« Enfant de l’esprit dans le giron de
l’âme »
En contemplant l’histoire de Noël, au Tournant
des Âges, l’être humain se souvient de sa double naissance,
de sa double origine : celle corporelle de Adam et celle spirituelle
du Christ. Les aspects extérieurs et intérieurs des événements
de la Nativité peuvent être prolongés aujourd’hui
dans l’exercice méditatif et dans son double cheminement celui
des Bergers et celui des Rois.
L’esprit est ensorcelé en été.
Dans la conscience ordinaire il ne peut être que pressenti.
Avec le commencement de l’hiver l’esprit est désensorcelé.
Il devient connaissable.
En été, la nature personnelle de l’être humain
est enveloppée dans la torpeur des sens. Le Je fait l’expérience
de sa subjectivité. En hiver, le Je devient créateur,
en tant qu’être spirituel : objectif, quand il peut faire
l’expérience de la naissance en lui du Verbe universel.
En été, le Je humain ressent sa nature personnelle
dans l’impuissance et la limitation, parce qu’adonné aux
lointains cosmiques et submergé dans le monde des sens, dont il a
éprouvé la beauté, mais ne l’a pas connue. La
connaissance suppose le processus de mort de l’automne. Dans
l’atmosphère de Noël, comme l’a formulée Rudolf
Steiner dans le « Calendrier anthroposophique de l’âme »,
les limites sont ôtées : dans la pensée de la Trinité
divine. Dans la méditation, on fait l’expérience du Père
en tant que fondement divin, du Fils comme le Verbe universel, et de l’Esprit
comme l’Enfant du Logos dans l’âme. La pensée de
la Trinité provoque l’illumination du coeur.
« À partir du fondement divin de mon être »
croît « l’espérance du fruit céleste ».
Elle est engendrée par le Verbe universel et reçue en l’âme
comme « l’Enfant spirituel ». C’est « l’atmosphère
de Noël « : l’Esprit devient âme, pour saisir
le monde du corps et le transformer. Dans le déroulement de l’année
chrétienne, cela se produit dans l’arc qui se déploie
depuis la Noël, au-delà de l’Épiphanie et de Pâques
jusqu’à la Pentecôte. Le corps n’est pas encore
transformé. La naissance physique est la condition préalable
pour la transformation du corps. L’autre condition est la naissance
de l’Esprit en l’âme, à la conscience de laquelle
le Calendrier appelle :
« Je ressens comme désensorcelé
L’Enfant-Esprit dans le giron de l’âme ;
Dans l’illumination du coeur,
Le Saint Verbe universel l’a engendré
Tel un fruit céleste de l’espoir,
Il grandit, jubilant dans les lointains de l’univers
Des fondements divins de mon être. »
Naissance et renaissance
Naître c’est descendre. La méditation
de « l’atmosphère de Noël » inaugure
le geste inverse. En s’unissant à l’évolution de
la Terre et à celle de l’homme, Christ fit naître une
seconde fois l’humanité, si bien que vaut actuellement l’affirmation :
naître c’est remonter. Avec Platon et Aristote la naissance n’est
pensable que comme une descente, avec Paul et Origène, elle est aussi
une remontée.
Quant à savoir si la seconde naissance se produit
chez l’individu, cela dépend de lui, de l’élan
de son âme au plus profond de lui-même. L’homme descend
physiquement d’Adam. C’est la première naissance avec
la descente persistante. La seconde origine, celle du Christ, la remontée,
reste en question. Que l’être humain puisse descendre du Christ,
comme d’Adam, c’est là une expérience spirituelle
de Paul. Entre temps, elle s’est produite chez de nombreux hommes.
Le second arbre de la descendance s’enracine au-delà de l’Épiphanie
jusqu’à Pâques. Il continue de croître, si l’être
humain saisit le temps de la Pentecôte : là où toujours
un « Je » s’éveille au « Tu »
en vue d’une oeuvre commune de transformation du monde.
La naissance du Christ se produisit sur la Terre, dans un corps physique.
C’est la condition préalable de la naissance du Christ dans
l’âme de tout un chacun, pour la naissance de « l’Enfant-Esprit
dans le giron de l’âme ». Si le Christ ne pouvait
pas naître dans l’intimité de l’âme individuelle,
la naissance physique à Bethléem, au Tournant des Âges,
se serait produite en vain. La naissance dans l’âme est caractérisée
dans la Tradition du mystique comme une renaissance.
Dans ce sens, Noël est la fête de la double naissance. Noël
commence avec la Jour de Adam et de Ève ; le 24 décembre
rappelle l’origine, la descendance physique de l’être humain,
sa première naissance. Le jour de Noël se tient sous le signe
de l’intériorisation. Le regard sur l’Enfant dans la crèche
nécessite en complément l’idée de « l’Esprit-Enfant
dans le giron de l’âme » : naissance et renaissance.
Voie des Bergers et voie des Rois
À la polarité dans l’événement
de la Nativité nature et âme, monde extérieur
et monde intérieur correspond la dualité des voies d’approche,
celle des Bergers et celle des Rois.
Les Bergers perçoivent l’Ange de l’Annonciation, par
la piété de leurs coeurs. Ils entendent l’appel de paix
en provenance du monde spirituel dans les profondeurs de leurs âmes
: « Loué soit Dieu dans les Cieux / Et paix sur la Terre
/ Aux hommes chez qui Il trouve sa complaisance. »
Aux Rois revient fondamentalement la même révélation.
