Découverte d’ identité dans la contradiction

Anthroposophie et Expérience moderne du Christ

Nana Göbel

Nana Göbel

Ces derniers temps, des exposés ont paru dans quelques revues anthroposophiques qui ont suscité l’antipathie de beaucoup et la sympathie de peu de personnes. Eu égard à une telle situation et après avoir été requis à plusieurs reprises à nous exprimer ex Cathedra, nous, en tant que Comité directeur de Société Anthroposophique nationale, nous avons invité à une table ronde qui a tenté de rechercher en commun les fondements sur lesquels peut se tenir un homme moderne qui souhaiterait établir un lien avec sa propre entité cosmique. La contribution qui suit en a résulté.

« Je sais bien que je suis un être cosmique, supraterrestre ; mais qui peut me débrouiller l’énigme de mon entité supraterrestre ? » La plupart de nos contemporains ressentent cette question au moins d’une manière sourde, beaucoup, au contraire, plus clairement dans leur intériorité et donc vivent en contradiction entre ce sentiment d’un côté, et la certitude de leur propre entité terrestre, de l’autre. La dysharmonie entre ces deux aspects de l’entité humaine accable moins les uns, se manifestant seulement comme une tonalité légère, qu’elle préoccupe beaucoup plus les autres en rendant difficile toute aisance. La recherche de son entité propre comme de celle étrangère, qui n’est pas d’origine terrestre, peut devenir un motif de vie.

Si l’homme vit avec la certitude de sa double nature, ou s’il vit, pour le moins, dans la contradiction insoluble de cette double nature, chacun de ses actes adoptera un caractère différent que s’il ne s’appuie que sur sa nature terrestre, avec laquelle il est aux prises. Dans sa relation aux autres hommes comme avec lui-même, il autorisera une ouverture qui imprègnera sa vie sociale. Le principe du jugement personnel se fait prévaloir. Et ce jugement personnel s’étaie sur une expérience intérieure, une expérience intérieure de la contradiction entre son propre être terrestre et celui cosmique.

Cette expérience, qui surgit d’abord comme une atmosphère dans l’âme, peut être approfondie. Et elle peut mener à une détermination spirituel de lieu. Celle-ci n’est plus dépendante de n’importe quelle tradition, mais se fonde — en connaissance de la Tradition, par exemple en Occident, du Christianisme, en connaissance des convictions scientifiques du présent — sur sa propre expérience. Cette expérience est en même temps un vécu d’activité du Je dans la contradiction, dans l’être double.

L’activité qui en résulte et qui se dirige sur le monde en sera pour cette raison humaine, c’est-à-dire en même temps morale, parce qu’elle est consciente de la contradiction et qu’elle résulte de la confrontation avec la contradiction.

Toute activité orientée sur la vie sociale, qui ne provient pas de la contradiction intérieure, pourra sans hésiter se servir de telles facultés, qui se révèlent comme mensonge, envie, impiété, adhérence au préjugé national et donc à une identité étrangère au Je. Celui qui a découvert sa contradiction intérieure, lorsqu’il atteint son être propre, a effacé beaucoup de ce qui déterminait son identité de l’extérieur. En font partie, sa religion, sa conception du monde, ses particularités nationales et familiales, son environnement culturel. L’éveil au Je dans sa nature double est en même temps une perte de toute l’identité décrite de l’extérieur. Dans cette nouvelle identité « éveillée », l’homme ne se retrouve pas isolé cependant, mais bien plus dans un contexte d’entités, un contexte qui ne se configure et ne se découvre que tout à fait progressivement et lentement, lors duquel les autres Je lui sont les plus proches. Ce contexte est à beaucoup d’égards plus facile à découvrir et à entretenir avec les défunts qu’avec les vivants.

