La chose, le comment et le qui

Lucio Russo

Quiconque est familier de l’oeuvre de Rudolf Steiner ne tardera pas à remarquer, en lisant le splendide Pensées à contre-courant de Nicolas Berdiaev (1874-1948) (1), une convergence, sinon une concordance, entre diverses affirmations du génial philosophe russe et celles du fondateur de l’anthroposophie.

Quelques exemples suffiront.

Berdiaev écrit : « Du point de vue anthropologique, le problème du rapport qui existe chez l’homme entre l’esprit, l’âme et le corps, a une importance énorme. On peut parler d’une « triadicité » du composé humain. Concevoir l’homme comme quelque chose de composé exclusivement de l’âme et du corps, et donc privé de l’esprit, cela serait une naturalisation de l’homme lui-même » (2).

Ou aussi : « La vérité manifestée par Christ, est la vérité de la liberté infinie de l’esprit » (3) ; « Ceux qui parviennent à ouvrir un passage vers la nouvelle vie, la nouvelle créativité et le nouvel art, sont les gnostiques de type nouveau » (4) ; « La personne, dans son intégralité, est bisexuelle, androgyne » (5).

Ou encore : « Les hommes ont renié Dieu, mais ce faisant, ils n’ont pas mis en doute la dignité de Dieu, mais au contraire la dignité de l’homme. L’homme ne peut pas se tenir sur pieds sans Dieu. Pour l’homme Dieu est justement l’idée suprême, la réalité qui édifie l’homme. L’autre face de ceci, c’est que l’homme est l’idée suprême de Dieu » (6). (Steiner affirme à ce même propos : « Méditez maintenant sur l’idée : « Je suis une pensée qui est pensée par les Hiérarchies du Cosmos » ») (7).

Eh bien ! ceci est-il suffisant pour conclure que Berdiaev était animé du même esprit qui animait Steiner ? Absolument pas.

Le prouvent à suffisance les jugements prononcés par lui dans son Autobiographie spirituelle (8), à l’égard de l’anthroposophie et de la personne même de Steiner.

Par exemple, ceux-ci : « Dans l’anthroposophie, un phénomène que j’ai mieux connu, soit par des lectures, soit par des contacts personnels, je n’ai jamais trouvé « l’homme », l’homme s’était dissous dans les divers plans cosmiques (...) Steiner, lui-même, que je pus personnellement connaître, me laissa une impression compliquée et assez déplaisante. Il ne me donna cependant pas l’impression d’être un charlatan (...) Il y a eu rarement un homme qui m’ait donné l’impression d’être autant privé de grâce charismatique que Steiner. Il n’y avait aucune lumière qui vînt d’en haut. Il voulait atteindre toute chose en partant du bas » (9).

Que dire ? N’est-ce pas d’autant moins singulier de ne pas parvenir à rencontrer « l’homme » dans une Anthropos-Sophia : c’est-à-dire, dans un enseignement qui se promet justement d’éveiller chez l’homme la « conscience de son humanité » ? (10).

On comprend bien, donc, pourquoi Steiner, lors d’une conférence, se soit adressé aux auditeurs présents en disant: « Nous travaillons ensemble depuis longtemps, et je pense qu’ont grandi le sérieux et la capacité de distinction entre des éléments qui présentent quelque affinité ; au fond un toutou a aussi quelque affinité avec un lion : tous deux ont quatre pattes !; et il a ajouté : « Rapprocher notre mouvement à telle ou telle tentative, c’est ce qui nous fait le plus de tort ».

Mais pour quelle raison — comme dit toujours Steiner — existe-t-il « la tendance à mettre les choses sur un même plan, faisant ainsi naître des confusions » ? (11).

Pour la simple raison qu’on est en général attentif à la chose et pas au comment. Seul le comment, toutefois, peut nous permettre, en révélant le qui, de discerner les esprits, et donc de « discriminer entre des éléments qui présentent quelque affinité » (12).

Et quel est le comment de Berdiaev ? C’est le comment philosophique, propre à l’âme rationnelle et affective « Moi — affirme-t-il — je me propose de considérer ici le problème de l’être humain comme philosophe et non comme théologien. La pensée contemporaine est appelée à créer une anthropologie philosophique ») (13) ; et quel est celui de Steiner ? C’est le comment scientifico-spirituel propre inversement à l’âme consciente.

Berdiaev souligne à plusieurs reprises, à l’instar de Steiner, la nature abstraite de la pensée contemporaine. Mais quelle est, pour Berdiaev, la pensée « abstraite » ? C’est la pensée intrinsèquement privée du sentir, et à cause de cela même, d’élan mystique ou de « grâce charismatique » (14). Et quelle est-elle, au contraire, pour Steiner ? C’est la pensée intrinsèquement privée du vouloir, et à cause de cela même, d’objectivité (ou « de caractère objectal ») ou de scientificité (15).