Mais en tant que « Sages venus du Pays d’Orient »,
ils observent le cours des étoiles. Ils interprètent les signes
du Macro-Cosmos. Les Rois sont conduits par l’Étoile :
« Et voyez, l’Étoile qu’ils avaient vue au
Levant, voilà qu’elle les précéda et les guida
jusqu’au lieu où se trouvait le petit Enfant. »
Les uns se tournent vers leur intériorité, les autres vers
l’extérieur. Ils s’accordent sur le résultat :
le Sauveur est né. L’Enfant nouveau-né est donc rejoint
par deux cheminements.
Les cheminements sont opposés ; mais Bergers et Rois disposent
encore tous deux des énergies de la contemplation clairvoyante qu’ils
ont transformées depuis. Rudolf Steiner a attiré l’attention
sur ce point en 1920
La contemplation des Rois dans les lointains du ciel est
devenue un « penser intérieur spatial et temporelle ».
Il se manifeste dans les mathématiques, la géométrie
et la logique. La voie des Rois est aujourd’hui un cheminement intérieur
de l’âme. Mais, dans la culture de l’âme de conscience,
lors du retournement de l’extérieur vers l’intérieur,
on ne peut même plus se la représenter aujourd’hui et
elle s’est éloignée de la réalité. La sagesse
des Rois devint le formalisme abstrait des sciences historiques. Elle
nécessite un retournement dans cette ingénuité méditative
que les Bergers s’appropriaient autrefois à partir de la nature.
Aujourd’hui, les Bergers ne sont plus naïfs
non plus. Non seulement leur contemplation intérieure d’autrefois
a pâli, mais elle est devenue contemplation extérieure, simple
perception par les sens. Autrefois, c’est à peine s’ils
tenaient compte du monde sensible, sinon ils n’auraient pas perçu
les voix des Anges. C’est intérieurement qu’ils prêtaient
l’oreille. Aujourd’hui la voie des Bergers se manifeste dans
la connaissance extérieure de la nature bien réveillée,
mais éloignée de l’âme. Les naïfs Bergers
originels sont devenus des puits de connaissance [littéralement plus
exactement en fait des « Je-sais-tout »,
ndt ]. Mais leur savoir encyclopédique se
rapporte à la nature passée. Le savoir nécessite
le retournement en cette sagesse qui fut autrefois vécue antérieurement
par les Rois, afin que non seulement le côté extérieur,
mais aussi l’Esprit dans la nature soit connu. Les Sciences de la nature
redeviendront pleines de sagesse.
Ce double retournement ouvre des perspectives de développement futur.
Puisque, si la sagesse fait défaut aux Bergers et si l’ingénuité
fait défaut aux Rois, il peut aussi s’agir, lors du croisement
des voies, d’un renversement dialectique et pas simplement du retour
aux contraires. Le renversement provoque plutôt une intensification
au sein de ce qui est authentiquement humain et qui se sait en harmonie profonde
avec Dieu et le monde.
L’espoir du fruit céleste
C’est dans ce sens que Rudolf Steiner lance cet appel
aux nouveaux Bergers : « Nous avons besoin d’un approfondissement
de notre contemplation extérieure de la nature par ce que le coeur
humain peut développer lors de la contemplation spirituelle de la
nature ». Et se tournant vers les nouveaux Rois, il les exhorte :
« Nous avons besoin de ce qu’est devenue la contemplation
extérieure des étoiles par les Mages […] au moyen du réveil
de notre intériorité : […] à savoir une science
spirituelle ou science occulte, qui est puisée à l’intériorité
humaine ; en résumant : « Nous devons approfondir
ce qu’est l’entité propre à l’être
humain. » L’être propre de l’homme ne peut être
conçu qu’historiquement, dans sa rencontre avec le Seigneur
du Temps. En cela se révèle utile la méditation du « Calendrier
de l’âme » (3)
. Le Fils est le chemin vers le Père. Le chemin est ouvert par l’Esprit,
qui s’individualise dans l’âme.
Le cheminement des Bergers mène, par l’intensification de l’énergie
perceptive, à la connaissance de l’esprit dans la nature :
à l’
Le cheminement des Rois mène, par l’intensification des énergies
du penser à l’ébauche de l’histoire du monde et
de l’humanité en
Cette progression double est rendue possible par la réalisation du
principe de l’esprit. L’esprit universel en surmontant
l’espace et le temps devient individuel en l’être
humain, comme « l’Enfant-Esprit dans le giron de l’âme ».
Ainsi, dans la métamorphose du monde l’âme
devient ce qu’elle était au début : Esprit
mais un Esprit individuel, et cela, au commencement, elle ne l’était
point. C’est « L’espoir du fruit céleste » :
intuition créatrice.
Das Goetheanum, N°51/52, Noël 2006.
Notes :
(1) Rudolf Steiner :
Calendrier anthroposophique
, Strophe N°38 : « atmosphère de Noël »,
dans Paroles de Vérité
(GA 40) , p.41.
(2) Rudolf Steiner :
Le pont entre la spiritualité universelle
et le physique en l’être humain
(GA 202) , conférences du 23 au 26 décembre
1920.
(3) Voir Manfred Krüger :
L’âme dans le cours de l’année
, Dornach 2002.
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