelle du Christ. Les aspects extérieurs et intérieurs des événements de la Nativité peuvent être prolongés aujourd’hui dans l’exercice méditatif et dans son double cheminement celui des Bergers et celui des Rois.

L’esprit est ensorcelé en été. Dans la conscience ordinaire il ne peut être que pressenti. — Avec le commencement de l’hiver l’esprit est désensorcelé. Il devient connaissable.

En été, la nature personnelle de l’être humain est enveloppée dans la torpeur des sens. Le Je fait l’expérience de sa subjectivité. — En hiver, le Je devient créateur, en tant qu’être spirituel : objectif, quand il peut faire l’expérience de la naissance en lui du Verbe universel.

En été, le Je humain ressent sa nature personnelle dans l’impuissance et la limitation, parce qu’adonné aux lointains cosmiques et submergé dans le monde des sens, dont il a éprouvé la beauté, mais ne l’a pas connue. La connaissance suppose le processus de mort de l’automne. — Dans l’atmosphère de Noël, comme l’a formulée Rudolf Steiner dans le « Calendrier anthroposophique de l’âme », les limites sont ôtées : dans la pensée de la Trinité divine. Dans la méditation, on fait l’expérience du Père en tant que fondement divin, du Fils comme le Verbe universel, et de l’Esprit comme l’Enfant du Logos dans l’âme. La pensée de la Trinité provoque l’illumination du coeur.

« À partir du fondement divin de mon être » croît « l’espérance du fruit céleste ». Elle est engendrée par le Verbe universel et reçue en l’âme comme « l’Enfant spirituel ». C’est « l’atmosphère de Noël « : l’Esprit devient âme, pour saisir le monde du corps et le transformer. Dans le déroulement de l’année chrétienne, cela se produit dans l’arc qui se déploie depuis la Noël, au-delà de l’Épiphanie et de Pâques jusqu’à la Pentecôte. Le corps n’est pas encore transformé. La naissance physique est la condition préalable pour la transformation du corps. L’autre condition est la naissance de l’Esprit en l’âme, à la conscience de laquelle le Calendrier appelle :

« Je ressens comme désensorcelé

L’Enfant-Esprit dans le giron de l’âme ;

Dans l’illumination du coeur,

Le Saint Verbe universel l’a engendré

Tel un fruit céleste de l’espoir,

Il grandit, jubilant dans les lointains de l’univers

Des fondements divins de mon être. » (1)

Naissance et renaissance

Naître c’est descendre. La méditation de « l’atmosphère de Noël » inaugure le geste inverse. En s’unissant à l’évolution de la Terre et à celle de l’homme, Christ fit naître une seconde fois l’humanité, si bien que vaut actuellement l’affirmation : naître c’est remonter. Avec Platon et Aristote la naissance n’est pensable que comme une descente, avec Paul et Origène, elle est aussi une remontée.

Quant à savoir si la seconde naissance se produit chez l’individu, cela dépend de lui, de l’élan de son âme au plus profond de lui-même. L’homme descend physiquement d’Adam. C’est la première naissance avec la descente persistante. La seconde origine, celle du Christ, la remontée, reste en question. Que l’être humain puisse descendre du Christ, comme d’Adam, c’est là une expérience spirituelle de Paul. Entre temps, elle s’est produite chez de nombreux hommes. Le second arbre de la descendance s’enracine au-delà de l’Épiphanie jusqu’à Pâques. Il continue de croître, si l’être humain saisit le temps de la Pentecôte : là où toujours un « Je » s’éveille au « Tu » en vue d’une oeuvre commune de transformation du monde.

La naissance du Christ se produisit sur la Terre, dans un corps physique. C’est la condition préalable de la naissance du Christ dans l’âme de tout un chacun, pour la naissance de « l’Enfant-Esprit dans le giron de l’âme ». Si le Christ ne pouvait pas naître dans l’intimité de l’âme individuelle, la naissance physique à Bethléem, au Tournant des Âges, se serait produite en vain. La naissance dans l’âme est caractérisée dans la Tradition du mystique comme une renaissance.

Dans ce sens, Noël est la fête de la double naissance. Noël commence avec la Jour de Adam et de Ève ; le 24 décembre rappelle l’origine, la descendance physique de l’être humain, sa première naissance. Le jour de Noël se tient sous le signe de l’intériorisation. Le regard sur l’Enfant dans la crèche nécessite en complément l’idée de « l’Esprit-Enfant dans le giron de l’âme » : naissance et renaissance.

Voie des Bergers et voie des Rois

À la polarité dans l’événement de la Nativité — nature et âme, monde extérieur et monde intérieur — correspond la dualité des voies d’approche, celle des Bergers et celle des Rois.

Les Bergers perçoivent l’Ange de l’Annonciation, par la piété de leurs coeurs. Ils entendent l’appel de paix en provenance du monde spirituel dans les profondeurs de leurs âmes : « Loué soit Dieu dans les Cieux / Et paix sur la Terre / Aux hommes chez qui Il trouve sa complaisance. »

Aux Rois revient fondamentalement la même révélation. Mais en tant que « Sages venus du Pays d’Orient », ils observent le cours des étoiles. Ils interprètent les signes du Macro-Cosmos. Les Rois sont conduits par l’Étoile : « Et voyez, l’Étoile qu’ils avaient vue au Levant, voilà qu’elle les précéda et les guida jusqu’au lieu où se trouvait le petit Enfant. »

Les uns se tournent vers leur intériorité, les autres vers l’extérieur. Ils s’accordent sur le résultat : le Sauveur est né. L’Enfant nouveau-né est donc rejoint par deux cheminements.

