Quelques éléments de ma vie

Mon expérience de l'Église et de l'Anthroposophie(*)

Pietro Archiati

Chers auditeurs, ce soir, c'est la première fois de ma vie que je donne une conférence autobiographique. Je ressens un certain frisson intérieur à cause de cela et je me demande comment ça ira. Tandis que je préparais cette intervention, je me suis dit: c'est bon pour une fois mais jamais plus!

En effet, fournir une esquisse autobiographique, le plus souvent orientée sur l'intériorité, n'est pas du tout facile, au sens où chacun de nous est en même temps la personne la plus apte et celle la moins indiquée pour parler de sa vie. La plus apte, parce que seul celui qui a vécu quelque chose de personnel peut le raconter de manière adéquate, en sachant exactement ce qu'il éprouve en traversant des expériences déterminées. C'est bien lui, et personne d'autre, qui les a vécues. D'un autre côté, c'est aussi la personne la moins indiquée pour en parler, puisqu'il ne peut pas se distancer de sa propre vie et ne peut donc pas en fournir un compte rendu absolument objectif.

Si l'on cherche toutefois à communiquer sa propre expérience de vie aux autres, il faut sans doute une certaine dose d'objectivité. On devrait essayer de décrire sa propre existence de manière à choisir des choses qui peuvent aussi avoir une signification pour les autres. On ne doit pas sous-évaluer le fait que tous avons la nature humaine en commun. Voilà donc pourquoi, dans un certain sens, je me sens un peu soulagé, à partir du moment où je dois vous raconter quelque chose pour laquelle je m'estime à la fois très et pas du tout compétent. C'est à cause de cela que parfois, je devrai aussi m'exprimer en ayant recours à des paradoxes.

Je me suis demander si cela ne valait pas la peine de parler au niveau purement théorique de l'Église et de l'Anthroposophie, la science de l'esprit de Rudolf Steiner. Je vis moi-même, depuis vingt-cinq ans déjà, dans le patrimoine culturel de Steiner, dans cette hérédité impressionnante laissée au genre humain, depuis que j'ai lu la première fois le nom de Rudolf Steiner. J'avais trente-quatre ans à l'époque et je n'avais jamais entendu ni vu ce nom avant.

Parvenez-vous à m'entendre? Cela va assez bien? Je vous dirai aussi comment il se fait que ma voix ne fonctionne pas à cent pour cent. Ça fait aussi partie de ma biographie.

Je me suis aussi dit qu'il n'est peut-être pas inutile dans mon cas d'établir à un niveau purement théorique dans quelle mesure il est possible de concilier l'Église et l'Anthroposophie. Chacun a le droit d'avoir ses idées à ce sujet et chacun a aussi ses propres expériences sur cette question. C'est pourquoi je me suis donné du courage et je me suis dit: non, je préfère raconter ce qui m'est arrivé à moi, et ensuite chacun prendra position du mieux qu'il croira pouvoir le faire.

Je suis né il y a cinquante-huit ans à côté du Lac de Garde, sur une terre absolument plate, dans la Plaine du Pô, de laquelle cependant l'on aperçoit déjà les Préalpes. En hiver, il neigeait beaucoup. Je dois ajouter quand même que le pays dans lequel je suis né, Capriano del Colle, est l'unique village avec une colline sur laquelle est construite une église dédiée à Saint Michel, dont le clocher était le plus élevé de toute la région. Avoir la tour du clocher la plus élevée de toute la zone, c'était, comme je peux le dire, la fierté des habitants du petit pays. Et quand vint l'époque de la bicyclette, ce fut une grande conquête au niveau de la civilisation. Ma famille habitait dans une ferme à environ trois kilomètres du bourg. J'ai grandi avec peu de gens autour de moi, mais ces rapports peu nombreux étaient très profonds. Je devais aller à l'école à pied, trois kilomètres, et aussi en hiver, il y avait souvent de la neige. Et ensuite, quand est arrivée l'époque de la bicyclette, il fallait la laisser en bas, parce qu'il était impossible de gravir la colline en pédalant. On se rendait donc à l'église à pied.

Chez mes parents — je suis le quatrième de dix enfants de paysans — quand nous étions fortunés, il y avait de la polenta à suffisance pour tous, et peu ou rien d'autre à manger. Une fois par mois, il y avait un petit morceau de pain pour faire la fête, parce que le pain était trop cher. Le pain c'était la nourriture des riches, les pauvres mangeaient la polenta . On ne s'en rendait pas tellement compte, surtout parce que l'esprit chrétien de mes parents, et surtout de ma mère, rayonnait en tout. À y repenser aujourd'hui, cela me semble une chose inouïe, mais je dois dire que, pour nous, le Christ était beaucoup plus réel que ce que nous mangions ou possédions. À chaque fois que se présentait un mendiant ou un ivrogne, la maman disait: c'est Christ qui vient chez nous. Nous, nous étions alors très contents qu'il reçût la plus grande portion de polenta , et nous ne nous sommes jamais demandé si ce qui restait nous suffirait. Nous étions remplis de joie parce que Christ était venu nous rendre visite.

Et pour ma mère, il en allait bien ainsi; ce n'est pas qu'elle l'affirmait tellement, non, simplement elle savait que c'était vraiment Christ qui venait nous rendre visite. Et moi, j'ai grandi avec cette présence « physico-métaphysique » du Christ. Si je ferme les yeux, je revois mon père qui, après le pauvre repas et spécialement à dîner, racontait souvent une parabole de l'Évangile, par exemple celle du bon Samaritain et du Fils prodigue. Nous n'avions pas de livres chez nous, mais j'avais entendu l'Évangile à l'église. Mon père parvenait rarement à raconter une parabole jusqu'au bout. Il était si ému que la voix lui manquait, et nous, les enfants, nous « pleurions simplement avec lui ». C'est de cette façon que j'ai appris les Évangiles depuis tout petit, si je puis le dire ainsi.

Chaque soir, et jusqu'à une heure tardive, après le travail dans les champs, agenouillés autour de la table, on récitait le rosaire, suivi de tous les Avé Maria possibles pour ceci et cela et pour le monde entier. Il nous fallait presque une heure. Naturellement, il fallait garder les mains jointes. Et quand, étant petit, on courrait le risque de s'endormir, on attrapait une gifle qui nous réveillait aussitôt, parce que lorsqu'on prie, on ne doit pas s'endormir.

J'avais neuf ans et demi quand deux missionnaires survinrent dans le village, des missionnaires qui appartenaient à un ordre qui a aussi quelques maisons en Allemagne et son centre à Hünfeld près de Fulda. Il s'agit des « Oblats de Marie Immaculée » — les Protestants présents dans la salle peuvent ressentir de l'envie à l'égard d'un nom aussi honorable (hilarité dans la salle). Donc, ces deux missionnaires arrivèrent chez nous, pour ce qu'en ces temps-là, on appelait une mission populaire. Ils ont été en « mission » pendant trois ou quatre semaines, mais une chose était particulièrement importante, voire la plus importante pour ces missionnaires: un certain jour, ils ont rassemblé à l'église tous les jeunes gens des villages environnants et là, ces missionnaires nous ont raconté — je le vois encore devant mes yeux — combien de pauvres gens en Afrique et en Asie ne connaissaient pas le Christ. Et que les missionnaires étaient nécessaires pour apporter le Christ à ces gens, afin qu'eux-aussi pussent le connaître.

