« Celui qui, aujourd'hui serait hégélien, et voudrait amener la pensée de Hegel dans l'humanité sous une forme ou l'autre, parviendrait à tarir le progrès de notre civilisation. Celui qui, au contraire, dans l'intimité de son âme, s'approprie la manière subtile de former des pensées de Hegel, et sur ce fondement, accomplit le pas que Hegel ne put réaliser, à savoir de pénétrer dans l'esprit, fait ce qui est juste, fait alors ce qui est dans le sens du progrès de l'humanité »

Rudolf Steiner: Réponses de la Science de l'Esprit aux problèmes sociaux et pédagogiques – Antroposofica, Milan 1974, p.171)


III. La logique hégélienne et les Hiérarchies spirituelles

Lucio Russo

Steiner écrit: « Le 18 août 1787, Goethe écrivait d'Italie à Knebel: « Depuis que j'ai vu des plantes et des poissons, à proximité de Naples et en Sicile, je serai très tenté, si j'étais plus jeune de dix ans, de faire un voyage en Inde; non pas tant pour découvrir des choses nouvelles, mais pour contempler à ma façon celles que j'ai déjà découvertes ». Dans ces paroles est indiqué le point de vue sous lequel nous devons considérer les oeuvres scientifiques de Goethe. Dans son cas, il ne s'agit jamais de la découverte de faits nouveaux, mais de l'adoption d'un nouveau point de vue  » (1) .

« Nouveau », par exemple par rapport à celui statique et analytique du naturaliste suédois Carl von Linné (1707-1778).

Ce dernier – explique en fait Steiner – « avait visé à apporter une clarté systématique dans la connaissance des plantes (...) A telle fin, les êtres vivants devaient être examinés et regroupés selon les degrés de leurs affinités. S'agissant essentiellement de reconnaître toute plante singulière, pour retrouver facilement sa situation dans le système, il fallait surtout tenir compte des caractéristiques qui distinguent les plantes entre elles; donc, pour rendre impossible la confusion entre une plante et une autre, on mettait surtout en évidence les caractères distinctifs. Or, Linné et ses disciples, considéraient comme particuliers divers caractères extérieurs, comme la grandeur, le nombre et la position des divers organes. Ainsi les plantes se retrouvaient-elles plutôt disposées dans un ordre, mais d'une façon que l'on aurait pu appliquer également aux corps inorganiques: à savoir selon des caractères tirés de l'expérience extérieure, mais non de la nature intime de la plante. De tels caractères se montraient selon une contiguïté extérieure, mais sans lien interne nécessaire » (2) .

Les éléments avec lesquels Linné compose son système – précise Giulio Barsanti – sont « de cinq dimensions diverses et individualisent autant d'unités systématiques (la classe, l'ordre, le genre, l'espèce, la variété) qui avaient été définies depuis longtemps (...) Aucun naturaliste, toutefois, n'avait utilisé conjointement les cinq unités systématiques, et c'est aussi à leur connexion et à leur articulation que le système linnéen doit sa fortune. Eh bien, cela vaut la peine de relever qu'une telle articulation chanceuse avait été suggérée à Linné par des considérations de caractère traditionnel! L'utilisation conjointe de classes, ordres, genres, espèces et variétés, est motivée par le naturaliste suédois par la nécessité – entre autres – d'harmoniser l'histoire naturelle au schéma de la logique aristotélicienne, qui se compose justement de cinq termes (Cfr; ici Philosophia , af.155) » (3) .

Pourquoi donc, le point de vue de Goethe est-il « nouveau »? Parce que, différemment de celui de Linné, il est dynamique et synthétique . Précisément en étudiant Linné, il se rendit mieux compte, en fait, «  que c'est justement une forme unique fondamentale – comme l'explique encore Steiner – que celle qui apparaît dans la multiplicité infinie des individus végétaux singuliers, et une telle forme fondamentale elle-même lui devint toujours plus évidente ; il reconnut en outre que dans une telle forme fondamentale réside la possibilité de variations infinies, par laquelle la multiplicité dérive de l'unité » (4) .

Or, comme le « point de vue » du naturaliste Linné est en relation avec celui du philosophe Aristote, ainsi le « point de vue » du philosophe Hegel est en relation avec celui du naturaliste Goethe: tant et si bien que nous pourrions dire: Goethe se positionne par rapport à Linné, comme Hegel se positionne par rapport à Aristote .

Le même point de vue qui a permis à Goethe de reconnaître dans la « forme fondamentale » ( Urpflanze ) le principe dont dérivent les diverses et multiples espèces végétales, et de faire naître ainsi La métamorphose des plantes (1790), a permis en fait à Hegel (presque trente ans plus tard) de reconnaître dans « l'Être pur » (das reine Sein ) le principe dont descendent les diverses et multiples catégories, et de faire naître ainsi la Science de la logique (1812-1816).

Dans cette dernière, il observe le monde de la pensée dans une perspective qu'il définit comme dialectique ou, pour être plus exact, spéculative , mais que nous pourrions aussi dénommer vivante ou logodynamique , parce que compénétrée de mouvement .