Berdiaev affirme — c’est vrai — que « la science aime la vérité et cherche la vérité », qui « ne supporte pas le mensonge », et que « le vrai scientifique (savant) est un ascète » (16).

Mais quand cet « ascète » (n’étant pas un staretz, mais au contraire justement un « savant » de l’esprit) veut « atteindre toute chose en partant d’en bas », selon la méthode (inductive) de l’âme consciente, voici que Berdiaev fait la grimace (aristocratiquement) et se refuse à le suivre.

« Résultats d’observations de l’âme selon la méthode des sciences naturelles » : telle est — comme c’est connu — le second sous-titre de La Philosophie de la Liberté (17).

Eh bien, peut-on éventuellement s’étonner, à la lumière de tout ce qu’on a dit, que l’oeuvre fondamentale de Steiner soit apparue à Berdiaev, carrément insignifiante ? (18).

Il y a de toute manière une paire de points dans ses Pensées dans lesquels la différence entre l’approche rationnelle-affective (dans son cas, cependant, il serait plus approprié de dire « affectivo-rationnelle ») et celle scientifico-spirituelle se révèle de manière particulièrement évidente.

L’un est celui où Berdiaev parle de la technique. Il écrit en effet : « Le problème de la technique pour nous est devenu un problème spirituel qui concerne la destinée de l’homme, son rapport avec Dieu (...) C’est une réalité qui n’a jamais existé dans l’histoire du monde jusqu’aux découvertes et aux inventions accomplies par l’homme. L’homme est parvenu à créer un monde nouveau. La machine n’est pas le dispositif mécanique. Dans la machine est présente la raison de l’homme, le principe téléologique y agit » (19).

C’est vrai. Il suffirait d’ailleurs de méditer la lettre de Steiner du 12 avril 1925, intitulée De la nature à la sous-nature (la dernière de ses Maximes) (20), pour se rendre compte que celui de la technique est en effet « un monde qui s’émancipe de la nature vers le bas » et que, en tant que tel, il crée « un problème spirituel qui concerne la destinée de l’homme, son rapport avec Dieu ».

Il n’est cependant pas suffisant d’affirmer — comme le fait Berdiaev — que « dans la machine la raison de l’homme est présente » : il faut plutôt comprendre — comme consent à le faire la seule science de l’esprit — quel degré précis ou niveau précis de la raison humaine est présent ou incarné dans la machine.

Comme Kant, en effet, s’est empressé de distinguer une « raison pure » d’une « raison pratique », ainsi nous devrions nous empresser de distinguer, pour ainsi dire, une raison représentative (ou intellectuelle), une  raison imaginative, une raison inspirative et une raison intuitive, à fin de comprendre que c’est la première de celles-ci à être présente ou incarnée dans la machine, et que c’est seulement en vertu du développement des autres, supérieures, que la technique — comme dit Berdiaev — « peut être tournée au service de Dieu » et arrachée des griffes du « diable » (21).

« La technique — écrit-il encore — produite par l’esprit matérialise la vie, mais elle pourrait aussi contribuer à libérer l’esprit, à le libérer de la fusion avec la vie matérielle et organique. Elle peut aussi spiritualiser » (22).

Il sera toutefois bien difficile que cela puisse advenir, si l’on n’acquiert pas la capacité de distinguer concrètement, chez l’homme, les divers degrés de conscience et, dans l’esprit, les divers esprits ou Hiérarchies (et pas seulement, d’une manière simpliste, le diable du bon Dieu).

Steiner écrit en effet : « Dans l’époque où n’existait pas encore une technique authentique indépendante de la nature, l’homme trouvait l’esprit dans la contemplation de la nature. La technique qui progressivement s’émancipait fit en sorte que le regard de l’homme se durcît sur l’élément mécaniste et matériel, ce qui pour lui devient à présent scientifique. En lui est cependant absente toute la spiritualité divine reliée avec l’origine de l’évolution de l’humanité. L’élément purement ahrimanien domine cette sphère-là. Dans la science de l’esprit est à présent créée l’autre sphère dans laquelle il n’existe rien d’ahrimanien. C’est justement en accueillant avec la connaissance cette spiritualité, à laquelle les puissances ahrimaniennes n’ont pas accès, que l’homme se renforce, pour affronter Ahrimane dans le monde » (23).

L’autre point est celui dans lequel Berdiaev parle de la liberté.

La liberté — écrit-il — est quelque chose qui se trouve avant l’être, elle a sa propre source non pas dans l’être, mais dans le non-être » (24).

D’accord, mais en quoi le « non-être » a-t-il sa propre source ?

Et peut-on répondre concrètement à cette interrogation, si l’on ne considère pas — comme nous avons tenté de le faire par exemple dans notre étude sur La Philosophie de la Liberté (25) — les subtils rapports existants entre l’être vivant de la pensée, l’être mort de l’organe cérébral et le non-être (l’apparence ou l’abstraction) de l’image qui apparaît alors que le premier se reflète dans le second pour prendre une première et basique conscience de soi ?