Moi, jeune garçon de neuf ans et demi, j'étais en larmes parce que je me demandais comment bigre! pouvait-on vivre sans le Christ, qui était tout ce que nous avions eu de mieux. Nous devions être peut-être deux cents cinquante jeunes et à la fin de son prêche, le père missionnaire demanda: « Qui de vous veut devenir missionnaire? » Pensez-vous que ma main eût attendu un dixième de seconde pour s'élever? Jamais de la vie! Après quoi, il a appelé à la Sacristie tous ceux d'entre nous qui avaient levé la main, nous devions être une dizaine. Et six mois plus tard, à dix ans à peine, je me trouvais dans une école apostolique, comme on disait alors, dans un patelin de la région de Trévise. — ce fut un déracinement total. En ces temps-là, on ramassait les jeunes gens aussi rapidement, parce qu'on savait qu'après ce serait beaucoup plus difficile. Aujourd'hui, en effet les parents sont plus malins et ils ne l'autorisent plus, mais alors cela se passait ainsi.

Cette manière dont les choses se sont déroulées, je l'attribue à mon bon Karma . De toute manière, avec l'esprit de l'escalier, on peut dire que la substance religieuse, l'intériorité et la profondeur présentes au séminaire, étaient inférieures à celles que j'avais vécues chez moi, pour autant que la chose puisse sembler paradoxale. À l'époque, je ne m'en suis pas aperçu, j'étais trop jeune. C'est seulement après tout compte fait que je suis en mesure de le dire.

Quatre années plus tard, je déménageai à Florence, où j'ai rafraîchi mon italien avec Dante, étant donné qu'un Lombard est plutôt un barbare vis-à-vis de cette langue. La langue lombarde est complètement différente de l'italien. Ma mère n'a jamais su parler italien comme il faut, elle s'est toujours efforcée de le faire, mais elle a toujours fait piètre figure, raison pour laquelle dans ses dernières années elle a renoncé complètement à s'exprimer en italien.

À0 l'école de Florence, je fis des études classiques au collège, puis au lycée. Outre le grec et le latin, on y étudiait naturellement la Divine Comédie . Au séminaire, on faisait beaucoup d'arts, surtout de la musique et du théâtre, en plus des études. Et une autre chose à laquelle je dois faire allusion dans ma biographie, également en vue de ma rencontre avec Rudolf Steiner, c'est le fait qu'alors j'étais littéralement amoureux d'une matière: l'histoire de la philosophie. J'aimais l'histoire de la philosophie. J'en ai rempli des cahiers entiers, dans lesquels, entre autres choses, j'ai résumé, à ma manière, la philosophie des Idéalistes allemands.

Puis, après le baccalauréat ( maturità in italien, ndt), venait une année de noviciat. C'était une année pendant laquelle on interrompait ses études pour ne faire que des exercices spirituels, afin de se préparer à entrer en religion. Moi, je l'ai faite dans le Sud, dans les Abruzzes. Pour quelqu'un comme moi qui venait du Nord, c'était comme d'aller dans un pays étranger, avec une mentalité complètement différente. Puis on décida que je devais aller à Rome pour entreprendre des études de philosophie et de théologie. Une exception, étant donné que tous mes compagnons, eux, sont allés à Turin. Ils étaient peu nombreux de chaque pays, ceux qui étaient envoyés à Rome. Voilà comment je me retrouvai à Rome, et naturellement je dois résumer beaucoup les choses, pour étudier la philosophie scolastique. La maison des étudiants s'appelle aujourd'hui encore «  Scolasticato  ».

En tout, j'ai étudié, à Rome puis à Munich, la philosophie pendant douze semestres et la théologie pendant dix semestres. Vous le constatez aux cheveux que j'ai perdus. En ces années-là, les leçons étaient toutes en latin, mais nous, nous étions bien aguerris. Presque tous les professeurs étaient jésuites, c'était la plus grande école jésuite, la Gregoriana de Rome. C'est un fait que je n'ai jamais été jésuite, comme l'on prétendu, au contraire, des anthroposophes à la ronde. C'est une chose d'avoir des professeurs jésuites, à qui envoyer des imprécations plutôt que de les considérer avec dévotion, mais c'en est une autre d'appartenir à l'Ordre des Jésuites. Mon ordre à moi, c'était celui des « Oblats de Marie Immaculée », un petit ordre missionnaire. Avec l'Ordre des Jésuites, en vérité, je n'ai jamais rien eu à faire et moins encore, n'ai-je voulu y appartenir.

Mais ces Jésuites-là, qui venaient du monde entier, étaient le plus souvent des têtes raffinées, sur cela on ne discute pas. Tant qu'il s'agissait de philosophie, je me sentais dans mon élément. Mon âme s'étiola pourtant lorsque je dus commencer les études de théologie, dans lesquelles il ne s'agissait plus de donner libre cours à la pensée, mais de soutenir des dogmes préfabriqués. Et si l'on va examiner mes résultats d'examen, on remarquera la différence entre les notes que j'avais en philosophie et celles que j'avais en théologie.

Mais l'autre fait c'est que dans ce petit ordre, nous étions une centaine d'étudiants, qui provenaient de toutes les régions du monde. Pendant quelques années, j'ai carrément été l'unique italien dans la maison des étudiants. Et pour pouvoir survivre entre nous, nous devions savoir au moins deux ou trois langues. Chaque année, j'ai appris une langue nouvelle, et tout de suite après l'anglais est venu l'allemand, une langue indispensable pour l'étude de la philosophie. Je la considère comme l'une des plus grandes grâces de ma vie encore aujourd'hui. Je dois dire que, pas même dans le domaine anthroposophique, je n'ai vécu un cosmopolitisme aussi vaste qu'au sein de l'Église catholique de ces temps-là, quand on venait de partout dans le monde et que l'on vivait quotidiennement ensemble. Je crois que jusqu'à aujourd'hui un telle chose n'est possible que dans l'Église catholique, et de cela je suis encore profondément reconnaissant.

Je vous donne un exemple: pendant une certaine période, j'ai partagé ma chambre avec un Américain de Boston, parce qu'il n'y avait pas assez de place pour tout le monde. Je ressentais cet Américain comme une menace pour ma foi catholique, puisque presque chaque jour il lisait des journaux, une chose interdite. Et il recevait des revues d'Amérique et cela aussi c'était interdit. Et il prenait une douche plusieurs fois par semaine! Sapristi!, pensais-je, quel gaspillage de temps! Moi je ne faisais rien d'autre que prier et étudier. Et lui, il me disait que j'étais fou, que je ne savais pas comment l'on vit. Mais il avait un coeur d'or, ce qui nous réconciliait.

C'était l'époque de soixante-huit, et nous aussi, au séminaire, nous avons lutté pour nos droits, pas moins que ceux qui se trouvaient à l'extérieur. Et les droits fondamentaux pour lesquels nous luttions étaient encore plus « fondamentaux » que ceux pour lesquels a combattu un Joschka Fischer. C'est-à-dire que nous voulions disposer des clefs de la maison, pour pouvoir entrer et sortir quand nous le voulions. Nous voulions le droit de lire des quotidiens, droit qui n'existait pas auparavant. Nous avons conquis ces droits nous-mêmes et moi j'étais en première ligne dans cette bataille. Le droit de boire des boissons alcoolisées, ça aussi c'était interdit. Le droit d'inviter les filles, et cela était un mal. Mais nous nous les sommes tous conquis, l'un après l'autre, parce que nous avions menacé de quitter l'ordre, de faire place nette si cela n'était pas arrivé. Vous voyez donc que c'étaient des années de durs conflits, c'étaient les années du Concile Vatican, quand un nouveau vent a commencé à souffler dans l'Église.