Les cheminements sont opposés ; mais Bergers et Rois disposent encore tous deux des énergies de la contemplation clairvoyante qu’ils ont transformées depuis. Rudolf Steiner a attiré l’attention sur ce point en 1920 (2) .

La contemplation des Rois dans les lointains du ciel est devenue un « penser intérieur spatial et temporelle ». Il se manifeste dans les mathématiques, la géométrie et la logique. La voie des Rois est aujourd’hui un cheminement intérieur de l’âme. Mais, dans la culture de l’âme de conscience, lors du retournement de l’extérieur vers l’intérieur, on ne peut même plus se la représenter aujourd’hui et elle s’est éloignée de la réalité. La sagesse des Rois devint le formalisme abstrait des sciences historiques. — Elle nécessite un retournement dans cette ingénuité méditative que les Bergers s’appropriaient autrefois à partir de la nature.

Aujourd’hui, les Bergers ne sont plus naïfs non plus. Non seulement leur contemplation intérieure d’autrefois a pâli, mais elle est devenue contemplation extérieure, simple perception par les sens. Autrefois, c’est à peine s’ils tenaient compte du monde sensible, sinon ils n’auraient pas perçu les voix des Anges. C’est intérieurement qu’ils prêtaient l’oreille. Aujourd’hui la voie des Bergers se manifeste dans la connaissance extérieure de la nature — bien réveillée, mais éloignée de l’âme. Les naïfs Bergers originels sont devenus des puits de connaissance [littéralement plus exactement en fait des « Je-sais-tout », ndt ]. Mais leur savoir encyclopédique se rapporte à la nature passée. — Le savoir nécessite le retournement en cette sagesse qui fut autrefois vécue antérieurement par les Rois, afin que non seulement le côté extérieur, mais aussi l’Esprit dans la nature soit connu. Les Sciences de la nature redeviendront pleines de sagesse.

Ce double retournement ouvre des perspectives de développement futur. Puisque, si la sagesse fait défaut aux Bergers et si l’ingénuité fait défaut aux Rois, il peut aussi s’agir, lors du croisement des voies, d’un renversement dialectique et pas simplement du retour aux contraires. Le renversement provoque plutôt une intensification au sein de ce qui est authentiquement humain et qui se sait en harmonie profonde avec Dieu et le monde.

L’espoir du fruit céleste

C’est dans ce sens que Rudolf Steiner lance cet appel aux nouveaux Bergers : « Nous avons besoin d’un approfondissement de notre contemplation extérieure de la nature par ce que le coeur humain peut développer lors de la contemplation spirituelle de la nature ». Et se tournant vers les nouveaux Rois, il les exhorte : « Nous avons besoin de ce qu’est devenue la contemplation extérieure des étoiles par les Mages […] au moyen du réveil de notre intériorité : […] à savoir une science spirituelle ou science occulte, qui est puisée à l’intériorité humaine ; en résumant : « Nous devons approfondir ce qu’est l’entité propre à l’être humain. » L’être propre de l’homme ne peut être conçu qu’historiquement, dans sa rencontre avec le Seigneur du Temps. En cela se révèle utile la méditation du « Calendrier de l’âme » (3) . Le Fils est le chemin vers le Père. Le chemin est ouvert par l’Esprit, qui s’individualise dans l’âme.

Le cheminement des Bergers mène, par l’intensification de l’énergie perceptive, à la connaissance de l’esprit dans la nature : à l’ inspiration , en arrière vers le fondement originel, vers le Père. Le Père est l’Être, dont le côté extérieur est l’espace : « le fondement divin de mon être ».

Le cheminement des Rois mène, par l’intensification des énergies du penser à l’ébauche de l’histoire du monde et de l’humanité en imaginations  : à faire l’expérience de l’énergie créatrice du Logos. Le Christ est le Verbe universel créant dans le temps.

Cette progression double est rendue possible par la réalisation du principe de l’esprit. L’esprit universel — en surmontant l’espace et le temps — devient individuel en l’être humain, comme « l’Enfant-Esprit dans le giron de l’âme ».

Ainsi, dans la métamorphose du monde l’âme devient ce qu’elle était au début : Esprit — mais un Esprit individuel, et cela, au commencement, elle ne l’était point. C’est « L’espoir du fruit céleste » : intuition créatrice.

Manfred Krüger

Das Goetheanum, N°51/52, Noël 2006.

Notes :

(1) Rudolf Steiner : Calendrier anthroposophique , Strophe N°38 : « atmosphère de Noël », dans Paroles de Vérité (GA 40) , p.41.

(2) Rudolf Steiner : Le pont entre la spiritualité universelle et le physique en l’être humain (GA 202) , conférences du 23 au 26 décembre 1920.

(3) Voir Manfred Krüger : L’âme dans le cours de l’année , Dornach 2002.


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