«b Tandis que la logique formelle – observe précisément Friedrich Adolf Trendelemburg – recherche sa validité dans la séparation nette des formes du contenu, la méthode dialectique affirme au contraire un automouvement de la pensée pure qui serait en même temps l'autogénération de l'être » (5) .

La logique spéculative (en tant que « science de la pensée qui se pense elle-même) (6) est donc « nouvelle » et bien différente de celle statique, analytique et formelle d'Aristote.

«b La logique actuelle – observe à ce sujet Kant – dérive de l' Analytique de Aristote. Ce philosophe peut être considéré comme le père de la logique. Du reste, depuis les temps d'Aristote, la logique n'a pas acquis grand chose quant au contenu , ce dont elle est d'ailleurs empêchée de par sa nature même. Mais elle peut bien gagner en précision , détermination ( décision , ndt) et distinction (...) Aristote le Stagirite n'avait négligé l'intellect à aucun moment; dans celui-ci, nous, nous sommes seulement plus précis, méthodiques et ordonnés » (7)

En ayant fait sienne, d'une façon justement plus précise, plus méthodique et plus ordonnée (mais subjectiviste ), la mise en chantier de la logique aristotélicienne, Kant classifie en fait les concepts supérieurs (genre) et inférieurs (espèce) en fonction d'un critère qui tient compte de leur rapport intrinsèque et mutuel dans la « subordination logique », et non de leur « nature immanente » et de leur « lien intime et nécessaire » (8) .

En adoptant la méthode dialectique ou spéculative, Hegel fait au contraire jaillir les catégories de la source de l'Être pur, en se portant ainsi au-delà du point de vue « mécanistique » (à l'égard de Linné, rappelle en fait Barsanti: « Au lieu d'évoquer des âmes végétales et animales ou de recourir à des principes vitaux, le Systema naturae définit le vivant comme une « machine complexe » formée d'organes qui sont autant de « machines physiques » simples » (9) .

Mais comment les catégories jaillissent-elle de l'Être pur?

Ayant déjà traité de cela dans d'autres endroits (10) , il suffira ici de rappeler que Hegel, sur la base du spinozisme omnis determinatio est negatio (11) , il se montre convaincu que c'est la négation (le néant pur), parce qu'il s'oppose dialectiquement à l' affirmation (à l'Être pur), qui génère synthétiquement , ce « résultat »ou « troisième » (12) , qu'est le devenir : ce qui revient à dire, le mouvement ou le processus de la soi-disant « déduction » des catégories.

« Il est important de souligner – observe en effet Angelica Nuzzo – le caractère dynamique la processualité – qui émerge de la position de la différence ou négation. L'immédiat qui, se faisant différent, atteint la médiation, est mis en mouvement » (13) .

L'immédiat (l'Être pur) se mettrait donc « en mouvement » par le fait de s'être rendu d'abord différent ou de s'être nié (de s'être rendu d'abord Néant pur): mais comment l'immédiat pourrait-il d'abord se mouvoir, se faire différent ou se nier si, justement pour se faire différent ou se nier, il devrait déjà se mouvoir?

Une telle difficulté est étrangère à la science de l'esprit pour laquelle, le devenir ( l'être en acte ) étant dans l'être ( le devenir en puissance ), c'est précisément le devenir de l'être (sa libre volonté créatrice ) à générer autant le processus créatif objectif de la détermination de l'être que le processus subjectif cognitif de la conscience de l'être.

Steiner écrit: « J'ai pris comme point de départ le penser , et non les concepts et les idées , qui ne peuvent être conquis que par le penser, et qui présupposent donc déjà le penser (l'activité du penser, ndt). C'est pourquoi l'on ne peut pas absolument pas appliquer aux concepts ce que j'ai dit en ce qui concerne la nature du penser, lequel ne s'appuie que sur lui-même, et n'est déterminé par rien (je fais expressément cette observation, parce qu'en cela consiste ce qui me distingue de Hegel: lui, pose en fait le concept comme premier et originel) » (14) .

Pourquoi le penser ? Parce que le penser (en tant que verbe) est une activité : une activité qui, dans son mouvement objectif et créatif (qui va pour ainsi dire du haut vers le bas), permet au Sujet cosmique (à l'Entité divino-spirituelle de Steiner) de poser les déterminations (les catégories ou Hiérarchies), tandis que, dans son mouvement subjectif et cognitif (qui va pour ainsi dire du bas vers le haut), consent au sujet humain de remonter d'abord par le pensé (physique) au penser (éthérique), puis du penser à la conscience pensante (astrale), et enfin de la conscience pensante au Je spirituel (ce qui revient à dire, à lui-même), et d'atteindre de cette façon une pleine conscience. (15) .

Dans la « partie seconde » de l' Encyclopédie des sciences philosophiques , consacrée à la « Philosophie de la nature », Hegel soutient que le mouvement est « le passage et la réitération de l'espace dans le temps et du temps dans l'espace » (16) .