À Rome, j'ai beaucoup oeuvré avec les jeunes, je n'avais pas de problèmes avec la langue, j'ai accompagné diverses communautés de jeunes, alors que j'étais étudiant. Et, il y a autre chose que je dois ajouter, une chose à l'égard de l'Église en tant qu'institution qui s'est éveillée en moi à l'improviste, en l'espace de quelques mois, alors que j'avais vingt-deux ou vingt-trois ans. Et d'étudiant pieux, dévot et obéissant, en l'espace de quelques mois, je suis devenu un véritable révolutionnaire. Je ne veux pas exprimer des jugements, mais seulement le présenter comme une donnée de fait.

Et depuis que j'avais vingt-deux, vingt-trois ans, j'avais commencé à être en conflit intérieur avec l'Église. La quintessence de cette lutte n'était pas tant le fait que je m'étais rendu compte que l'Église et le Christ sont deux réalités complètement différentes, mais plutôt le fait que j'avais tourné mon regard sur ce qui n'était pas particulièrement chrétien dans l'Église. J'ai voulu considérer beaucoup de chose qui n'étaient pas particulièrement chrétiennes. Par amour de l'objectivité, je devrais dire que depuis que je me suis éveillé vis-à-vis de l'institution, il y a toujours eu un fort conflit. Je ne crois pas que le mot « bataille » soit un mot trop fort. Et à l'époque, je ne connaissais pas d'autre alternative en Italie. Tout en ayant une excellente formation catholique, je n'avais jamais vu ni entendu le nom de Rudolf Steiner. Nous étions bien « protégés ».

L'unique alternative culturelle qui se faisait entendre à l'époque en Italie était le marxisme. J'ai toujours eu une orientation plus à gauche qu'à droite, avec tout le respect pour ceux qui tendent politiquement vers l'autre partie. Sinon que pour moi, être orienté à gauche au niveau social — ceci c'est, au moins en théorie, l'Évangile à l'état pur, étant donné que le Christ, s'Il devait avoir une sympathie, Il l'avait justement pour ceux à l'égard de qui personne n'en éprouvait, donc pour les pauvres, les malades, les pêcheurs et les exclus — ça c'est une chose; mais c'en est complètement une autre que d'abandonner culturellement le christianisme et le catholicisme pour embrasser le marxisme. Non, la chose ne m'a jamais attiré le moins du monde.

Je dois peut-être ajouter que nos études de philosophie s'appuyaient pour ainsi dire sur trois piliers: Aristote, Thomas d'Aquin et, écoutez, écoutez bien: les idéalistes allemands. Les idéalistes allemands, que nous et les professeurs n'avions pas estimé et étudié moins que Thomas d'Aquin et Aristote. Abandonner cet incommensurable patrimoine culturel pour passer à Marx était absolument hors de discussion, même avec tout le respect pour Karl Marx. Et alors, quelle alternative avais-je donc? Rien du tout. J'ai fait un peu le diable à quatre, en menaçant d'abandonner le séminaire. Je disais: vous m'avez attrapé quand j'étais encore trop petit, au point que je ne sais pas si c'est vraiment ma voie.

Ils ont pensé: s'il s'en va ne serait-ce qu'une année ou deux, celui-là ne reviendra plus ici. On est donc arrivé à un compromis: on m'a autorisé à interrompre mes études pour aller au Laos. C'était les années les plus vilaines de la guerre du Viêt-Nam: 1968, 1969 et 1970. Aujourd'hui, je suis naturellement très reconnaissant d'avoir pu séjourner durant ces années au Laos, où chaque jour, je donnais neuf à dix heures de cours dans trois écoles publiques, de la première classe à celle de fin d'étude. Au début, j'enseignais en français, la seconde année j'étais déjà en mesure de le faire en laotien; je ne le parlais pas à la perfection mais les visages des élèves s'illuminèrent — enfin quelqu'un qui leur parlait dans leur langue! Pour eux, en effet, le français était une langue étrangère. J'ai enseigné les mathématiques, la musique, etc. Il y avait à faire aussi dans le domaine médical, comme le font d'habitude les missionnaires. J'ai profondément aimé le Bouddhisme, j'ai participé à toutes les fêtes religieuses. Il y avait beaucoup de discussions avec les missionnaires plus anciens, qui voulaient convertir les gens, en les amenant de leur « erreur » à la « vérité » catholique. Comme si l'on pouvait changer de religion comme d'habit.

Je pourrais continuer comme ça à l'infini en vous racontant quel effet cela faisait de vivre aussi près de la guerre du Viêt-Nam. Au Laos, la vie était beaucoup plus dangereuse qu'au Viêt-Nam. Vous vous rappellerez que le Viêt-Nam du Nord et le Viêt-nam du Sud était séparés par une zone démilitarisée. Et à cause de cela, il y avait la piste Ho-Chi-Minh qui traversait le Laos sur 500 ou 600 km, et vivre là, à proximité, c'était très dangereux. On risquait sa vie sans arrêt. Je voudrais vous donner un exemple, mais tout en surveillant l'horloge du coin de l'oeil, parce que nous sommes en Allemagne et qu'ici, il faut respecter l'heure. J'ai toujours dit que la prochaine fois que je reviendrai sur Terre, je naîtrai en Europe Centrale pour pouvoir être bref dans mes propos. Pour cette fois, je ne suis pas né dans le bon pays, pour ce qui est des discours concis.

Je voulais vous raconter ceci: à cause de la guerre du Viêt-Nam, beaucoup de gens sachant le français, les fonctionnaires, etc., voulaient aussi apprendre l'anglais pour pouvoir communiquer avec les Américains. En effet, il y avait des soldats partout, ainsi que des hommes de la CIA incognito. Et donc le soir, après avoir travaillé à l'école, je donnais deux heures d'anglais pour les employés et les adultes, sans même rêver de demander de l'argent en échange.

Un matin, arrivent deux enfants de la première classe qui nous apportent une lettre qu'ils avaient trouvée sur un piquet de la barrière devant l'école. C'était une lettre rédigée dans la belle calligraphie laotienne, avec ses merveilleux entrelacs arrondis. Elle disait: « Cher monsieur au long nez — non pas que j'aie un nez particulièrement long, mais leur nez à eux est aplati, donc un monsieur au long nez cela veut dire un étranger —, nous avons appris que tu pratiques cette activité subversive et dommageable pour le peuple de lui enseigner la langue des impérialistes américains. Nous espérons que tu comprendras que c'est une ruine pour notre peuple — c'était la langue des communistes, des fameux Viêt-cong et Pathet Lao — et que tu abandonneras immédiatement cette activité, autrement nous viendrons de trouver. » Nous sommes allés chez le préfet de la ville et lui nous a dit que c'était la langue des Pathet Lao et des Viêt-cong, la langue des communistes. Mais qui sait, a-t-il ajouté aussi, c'était peut-être quelqu'un à qui il aurait plu d'enseigner l'anglais pour se faire un peu d'argent, quelqu'un qui avait imité leur façon d'écrire.

Nous retournâmes donc chez nous — nous étions trois missionnaires — et nous disputâmes violemment. Moi, je disais: « Non, je n'arrête pas cette activité. Si je cesse, n'importe qui peut écrire deux lignes et faire suspendre tout ce que nous entreprenons. » Et je m'estimai très courageux. Ce soir-là, pourtant — il faisait déjà noir, nous étions en février, et nous avions un petit générateur — je continuais à aller de long en large, mais pour la première fois, personne ne se présentait au cours. J'avais si peur que mon coeur faisait boum, boum, boum et je songeais, sapristi!, ici et maintenant on arrête tout, c'était mon unique soucis. Tout-à-coup, avec cinq ou six minutes de retard, alors que normalement il y avait déjà soixante à quatre vingt personnes, surgit une Jeep et je me suis dit: ça passe ou ça casse. C'étaient des personnes qui habitaient plus loin et qui arrivaient souvent en retard. Ils me demandèrent comment il se faisait qu'il n'y eût personne et moi je répondis que je n'en savais rien. Et puis arrivèrent encore quelques personnes qui habitaient encore plus loin, et qui elles arrivaient toujours en retard. Le jour suivant, nous avons appris que les deux gamins qui nous avaient apporté la lettre l'avaient lue, elle était écrite en laotien, et ils avaient rapidement répandu la nouvelle et toute la ville s'était dit: nous devons décider de ne plus nous rendre au cours, sinon nos missionnaires seront assassinés.