Il est vrai, donc, que la liberté naît du non-être, mais avant encore, il est vrai que le non-être (l’homme ou la pensée « chu(e)  » naît de l’être ; tout comme il est vrai que pour passer de la liberté négative (la liberté « de  », de l’ego ou du vieil Adam) à la liberté positive (la liberté « pour », du Je ou du nouvel Adam), ou encore de l’amour, du non-être, grâce à l’impulsion du Logos, doit ressusciter l’être ou, pour mieux dire, l’esprit (à savoir l’être auto-conscient).

Lucio Russo , Rome, le 6 mars 2008.

(TDK)

Notes:

(1) Nicolas Berdiaev : Pensées à contre-courant — La Casa di Matriona, Milan 2007.

(2) Ibid. , p.132.

(3) Ibid. , p.21.

(4) Ibid. , p.81.

(5) Ibid. , p.137.

(6) Ibid. , p.59.

(7) Rudolf Steiner : Pensées humaines - Pensées cosmiques — Estrella de Oriente, Trente 2004, p.74.

(8) Nicolas Berdiaev : Aurobiographie spirituelle — Jaca Book, Milan 2006.

(9) Ibid. , pp. 204-205.

(10) R. Steiner : Formation de communauté — Antroposofica, Milan 1992, p.69.

(11) R. Steiner : Être cosmique et Je — Antroposofica , Milan 2000, pp.90 & 91.

(12) Steiner observe justement : « Qui se contente d’une concordance littérale, sans ressentir comment les choses proviennent d’une source spirituelle et comment elles sont imprégnées par elle du fait de se trouver insérées dans l’ensemble de la conception anthroposophique, qui ne fait pas attention à ce comment -ci, s’il veut identifier l’exposition littérale avec une autre doctrine extérieure quelconque, déforme alors ce qui est entendu » ( L’étude des symptômes historiques — Antroposofica, Milan 1961, p.110).

(13) Nicolas Berdiaev : Pensées à contre-courant , p.118. « La philosophie — observe avec perspicacité — Miguel de Unamuno — se rapproche plus de la poésie que de la science » ( Du sentiment tragique de la vie — Renaissance du livre, Florence 1937, p.10).

(14) Dans l’édition allemande de 1904 de sa Théosophie , (tout comme dans le GA 9 consultable sur Internet), Steiner écrit, au sujet de l’âme rationnelle-effective: « Als Verstandesseele sei diese vom Denken bediente Seele bezeichnet. Man könnte sie auch die Gemütsseele oder das Gemüt nennen [Que soit appelée l’âme servie par le penser, âme d’entendement . On pourrait aussi l’appeler âme de coeur ou bien affective]». Dans l’édition italienne de 2003 (Mondadori), le passage a été traduit ainsi: « L’âme servie par la pensée s’appellera âme rationnelle . On pourrait aussi l’appeler âme affective  » (Gemütsseele). Dans celle de 1957 (Antroposofica), figure au contraire la première affirmation mais pas la seconde.

(15) Steiner précise : « L’âme consciente n’arrivera jamais à la connaissance, même pas des choses extérieures, si elle ne les aborde pas avec amour et dévouement, parce que nous, nous passons effectivement devant les choses sans les ressentir si nous ne les approchons pas avec de tels sentiments, à savoir avec dévotion. Ce sentiment est ainsi le guide à la connaissance de l’inconnu; il l’est déjà dans la vie ordinaire et il l’est d’autant plus vis-à-vis du monde suprasensible (...) La dévotion doit jaillir du Je et se déverser sur l’objet que l’on veut connaître ». ( Métamorphoses de la vie de l’âme — Tilopa, Rome 1984, pp.58 & 59).

(16) Ibid ., p.22.

(17) R. Steiner : La Philosophie de la Liberté — Antroposofica; Milan 1966.

(18) Nicolas Berdiaev : Autobiographie spirituelle , p.206.

(19) Nicolas Berdiaev : Pensées à contre-courant , p.48.

(20) R. Steiner: Maximes anthroposophiques — Antroposofica, Milan 1969, p.222.

(21) Nicolas Berdiaev : Pensées à contre-courant , p.49.

(22) Ibid., p.49. Dans quel sens la technique pourrait-elle « aussi spiritualiser », on peut le comprendre grâce à cette affirmation de Massimo Scaligero: « Dans l’aridité de la pensée mathématique agnostique, brille en effet une lumière froide, signe inaperçu d’une invisible lumière de vie, plus proche des lignes nettes de la géométrie et de la logique formelle, que des tensions de la psyché joghique ou mystique » Graal — Tilopa, Rome 1982, p.17).

(23) R. Steiner : Maximes anthroposophiques , p.225.

(24) Nicolas Berdiaev : Pensées à contre-courant , p.125.

(25) Publié par « Osservatorio spirituale » ospi.it; entièrement traduit en français et accessible gratuitement sur le site de l’IDCCH. (http://users.belgacom.net/idcch/index1.html).


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