La découverte d’identité dans la contradiction entre la réalité cosmique et terrestre propre, et celle de l’étranger peut être décrite comme une expérience moderne du Christ. Conçue dans ce sens, cette expérience surgit au-delà d’une religion parmi d’autres. Car le Christianisme n’est pas une religion au milieu de beaucoup d’autres, mais une expérience possible à tout homme — peu importe la religion à laquelle il appartienne extérieurement —. Activité du Je et force christique sont donc apparentés dans leur essence. Dans cette mesure, on peut donc utiliser les termes provenant de la tradition chrétienne, pour décrire une expérience vécue, sans renoncer pour autant à cette tradition même. Un christianisme compris et pratiqué se sera pas à confondre avec une confession, ne serait-ce déjà à partir de la manière dont résultent ses actions. Toute religion confessionnelle, peu importe qu’elle se nomme christianisme, judaïsme ou islam, conduira à une intention, et donc par conséquent aussi à une manière d’agir totalement différentes. La première manière d’agir désignée, la façon dont l’individu se situe en rapport avec ses actions, sera à percevoir comme morale. Et certes, morale dans le sens qu’un accord intérieur est à éprouver entre la personnalité et ses actes. Les actes porteront un caractère personnel justifié, dont le vis-à-vis peut faire l’expérience.

D’ordinaire on appelle ce caractère authenticité. Et quand la joie s’éveille à l’authenticité de l’autre, alors il se produit autre chose que la convention entre les êtres humains. On se débarrasse de tout ce qui est conventionnel et on a ainsi fait de la place pour ce qui surgit de l’activité du Je hors de l’âme. Là où ne se présente plus de convention, les actions ne se mesurent plus à l’aune de la convention.

Quand on est prêt à rechercher l’expérience du Christ de cette manière, alors, il n’existe, en dehors de la propre activité du Je, plus aucunes convictions définitivement garanties, et même pas dans la tradition chrétienne. Cette idée est radicale. Car elle semble tout d’abord contredire l’attitude intérieure qui s’est développée, à la suite de la lecture de nombreuses conférences de Rudolf Steiner, à savoir, qu’en l’avènement central de l’action du Christ dans le monde l’on doive reconnaître le point central de l’expérience la plus grande dans l’histoire de l’humanité. Entretenir des relations avec cette hypothèse de travail et faire ses observations — qu’elles soient historiques ou contemporaines — , c’est bien et juste. Mais abandonner le niveau de l’hypothèse de travail et, au lieu de cela, rehausser la voix de Rudolf Steiner ou de tout autre garant, comme preuve de sa propre confession, nous éloigne directement de l’activité du Je.

Il ne faut pas comprendre cela comme si l’on devait avoir à chaque seconde de sa vie la pleine conscience de la contradiction, dans laquelle le Je édifie son identité ; non, c’est beaucoup plus la tentative de décrire une attitude de la conscience qui émerge comme une atmosphère de fond chez presque tous les êtres humains actuels et qui — peut être maintenue par intermittence à la superficie de la conscience. Quand cela se produit, Il s’agit le plus souvent du résultat d’exercices. Cette atmosphère de fond se répand de plus en plus, de la même manière que se répand l’autre atmosphère de fond, qui laisse approcher le généralement divin comme une atmosphère diffuse et qui prend déjà suffisamment pour le contenu du sens de la vie.

Si, dans ce sens, l’on recherche et l’on cultive cette propre force de jugement, acquise à la manière d’un exercice, dans la fréquentation entretenue avec l’Anthroposophie comme avec le Christianisme, plus il en naîtra une aptitude à la discussion et à l’avenir dont notre mouvement a un si urgent besoin. Car il jouera un grand rôle dans l’évolution ultérieure de notre civilisation, selon que les êtres humains qui y travaillent sont conscients ou non de la nature terrestre comme cosmique de leur être.

Nana Göbel

Anthroposophie Weltweit – Mitteilungen Deutschland, Avril 2006, p.2.


Retour à l'accueil Retour sommaire Religions page précédente