À partir de ce jour, toute la population bouddhiste nous a vénérés comme des saints de leur religion, parce qu'elle savait que nous avions vraiment mis nos vies en danger pour eux. Moi, je savais bien que je risquais ma vie, parce que ces Communistes ne plaisantaient pas, spécialement avec des missionnaires catholiques. Il y avait la guerre. J'ai fait tout pour engager des pourparlers avec les Communistes aussi, pas seulement avec les Américains. Mais les autres missionnaires disaient: « Non, on ne pactise pas avec les athées. » Et beaucoup me considéraient comme un marxiste.

Je suis revenu à Rome, je suis entré en religion et après l'ordination, ma première charge — je ne peux que faire allusion à certaines choses — je l'ai eue à New York. On y avait besoin de quelqu'un qui sût l'anglais, dans une paroisse qui avait été fondée, trois générations auparavant, par des immigrés italiens. En effet, ils étaient bien d'origine sicilienne et calabraise, ces immigrés, mais pour moi ils n'étaient pas italiens. Sept messes dominicales sur huit étaient en américain et une seule était dite en italien. Et quand je devais rendre visite aux immigrants d'origine, le plus souvent des nonnes, ils ne parlaient pas l'italien. Ils parlaient sicilien ou calabrais, et moi, je ne comprenais pas un seul mot. J'ai toujours cherché à voir si un oui ou un non pouvait aller: oui, oui, non non. Et si ça ne passait pas, la personne intéressée me disait: comment oui? Et moi, je me dépêchais de répondre non, non, non, excusez-moi. J'étais allé là comme italien, mais dans l'intervalle, ils étaient tous devenus des Américains, à la seconde et à la troisième génération, c'étaient des Américains pur sang.

Bien sûr, je pourrais dire beaucoup de choses sur la vie en Amérique, mais je n'en dirai qu'une: ces années là, j'ai perdu ma voix. Peu à peu ma voix a disparu. Et c'est bien plus tard seulement qu'un médecin de Milan a eu l'idée de me faire boire une solution de contraste, et, à partir de la radiographie, on a vu que l'oesophage faisait une grande courbe; il y avait un kyste sur la thyroïde. Et peu à peu, ma voix avait disparu. Une seule corde vocale fonctionne bien aujourd'hui, c'est un miracle que je sois en état de parler.

Cette affaire, je me l'explique de la façon suivante (chacun doit aussi trouver quelque chose de bon dans ce qui lui arrive): si je n'avais pas perdu la voix alors, l'ordre des « Oblats de Marie Immaculée », dans lequel j'étais entré depuis l'enfance, ne m'aurait jamais permis de me retirer en ermite sur le Lac de Côme, et peut-être n'aurais-je jamais rencontré Steiner. Séjourner un moment en ermite, c'était en effet le rêve de ma vie. Non pas que je voulusse passer toute mon existence de cette façon, je suis bien trop bavard. Sinon que, pour le dire en peu de mots, j'étais envahi d'un profond sentiment qui disait: nous n'avons presque plus la vérité, que des mots, des mots vides. Un trait fondamental de ma vie intérieure est constitué par une soif inextinguible de vérité. En ces temps là, on me proposa par exemple de diriger la paroisse de New York, une garantie pour toute la vie, étant donné que dans ses caisses rentrait beaucoup d'argent. Mais moi, j'ai refusé, parce que je savais que je n'aurais plus jamais été libre de dire ce que je pensais ou de continuer à chercher, à me bouger et à cheminer.

Donc, comme j'étais resté sans voix, on me permit de faire l'ermite sur la Lac de Côme. Je venais d'arriver sur place, et alors que je lisais un texte d'un auteur italien du nom de Massimo Scaligero, voici qu'au beau milieu du livre, je tombe sur le nom de Rudolf Steiner, placé entre parenthèses après une citation. Je me suis dit: il serait bien allemand ce Steiner. J'ai relu la citation, l'auteur avait parlé avec enthousiasme dans tout son livre d'un « Maître des temps nouveaux », sans pour autant dire qui c'était. En l'espace de quelques secondes, je ressentis en moi la certitude que ce Steiner était la source, le « Maître » dont il continuait de parler. Et ma question suivante fut: Qui est donc ce Steiner? Quand est-ce qu'il a vécu?

Et me voilà là, dans cette maison retirée de l'ordre, sur le Lac de Côme, sur les traces de Rudolf Steiner. À la fin du livre, on citait vingt livres de Scaligero, mais rien de Steiner. Deux mois plus tard, à Milan, j'ai déniché les premiers livres de ce personnage. Je devais donner des conférences pour des soeurs, plus avec le souffle qu'avec la voix. Mais j'avais fait le voeu d'obéissance, quelqu'un était absent et je devais le remplacer, même si cela ne m'allait point. Et entre une conférence et l'autre, je ne visitais plus les églises, dont j'avais à suffisance, mais les librairies. Dans une petite librairie de la Piazza del Duomo , j'ai trouvé pour la première fois des livres de Rudolf Steiner, mais, en bon religieux, je n'avais point d'argent. Alors je suis revenu voir les soeurs en leur disant que j'avais besoin d'argent, sans préciser pourtant qu'il me servirait à acheter des livres de Rudolf Steiner. Les premiers que j'ai achetés ont été La Philosophie de la Liberté et les conférences de Hambourg sur l'Évangile de Jean. En l'espace de quelques jours, je pourrais même dire en l'espace de quelques heures, j'ai eu la certitude absolue que c'était là ce que j'avais cherché pendant toute ma vie à l'Est et à l'Ouest. Cela a eu sur moi l'effet d'un ouragan.

En ce qui concerne les conférences sur l'Évangile de Jean, j'ai remarqué qu'il me manquait toute une série de prémisses, mais en lisant La Philosophie de la Liberté , c'était comme si chaque phrase était sortie de mon âme, même dans sa formulation. Ce n'est pas pour rien que j'avais derrière moi une solide formation philosophique. Je me suis tout de suite aperçu que la science de l'esprit de Rudolf Steiner, d'un point de vue quantitatif, ça représente une belle fatigue. Non pas que je me fusse procuré tout de suite les trois cents cinquante volumes de l'Oeuvre Complète, pourtant je m'étais informé. Et je me disais, tu as une chambre, une assiette, un lit, ton destin te les a procurés. Vois comme elle est vaste, comme elle est complexe cette nouvelle impulsion spirituelle? Reste calme, et tais-toi pour l'instant. Il te faudra du temps pour y pénétrer. Tant que je parviendrai à tenir ma langue sur certains sujets, les choses iront avec l'Église. Elles ne fonctionneront plus quand je commencerai à en parler; cela, je le savais parfaitement, parce que je connaissais très bien la baraque.

Pour être bref, J'ai été ermite pendant deux ans et je lisais — j'étais habitué à travailler debout au pupitre — de seize à dix-huit heures par jour. À toute pompe, pour le dire sans façon, je me suis fait une moitié d'un volume de l'Oeuvre Complète par jour. Aujourd'hui, je n'ai même plus la moitié de l'énergie physique dont je disposais alors, et je lis Steiner beaucoup plus lentement. Mais à cette époque, j'étais comme une terre asséchée à laquelle l'eau ne suffit jamais.

