Anthroposophie et Expérience moderne du Christ
Ces derniers temps, des exposés ont paru dans quelques revues anthroposophiques
qui ont suscité l’antipathie de beaucoup et la sympathie de
peu de personnes. Eu égard à une telle situation et après
avoir été requis à plusieurs reprises à nous
exprimer
« Je sais bien que je suis un
être cosmique, supraterrestre ; mais qui peut me débrouiller
l’énigme de mon entité supraterrestre ? »
La plupart de nos contemporains ressentent cette question au moins d’une
manière sourde, beaucoup, au contraire, plus clairement dans leur
intériorité et donc vivent en contradiction entre ce sentiment
d’un côté, et la certitude de leur propre entité
terrestre, de l’autre. La dysharmonie entre ces deux aspects de l’entité
humaine accable moins les uns, se manifestant seulement comme une tonalité
légère, qu’elle préoccupe beaucoup plus les autres
en rendant difficile toute aisance. La recherche de son entité propre
comme de celle étrangère, qui n’est pas d’origine
terrestre, peut devenir un motif de vie.
Si l’homme vit avec la certitude de
sa double nature, ou s’il vit, pour le moins, dans la contradiction
insoluble de cette double nature, chacun de ses actes adoptera un caractère
différent que s’il ne s’appuie que sur sa nature terrestre,
avec laquelle il est aux prises. Dans sa relation aux autres hommes comme
avec lui-même, il autorisera une ouverture qui imprègnera sa
vie sociale. Le principe du jugement personnel se fait prévaloir.
Et ce jugement personnel s’étaie sur une expérience intérieure,
une expérience intérieure de la contradiction entre son propre
être terrestre et celui cosmique.
Cette expérience, qui surgit d’abord comme une atmosphère
dans l’âme, peut être approfondie. Et elle peut mener à
une détermination spirituel de lieu. Celle-ci n’est plus dépendante
de n’importe quelle tradition, mais se fonde en connaissance
de la Tradition, par exemple en Occident, du Christianisme, en connaissance
des convictions scientifiques du présent sur sa propre expérience.
Cette expérience est en même temps un vécu d’activité
du Je dans la contradiction, dans l’être double.
L’activité qui en résulte et qui se dirige sur le monde
en sera pour cette raison humaine, c’est-à-dire en même
temps morale, parce qu’elle est consciente de la contradiction et qu’elle
résulte de la confrontation avec la contradiction.
Toute activité orientée sur la vie sociale, qui ne provient
pas de la contradiction intérieure, pourra sans hésiter se
servir de telles facultés, qui se révèlent comme mensonge,
envie, impiété, adhérence au préjugé national
et donc à une identité étrangère au Je. Celui
qui a découvert sa contradiction intérieure, lorsqu’il
atteint son être propre, a effacé beaucoup de ce qui déterminait
son identité de l’extérieur. En font partie, sa religion,
sa conception du monde, ses particularités nationales et familiales,
son environnement culturel. L’éveil au Je dans sa nature double
est en même temps une perte de toute l’identité décrite
de l’extérieur. Dans cette nouvelle identité « éveillée »,
l’homme ne se retrouve pas isolé cependant, mais bien plus dans
un contexte d’entités, un contexte qui ne se configure et ne
se découvre que tout à fait progressivement et lentement, lors
duquel les autres Je lui sont les plus proches. Ce contexte est à
beaucoup d’égards plus facile à découvrir et à
entretenir avec les défunts qu’avec les vivants.
La découverte d’identité dans la contradiction entre
la réalité cosmique et terrestre propre, et celle de l’étranger
peut être décrite comme une expérience moderne du Christ.
Conçue dans ce sens, cette expérience surgit au-delà
d’une religion parmi d’autres. Car le Christianisme n’est
pas une religion au milieu de beaucoup d’autres, mais une expérience
possible à tout homme peu importe la religion à laquelle
il appartienne extérieurement . Activité du Je et force
christique sont donc apparentés dans leur essence. Dans cette mesure,
on peut donc utiliser les termes provenant de la tradition chrétienne,
pour décrire une expérience vécue, sans renoncer pour
autant à cette tradition même. Un christianisme compris et pratiqué
se sera pas à confondre avec une confession, ne serait-ce déjà
à partir de la manière dont résultent ses actions. Toute
religion confessionnelle, peu importe qu’elle se nomme christianisme,
judaïsme ou islam, conduira à une intention, et donc par conséquent
aussi à une manière d’agir totalement différentes.
La première manière d’agir désignée, la
façon dont l’individu se situe en rapport avec ses actions,
sera à percevoir comme morale. Et certes, morale dans le sens qu’un
accord intérieur est à éprouver entre la personnalité
et ses actes. Les actes porteront un caractère personnel justifié,
dont le vis-à-vis peut faire l’expérience.
D’ordinaire on appelle ce caractère authenticité. Et
quand la joie s’éveille à l’authenticité
de l’autre, alors il se produit autre chose que la convention entre
les êtres humains. On se débarrasse de tout ce qui est conventionnel
et on a ainsi fait de la place pour ce qui surgit de l’activité
du Je hors de l’âme. Là où ne se présente
plus de convention, les actions ne se mesurent plus à l’aune
de la convention.
Quand on est prêt à rechercher l’expérience du
Christ de cette manière, alors, il n’existe, en dehors de la
propre activité du Je, plus aucunes convictions définitivement
garanties, et même pas dans la tradition chrétienne. Cette idée
est radicale. Car elle semble tout d’abord contredire l’attitude
intérieure qui s’est développée, à la suite
de la lecture de nombreuses conférences de
Il ne faut pas comprendre cela comme si l’on devait avoir à
chaque seconde de sa vie la pleine conscience de la contradiction, dans laquelle
le Je édifie son identité ; non, c’est beaucoup
plus la tentative de décrire une attitude de la conscience qui émerge
comme une atmosphère de fond chez presque tous les êtres humains
actuels et qui peut être maintenue par intermittence à
la superficie de la conscience. Quand cela se produit, Il s’agit le
plus souvent du résultat d’exercices. Cette atmosphère
de fond se répand de plus en plus, de la même manière
que se répand l’autre atmosphère de fond, qui laisse
approcher le généralement divin comme une atmosphère
diffuse et qui prend déjà suffisamment pour le contenu du sens
de la vie.
Si, dans ce sens, l’on recherche et l’on cultive cette propre
force de jugement, acquise à la manière d’un exercice,
dans la fréquentation entretenue avec l’Anthroposophie comme
avec le Christianisme, plus il en naîtra une aptitude à la discussion
et à l’avenir dont notre mouvement a un si urgent besoin. Car
il jouera un grand rôle dans l’évolution ultérieure
de notre civilisation, selon que les êtres humains qui y travaillent
sont conscients ou non de la nature terrestre comme cosmique de leur être.
Anthroposophie Weltweit
Mitteilungen Deutschland, Avril 2006, p.2.
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