Dès le début, j'ai eu un carnet dans lequel je notais quand j'avais fini de lire un livre, et en moyenne, au jour d'aujourd'hui, j'ai lu de fond en comble l'Oeuvre Complète de Steiner quatre ou cinq fois. Certains livres peut-être dix fois, d'autres deux fois, mais si je fais le compte de tous ceux que j'ai étudiés ces dernières vingt-cinq ans, je peux dire que cela s'élève à un chiffre compris entre 1600 et 1700.

Par ceci, je veux dire que la science de l'esprit de Rudolf Steiner est devenue ma vie.

Je me demandais pendant combien de temps encore j'aurais continué avec l'Église catholique. J'étais très curieux, surtout à cause de cette question, aujourd'hui encore plus interdite qu'admise, de savoir s'il est vrai que l'homme ne reçoit qu'une seule fois ce merveilleux don de vivre sur la Terre, ou si, inversement, la surabondance de la grâce divine ne se manifeste pas dans le fait que tout esprit humain à le devoir d'être corresponsable de l'évolution entière de la Terre et de l'Homme, du début à la fin.

Je veux chercher à vous présenter une paire d'aspects de ce géant de l'esprit qu'est Rudolf Steiner. Commençons par le premier: j'ai toujours été émerveillé de voir comment, au travers de la lecture de Rudolf Steiner, la clarté se fait sur une infinité de choses — et certainement que vous pourrez comprendre qu'une chose de ce genre ne peut survenir du premier coup. En ce qui me concerne, je n'ai jamais dit, et je ne dis jamais, « avoir cru » à quelque chose que Rudolf Steiner a dite. Pour moi, le « croire » pur et simple n'existe pas, j'ai une formation trop rationaliste pour me permettre d'adhérer à quelque chose uniquement parce qu'un autre me l'a dite. Mes difficultés avec l'Église tenaient justement dans la prétention de sa part à elle que l'on devait croire même à ce que l'on ne comprenait pas. Mais moi, j'ai toujours voulu comprendre, j'estimais cela comme mon droit.

Et si une infinité de choses me convainc en lisant les écrits et les conférences de Steiner, c'est parce que ma pensée voit ce qu'elle lit en syntonie avec la réalité dans laquelle nous vivons. C'est cela le critère de la vérité: la syntonie avec la réalité. Ce n'est pas un critère réduit, ni même facile, mais il n'y en a pas d'autres. En effet, une chose est vraie quand elle est en harmonie avec toute la réalité. Est vrai tout ce qui illumine la création de manière qu'elle puisse être mieux comprise, plus profondément et plus largement.

C'est Rudolf Steiner qui, selon ma conscience, a sauvé le dogme catholique de l'inspiration des Saintes Écritures. Quand j'étais étudiant en théologie, en effet, on m'a raconté que Matthieu, Marc, Luc et Jean étaient sûrement de braves gens, mais ils n'avaient pas de solide formation scientifique comme la nôtre, ils n'étaient pas aussi compétents qu'un professeur d'exégèse d'aujourd'hui. Ils ont sans doute fait de leur mieux, ces Évangélistes, mais en tant qu'historiens, ils ne sont pas dignes de foi. Et parfois, dans les années d'université, j'ai eu l'impression que certains professeurs considéraient le Nouveau Testament comme se tenant mieux debout quand Matthieu, Marc, Luc et Jean étaient mis ensemble. Ils savaient où il fallait apporter des corrections, qui s'était répété et à quel endroit, qui avait copié sur qui, là où tous s'étaient contredits et ainsi de suite.

Et ensuite, voilà que je lis Rudolf Steiner — je suis en train de récapituler des choses dont je m'occupe depuis plus de vingt-cinq ans, je pourrais dire jour et nuit —, qui lui me dit: les Évangiles ont été rédigés par des hommes qui sont appelés initiés et qui avaient de véritables expériences du monde suprasensible. Ils étaient en mesure de percevoir le spirituel comme ne peut plus le faire une personne normale aujourd'hui. Et seulement parce que la théologie traditionnelle a perdu la clef de lecture de leur langage — chose qui relève de la nécessité de l'évolution —, et seulement parce qu'elle ne comprend plus la langue de l'ésotérisme, même avec toute sa bonne volonté, la théologie ne parvient plus à retirer quelque chose de ces textes.

Croyez-moi, mon respect pour les Évangiles s'est remis à être si grand que j'ai rafraîchi mes connaissances en grec, et aussi parce que chez Steiner j'avais lu ceci: tu ne peux t'approcher de l'Évangile de Jean que si tu as le courage moral de peser chaque mot sur la petite balance de l'orfèvre. Tout dans cet Évangile témoigne d'une précision scientifico-spirituelle et d'une profondeur infinie. Dites-moi un peu, si dans le domaine catholique ou protestant, il y a un seul individu, un seul professeur, qui ait un respect aussi profond des Saintes Écritures! Pouvez-vous vous imaginer ce qu'on éprouve et combien ça fait mal de lire que Rudolf Steiner ne tenait l'Écriture en aucune considération. Cela aussi fait partie de la tragédie du christianisme d'aujourd'hui.

Soit, donnons un autre exemple: je me vois à New York (à l'époque je n'avais encore jamais lu le nom de Steiner) en train de prêcher le jour de l'Épiphanie. Je suis sur la chaire et je dis aux fidèles, en américain: « Chers chrétiens, évidemment je pars du présupposé que vous ne pensez pas que ces Rois Mages soient venus en chair et en os de l'Orient pour adorer l'Enfant Jésus. Nous sommes des gens instruits, et donc nous prenons cette page de l'Évangile comme une belle image, une belle histoire inventée par Matthieu pour nous dire que cet enfant est le roi du monde entier. Mais nous ne voulons pas être si naïfs au point de penser que les Rois Mages soient vraiment venus d'Orient... ».

Pas même une année après, alors qu'ermite sur le Lac de Côme, je lis les conférences de Rudolf Steiner sur l'Évangile de Matthieu. Et je m'entends dire que les trois Rois Mages étaient des initiés, à qui tout au long des siècles a été transmise la sagesse de Zarathoustra, de génération en génération. Ils étaient en mesure de déchiffrer les constellations et le cours des étoiles, et ils savaient, alors que les astres auraient formé une constellation déterminée, que serait revenue sur la Terre leur « étoile », celle de leur grand Maître. Et les trois Rois sont vraiment venus de l'Orient pour apporter leurs dons à cet enfant. Et je me suis dit: sapristi!, mais qu'est-ce que tu es allé prêcher à New York en tant que prêtre catholique? Qu'il était bien naïf de penser qu'il s'agissait de quelque chose de réel, d'historiquement advenu.

Mais je dois vous dire que grâce à la lecture de Rudolf Steiner, non seulement les Écritures, mais plus encore le Christ Lui-même est passé pour moi de quelque chose de rendu misérable par la théologie à quelque chose d'infiniment grand. Le Christ de l'Église catholique est vraiment un être étriqué, si on le compare au Christ de Steiner. Grâce à cet homme, on fait l'expérience d'un gigantesque élargissement des horizons. Le Christ est présenté comme l'Entité spirituelle en qui toutes les forces des Anges, des Archanges, et des Principautés, des Puissances, des Vertus et des Dominations, des Trônes, des Chérubins et des Séraphins convergent en un organisme spirituel. Tous les êtres du système solaire sont unis dans son coeur, dans son amour. Je me suis demandé: comment est-il possible que le christianisme ait perdu la dimension cosmique du Christ? Et aujourd'hui encore, j'entends des personnes dire: l'Anthroposophie de Rudolf Steiner n'est pas chrétienne.

L'humanité d'aujourd'hui, et aussi la théologie de notre époque, a été littéralement abandonnée par tous les bons esprits. Et il y a en cela un sens positif: justement du fait que la tradition a perdu de vue tous les êtres spirituels, surgit pour l'individu isolé la possibilité de rechercher l'esprit de sa propre initiative, et aussi de parvenir à le trouver peu à peu.

L'humanité ne peut pas sortir de l'impasse du matérialisme par la seule foi. La foi toute seule suffira toujours de moins en moins aux gens. Ma mère me disait toujours: « Mon fils, mais tu ne peux donc pas simplement y croire? », et moi je lui répondais: « Maman, je t'envie cette capacité de croire avec simplicité à tout, même si je ne la comprends plus. Je n'y parviens pas ».

L'humanité se trouve à un tournant important de son évolution, à un moment où elle doit surmonter le matérialisme si elle ne veut pas se précipiter d'un abîme d'inhumanité à un autre. Cela ne peut pas advenir au travers d'un retour à la foi ancienne, il faut au contraire trouver une nouvelle voie pour aller de l'avant. Après divers siècles de scientificité dans l'étude du monde matériel, l'unique voie ne peut être qu'une connaissance du spirituel, du suprasensible, non moins scientifique et rigoureuse, développée dans toutes les directions. Et la science de l'esprit de Rudolf Steiner est la première « grammaire » au monde qui permette de fonder une science du suprasensible. Dans certaines conférences, Steiner entre déjà dans la syntaxe, mais en tout cas il fournit la grammaire du langage scientifique eu égard à tout ce qui est spirituel.

Un autre aspect qui caractérise Rudolf Steiner, c'est que tout le réel est considéré du point de vue évolutif. L'humanité est en évolution, tout être humain évolue incessamment, tout sur la Terre est en continuel changement. Une affirmation qui peut être juste pendant une période déterminée, ne pourra pas l'être également pour une autre.

Et ici j'en viens à un point essentiel du conflit entre l'Église et l'Anthroposophie, à cause duquel, à un certain moment, j'ai dû me dire: même avec toute la bonne volonté, il n'est plus possible de continuer avec l'Église catholique. Elle exige que tu proclames ses dogmes. Dorénavant, tu dois trouver une nouvelle situation dans laquelle tu pourras dire et faire ce que tu veux, parce qu'elle n'est plus conciliable avec l'Église. Cette inconciabilité ne vaut pourtant que pour l'Église en tant qu'institution, parce que celle-ci doit avoir comme priorité absolue la conservation de son propre pouvoir. Cette inconciabilité ne vaut pas pour le catholique en tant qu'individu, qui peut toujours élargir et approfondir son propre catholicisme dans toutes les directions.

L'un des points essentiels de l'incompatibilité avec l'Église réside précisément dans le poids donné à l'évolution. Steiner considère comme non chrétienne l'idée que le Christ doit avoir dit, voici deux mille ans, tout de ce qu'il avait à dire à l'humanité et que, en tant que Ressuscité, il ne puisse continuer à parler spirituellement et directement aux hommes, aujourd'hui encore. Soutenir que la révélation du Christ est achevée avec le Nouveau Testament, cela signifie faire taire le Christ, cela veut dire décréter qu'à partir de ce moment et dorénavant on ne peut plus rien dire. Lui, a promis aux hommes qu'Il célébrera, avec eux, Son Retour spirituel, Sa seconde venue. L'Église pense-t-elle vraiment qu'à son Retour, le Christ ne puisse rien faire d'autre que répéter ce qu'il a déjà dit voici deux mille ans? Le concept d'évolution de Rudolf Steiner dit: Christ accompagne les hommes tout au long de leur cheminement. Lui, Il parle toujours spirituellement et Il a toujours de nouvelles choses à dire, puisque les tâches de l'évolution sont toujours différentes. C'est seulement que beaucoup d'hommes sont devenus sourds et qu'ils n'entendent plus Sa voix.

Un jour, alors que je vivais sur le Lac de Côme, je fus invité en Afrique du Sud par mes ex-collègues pour un travail comme chargé de cours dans un séminaire. Je leur ai dit: je viendrais bien volontiers, toutefois je dois vous dire une chose en toute franchise: vous voyez ces 350 volumes? Je raffole de Steiner et ça me va de continuer ainsi. Si vous me voulez en tant que fanatique de Steiner, je viens volontiers. Eux n'avaient pas la plus pâle idée de ce que cela voulait dire être un fanatique de Steiner. Ils m'ont répondu: on te connaît depuis que tu étais étudiant, il est absolument impossible que tu sois devenu fou, et il nous est utile que quelqu'un donne des cours que personne d'autre ne veut donner, donc tu viens! Et moi, j'ai répondu: d'accord, je viens.

Et me voilà en Afrique du Sud à une époque où régnait encore l' apartheid , la ségrégation raciale. Notre communauté était une exception, puisque, grâce au pouvoir de l'Église, le gouvernement tolérait que toutes les races vécussent ensemble au séminaire. L'Afrique du Sud, vous le savez, est le pays dans lequel toutes les races sont représentées. Y vivent aussi plus d'un million d'Indiens. C'est là que Gandhi a commencé sa mission.

Bien, à présent je me trouve devant ces étudiants, une délégation de l'humanité entière. J'y suis resté cinq ans. J'ai pensé: pour toi, la science de l'esprit de Rudolf Steiner est la méthode de l'aspiration à l'universalité. Aux étudiants, tu peux dire tout ce que tu veux, l'important c'est de le traduire dans un langage accessible pour eux. Ce n'est pas la terminologie qui est importante, mais les réalités qui peuvent s'exprimer en termes différents. Tu dois chercher à rejoindre intérieurement les étudiants. L'âge des séminaristes allait grosso modo de vingt à soixante ans, nous avions donc un beau mélange de races comme d'âges, les femmes faisaient pourtant défaut, étant donné que c'était un séminaire catholique.

Je me suis dit: tu dois prendre les étudiants là où ils sont. Tu dois parler une langue qu'ils puissent comprendre. Et comment fait-on pour trouver une langue compréhensible à toutes les races et à toutes les cultures? Extérieurement, l'unique langue que tous avaient en commun c'était l'anglais. Je voulais m'adresser au coeur de chacun, dire quelque chose de significatif pour lui, sans pourtant risquer de devenir banal. Construire un pont, cela a toujours constitué un grand défi pour moi. Et je dois dire qu'avec les étudiants tout allait très bien, c'est avec les autres chargés de cours qu'avec le temps les choses se sont faites de plus en plus difficiles.

Et ce que les étudiants appréciaient dans mon cas, c'était le fait que, surtout lors des examens, je n'attendais pas d'eux des notions apprises par coeur, mais bien plus une activité du penser, l'effort de comprendre les choses. Je suis profondément reconnaissant à ces années passées en Afrique du Sud. Grâce à la science de l'esprit de Rudolf Steiner, j'ai pu présenter la philosophie et la théologie de la manière la plus large possible. Pour moi, il aurait été impossible d'en venir à des compromis, même minimes avec ma conscience. Tout ce que l'on enseignait était à mes yeux du pur christianisme, justement parce qu'en même temps, c'était aussi de la pure science de l'esprit.

Comme j'y faisais mention, j'ai donné les cours que personne d'autre ne voulait donner et à présent je dois vous révéler lesquels il s'agissait. L'un était le cours sur Dieu, l'autre le cours de mariologie, à savoir sur la mère de Dieu — dans ce dernier, j'ai développé toute l'évolution de la Sophia. Un autre cours était celui sur l'histoire de la philosophie. Il y a un petit ouvrage de Steiner, Pensée humaine et pensée cosmique , dans lequel il décrit les douze visions du monde possibles. Tout phénomène peut être considéré du point de vue du matérialisme, mais aussi de ceux, successivement, du spiritualisme, du réalisme, de l'idéalisme, du rationalisme, du dynamisme, du sensualisme, du pneumatisme, du mathématisme, du monadisme, du phénoménalisme et du psychisme! À cela s'ajoutent sept sortes d'attitude intérieure vis-à-vis de la réalité, sept dispositions d'âme. J'ai développé l'histoire de la philosophie en montrant comment chaque penseur privilégie l'une de ces manières de penser, l'un plus celle-ci, l'autre plus celle-là, tandis que la réalité les renferme tous. Un penseur devient unilatéral quand il absolutise sa conception, et ne voit pas ou même combat celle les autres.

Encore un exemple sur la manière dont j'ai tenté de jeter un pont entre catholicisme et science de l'esprit, surtout vis-à-vis de l'épineuse question des vies répétées sur la Terre. Un jour, les étudiants m'ont demandé: « Que penses-tu de la réincarnation? », — ils savaient que dans les 350 volumes de Steiner que j'avais dans ma chambre, on parlait aussi de ce sujet. Et moi j'ai répondu: bien sûr, vous me posez cette question non pas parce que vous êtes intéressés par la réincarnation, mais pour sauter un cours. Il n'y a rien de mal, je l'ai fait moi-même quand j'étais étudiant, quand un professeur n'était pas particulièrement intéressant. Et j'ai ajouté: si, à présent, je vous fais un cours magistral sur cette question, il ne vous servira à rien. Je propose à l'inverse de mettre en scène Judas après sa mort. Beaucoup de Noirs sont des acteurs nés. Essayons de représenter Judas juste après sa mort, ai-je dit, et voyons si le bon Dieu parvient à le flanquer en enfer ou si, au contraire, Judas parvient à s'en sortir. C'est de cette idée qu'est né mon petit livre sur Judas.

Brièvement, l'idée était celle-ci: dans l'Évangile, le Christ n'a absolument rien fait pour empêcher Judas de se suicider, et une question importante est celle-ci: comment le Christ aurait-il pu abandonner Judas à son suicide, s'Il n'avait pas été convaincu que l'évolution de Judas aurait continué? Et c'est la raison pour laquelle notre Judas improvisé dit: « Bien, bien, cher Dieu, admettons que je me sois aussi trompé en gros, mais c'est seulement maintenant que je peux me rendre compte de comment a été ma vie. Et admettons aussi que l'erreur la plus grande ait été aussi celle de me suicider. Mais pourquoi es-tu si avare au point de ne pas me concéder une seconde possibilité de mieux faire, d'apprendre de mes erreurs? ».

Dans les années de théologie, avec la meilleure formation à l'intérieur de l'Église, je n'ai jamais entendu le moindre cours sur cette question. Le christianisme traditionnel ne révèle-t-il pas ici son anachronisme? Tout esprit humain moderne doit se dire: chacun meurt encore au tout début de son évolution. Il n'a encore presque rien commencé, des potentialités évolutives infinies sont encore endormies en lui. Qui est chacun de nous, même le meilleur d'entre nous, à la fin de sa vie, sinon un débutant? Et à partir de ces commencements nous devrions être catapultés, après la mort et de manière absolument irrationnelle, dans une situation définitive qui dure pendant toute l'éternité?

À la fin, j'ai dû m'en aller de l'Église catholique, parce que même avec toute la meilleure volonté de ma part, ça n'allait pas. Je reste volontiers là où je peux dire ce que j'ai à dire. Mais j'ai dû m'en aller surtout parce que j'ai posé la question de la réincarnation et que le plus souvent j'ai expliqué clairement ce que j'en pensais.

Mais justement la confrontation avec les contenus de la science de l'esprit de Rudolf Steiner est aujourd'hui la tâche la plus urgente, si l'humanité veut parvenir à sortir de l'impasse tragique du matérialisme. Les sciences naturelles modernes attendent d'être intégrées par une science du spirituel, autrement la fixation sur le matériel finira par rendre encore plus effrayante et terrible la guerre quotidienne de tous contre tous. Et pour ce qui concerne la religion, dans ces deux mille ans de christianisme, je ne vois nulle part une individualité, un esprit humain, chez qui le Christ se soit manifesté de manière aussi essentielle et vaste que chez Rudolf Steiner et son Anthroposophie. Et je suis absolument convaincu qu'aussi bien l'Église catholique que celle protestante dans les prochaines décennies et siècles devront se confronter à fond avec cette science de l'esprit. C'est de cette confrontation que dépendra la vie ou la mort du christianisme lui-même, je ne vois pas d'autre possibilité.

La conception que Thomas d'Aquin avait d'Aristote était: « Aristote ne se trompe pas ». Cela ne veut pas dire qu'Aristote soit infaillible en principe. Une infaillibilité de principe n'est qu'une abstraction vide. L'infaillibilité du Pape est un diktat de pourvoir, parce qu'elle se réfère aussi à des affirmations que le Pape n'a pas encore faites. Ce n'est pas leur contenu, perceptible et pensable à tout le monde, qui rend vraies ses affirmations, mais sa charge. Thomas a pris position vis-à-vis de toutes les affirmations d'Aristote qu'il avait à sa disposition, et il n'a rencontré d'erreur de jugement nulle part. Cela signifie pour lui qu'Aristote parle seulement de choses à propos desquelles son propre jugement a mûri. Sur d'autres choses, à propos desquelles son jugement n'a peut-être pas mûri, il se tait, il ne s'exprime pas.

Et entre parenthèses, en lisant Rudolf Steiner, j'ai découvert que même là où Galilée soutenait qu'Aristote se trompait — il disait que les ramifications des nerfs partaient du coeur tandis que la science d'aujourd'hui démontre qu'ils se ramifient à partir du cerveau — arrive un Steiner qui dit: ils ont tous les deux raison, parce que Aristote n'a jamais voulu parler des nerfs physiques, matériels, mais plutôt de ceux « éthériques », bien plus importants pour lui, et ceux-ci se ramifient effectivement à partir du coeur, et non du cerveau.

On pourrait aussi dire quelque chose de similaire à propos des lois galiléennes sur la chute libre des corps pesants. Galilée mesure de l'extérieur la distance parcourue par un caillou qui tombe dans la première seconde, la seconde suivante et ainsi de suite. Il est convaincu de réfuter Aristote, étant donné qu'il n'imagine pas du tout qu'à l'époque du philosophe grec, il n'était pas le moins du monde possible de percevoir un caillou qui tombe comme quelque chose de complètement extérieur à l'homme. L'expérience était telle, à cette époque, que l'homme ressentait intérieurement comment il devait lui-même s'efforcer et se stimuler pour se mouvoir à la même vitesse que le caillou qui tombe — en opposition à l'attraction passive exercée par la gravité de l'extérieur. Rempli de stupeur, je me suis dit: c'est de Rudolf Steiner que j'ai besoin pour sauver pour moi l'opinion qu'avait Thomas d'Aquin d'Aristote. La première fois que j'ai lu cela, j'étais si heureux, si heureux, cher public, que je me suis dit: alors le concept que Thomas avait d'Aristote est donc vrai. Et moi je suis quelqu'un — et cela m'irait bien même si j'étais le seul dans toute l'humanité — qui a de Rudolf Steiner le même concept que Thomas d'Aquin avait d'Aristote!

Dans les premières années où je lisais Steiner, j'ai cru avoir identifié une paire de contradictions, que j'ai gardées soigneusement parce que je voulais le prendre sur le fait, je voulais découvrir où il se trompait. Et avec le temps, je me suis aperçu que cela dépendait du fait que moi, je n'étais pas encore capable de penser les choses de manière large et profonde. Un exemple: une fois, Steiner affirme que le Christ sur la croix, doit avoir dit ces paroles: « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné? », et une autre fois: « Mon Dieu, mon Dieu, comme tu m'as glorifié! ». Pendant une certaine période, j'ai pensé qu'une phrase excluait l'autre, avant d'arriver à comprendre que ces deux affirmations, au contraire, sont indissociables: à la mort, l'élément « humain-trop humain » vit l'expérience de l'abandon, tandis que l'âme et l'esprit sont « exaltés » et libérés. Mon problème c'était que je m'étais mis en tête que le Christ eût pu seulement prononcé des paroles audibles au travers des sens physiques et que seules celles-ci eussent été entendues.

Ma conception de fond au sujet de Rudolf Steiner c'est qu'en lui le Christ a fait cadeau à l'humanité d'une personne — et le Christ a bien le droit de le faire — qui n'affirme que ces choses sur lesquelles son jugement, grâce à la perception sensible et à celle suprasensible, est mûr à un point tel qu'il lui donne l'absolue certitude que tout ce qu'il dit est vrai. Et moi, je puis dire en toute honnêteté avoir lu plus ou moins tout ce qui est accessible de Rudolf Steiner à l'humanité moderne. Et lui a toujours ajouté que sur chaque chose dite, il y aurait encore beaucoup à dire, puisque tout phénomène est inépuisable. Il a toujours souligné que l'on ne devait jamais le croire, mais que l'on devait vérifier tout, dans la certitude que toute vérification ne fera que confirmer ses affirmations. Nous sommes maintenant à des décennies de sa mort, si ses nombreux ennemis, en partie acharnés, n'avaient rencontré qu'une seule erreur absolument certaine — par exemple dans ses affirmations dans le domaine des sciences naturelles — ils n'auraient pas manqué de le claironner sur tous les toits.

Je sais que cette conviction est très impopulaire dans cette époque de nivellement général — pardon, j'étais presque sur le point de dire de démocratie. Beaucoup de gens ne supportent plus qu'il y ait, spirituellement, des géants et des nains. Nous devons forcément être tous égaux et la political correctness (le politiquement correct , ndt) impose que personne ne soit « raciste » au point de prétendre avoir trouvé, ne serait-ce qu'un fragment de vérité objective. Ayant toujours moins de tolérance à l'égard des hommes, beaucoup deviennent du coup tolérants à l'égard de la vérité. Beaucoup comprennent la tolérance dans le sens que chacun a son opinion personnelle et subjective, et qu'une vérité objective ne doit pas exister. Pour ceux-là, tolérer signifie que toutes les opinions sont également vraies parce qu'également fausses. Intolérant est pour eux celui qui soutient qu'il y a une vérité objective, valable et engageante pour tous, connaissable à tous.

Inversement, la vérité n'est jamais une pure question de oui ou non, la vérité c'est la manière dont l'esprit humain s'efforce de sonder la réalité pour la comprendre toujours mieux. Et je suis convaincu que l'axiome fondamental du Christianisme est le même que celui de l'Anthroposophie, c'est-à-dire que la réalité, dans toutes ses manifestations, est inépuisable.

Vrai est celui qui se sent toujours en chemin, à la recherche de la vérité, parce que de temps en temps, il parvient à saisir seulement une toute petite partie du tout, et veut la voir aussi à partir de cet angle de vue, puis d'un autre, et d'un autre encore. Ce qui, aujourd'hui encore plus qu'il y a vingt-cinq ans, me fait aimer la science de l'esprit de Rudolf Steiner, c'est le fait qu'elle ne devient jamais systématique, qu'elle ne ferme pas les horizons. Chaque fois que je termine la lecture d'une conférence de Steiner et que je tourne la page, je rencontre une nouvelle conférence dans laquelle il affronte la réalité dont il est en train de parler à partir d'un point de vue complètement différent. Les erreurs sont toujours des unilatéralités de pensée et une affirmation unilatérale est erronée dans la mesure où elle nie, ou exclut expressément un côté ou un aspect quelconque de la réalité. J'ai dû abandonner l'Église catholique parce que j'avais l'impression que la foi catholique et l'horizon de vérité catholique avait une extension déterminée, mais que la science de l'esprit est complètement ouverte sur tous les fronts.

Quand vous avez deux cercles concentriques, l'un plus grand, l'autre plus petit — vous me pardonnerez si je vous le dis ainsi, ce n'est pas une prétention, si c'est la vérité — alors celui qui est plus petit doit condamner et taxer d'hérésie celui qui est plus grand, puisqu'il ne le comprend pas. Mais il n'arrivera jamais que le cercle plus grand taxe d'hérésie le plus petit, puisqu'il le comprend en soi.

Je n'ai jamais dû renier pas même un fragment du vrai catholicisme, tout devient pour moi toujours plus grand et plus profond. Steiner ne dit jamais: les choses sont ainsi et seulement ainsi. Il dit: regardez, ce phénomène peut être observé de ce côté-ci, et alors il se présente ainsi. Mais si vous l'observez d'un autre côté, il aura cet autre aspect. Regardez-le d'un autre côté encore et de nouveau, il présentera une forme différente. Jamais ailleurs que chez Rudolf Steiner, par exemple, je n'ai trouvé une description aussi multiforme de l'Être du Christ, de son action et de la manière dont il célèbre son Retour parmi les hommes. L'esprit humain peut en jouir à l'infini.

C'est à cause de cela que j'estime que dans la science de l'esprit de Rudolf Steiner l'erreur est exclue en principe de par la méthode même. Steiner appelle cette méthode l'effort de regarder toutes les choses à partir de points de vue toujours renouvelés. Étant donné que la réalité dans tous ses phénomènes est inépuisable, dans la recherche de la vérité, il faut éviter non pas un mais deux écueils. Le premier est celui du dogmatisme, qui présume pouvoir gérer toute la vérité au moyen d'une paire de concepts abstraits; le second est l'écueil du relativisme, qui estime que tout est uniquement subjectif, que seules existent des opinions et aucune vérité objective.

Rudolf Steiner parcourt la voie médiane: pour lui, il existe une vérité objective, chacun peut s'en approcher toujours plus, mais il sera toujours en chemin, puisque la recherche de la vérité ne finit jamais. Il s'agit de comprendre des aspects toujours nouveaux de la réalité dans son objectivité et de les harmoniser avec ce qu'on a déjà trouvé. C'est comme un grand édifice ou un grand arbre qui peuvent être photographiés à partir d'angles de prises de vue variés. Ce serait absurde de déclarer que les diverses photos ne sont pas vraies et qu'elles sont fausses uniquement parce qu'elles sont différentes les unes des autres. Il suffit seulement de les combiner entre elles de manière à obtenir le tableau complet. L'expérience que l'on fait en lisant Steiner c'est que toute réalité est décrite de points de vue toujours nouveaux. Les nouveaux points de vue sont perçus comme vrais, non seulement parce qu'ils n'entrent pas en contradiction avec ceux anciens, mais surtout parce qu'ils permettent de les voir sous un nouvel éclairage. C'est comme quand on escalade une montagne: plus vaste est le panorama, et plus on connaît la vérité de la montagne, à savoir qu'on en a une reproduction fidèle, même si non-complète, de la réalité. La recherche incessante de la vérité rend l'esprit versatile et libre.

Pietro Archiati

(*) Transcription revue par l'auteur de la conférence «  Hérétiques, constructeurs de ponts ou chercheurs de vérités  » tenue le 6 septembre 2002 auprès de l'Académie Protestante de Bad Boll (Allemagne).

Traduit de la version italienne de Silvia Nerini : Archiati Verlag e.K. Sonnentaustraße 6a München - Deutschland

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