Un tel mouvement, n'est toutefois que la manifestation inférieure ( existentielle ou justement spacio-temporelle) de ce devenir supérieur qui consent à l'Être pur de « passer » dans l'être déterminé et dans l'essence, et à la sphère objective (extrahumaine) de « passer » dans celle subjective (humaine) dans laquelle elle se révèle comme penser .

Dans la sphère de l'existence (à savoir en deçà du seuil), l'espace se révèle donc comme une sorte de contre-image de l'être (l' être en dehors de soi en tant que contre-image de l'être en soi ), tandis que le temps (le venir hors de soi ) se révèle une sorte de contre-image du devenir de l'être.

La difficulté initiale, et tant discutée, de la Science de la logique dérive donc du fait que Hegel n'a pas posé, à son origine, un Logos indépendant de la logique elle-même et par cela même indépendant de la dialectique des contraires. Pour pouvoir développer sa « logique de l'être », il a en fait inséré l'Être pur à l'intérieur du cercle logique; on en est venu ainsi, de fait, à réduire son Être « pur » en être « logique »: ou encore à un être qui, justement parce qu'il est « logique », a besoin, pour se mettre en mouvement, d'un stimulus ou d'une incitation dialectique comme celle, justement, du dépassement du Néant (comme s'il souffrait, face à ce dernier, d'une sorte de horror vacui ).

Le fait est que, chez Steiner, l'Être pur (en tant que Je spirituel subjectif) est unité synthétique du penser, sentir et vouloir, tandis que chez Hegel, en tant qu'être « logique », incapable de mouvement autonome, et donc privé de volonté , il se montre unilatéralement lié au penser.

Il est significatif, de ce point de vue, que l'adversaire le plus acharné et le plus polémique de Hegel ait été Schopenhauer: justement le plus représentatif, à savoir, des philosophes de la « Volonté ».

On pourrait même dire, en le voulant, qu'il est arrivé à Hegel, avec l'idée du Néant, ce qui est arrivé à Kant avec l'idée du noumène : tout comme le second à transformé dans la « chose en soi » la réalité inconnue du concept , ainsi Hegel a transformé dans le « Néant », la réalité inconnue de la volonté.

Son Être pur est donc d'autant prisonnier de sa logique qu'il ne se pose pas comme Créateur (tel Logos ) en deçà et au-delà de la propre créature (de la propre logique), mais plutôt il s'identifie avec elle, en allant de cette façon jusqu'à en souffrir la nécessité intrinsèque. Celle-là qui voulait se présenter comme une logique de l'Être , et donc de la liberté , finit ainsi par se présenter comme un être de la logique , et donc de la nécessité .

Créer le monde – affirme à ce sujet Steiner – est « une action spontanée et libre de l'Entité divine. Il s'ensuit que l'on ne peut pas la démontrer par la nécessité qui résulte d'un enchaînement de concepts; pour vouloir y parvenir, il faut la voir » (17) .

Que le cercle logique hégélien, en tant que privé d'un sujet qui en constitue le centre, ne puisse que tourner anonymement sur lui-même, c'est ce qui a été aussi révélé par Giovanni Gentile, l'auteur justement d'une « réforme de la dialectique hégélienne » (18) . Celui-ci se plaint en effet – comme écrit Ferruccio Pardo – que dans la logique de Hegel « il n'y a plus la pensée qui opère, il n'y a plus le sujet pensant; il y a seulement le « pensé », sur lequel, par on ne sait plus qui, est exécuté l'opération mentale » (19) .

À0 ce sujet, Hegel soutient cependant que le Je pur est « dans son essentialité abstraite, quelque chose d'ignoré de la conscience ordinaire, quelque chose qu'elle ne trouve pas en soi. De cela naît donc l'inconvénient de l'illusion que l'on parle de quelque chose de connu, à savoir du Je de la conscience empirique de soi, tandis que, de fait, on parle de quelque chose qui est absolument étranger à cette conscience » (20) .

C'est vrai: le je empirique (l'ego) est connu de la conscience ordinaire, alors que le Je pur est ignoré ; à partir du moment, cependant, où le Je, qui est ignoré, est immanent au je, qui lui, est connu et ne le transcende pas, pourquoi alors la conscience n'irait-elle pas au-delà de son niveau ordinaire, en amenant graduellement le je empirique à la rencontre du Je pur: ou bien, à son fondement spirituel même?

Hegel a raison de redouter le risque que, en parlant du Je et non de l' Idée , l'on puisse provoquer une involution a caractère psychologique et naturaliste, mais en même temps il a tort de ne pas craindre l'opposé et non moins terrible risque: à savoir, celui de provoquer une involution de caractère déterministe et transcendant. Serait justement déterministe et transcendante une concession à laquelle fût reconnue la liberté de l' idée et de la logique, mais non celle par l' idée et par la logique (qui est la liberté du Logos ).

Ce n'est pas un hasard si Rudolf Steiner conclut la Philosophie de la Liberté avec ces mots: « Le savoir n'a de valeur que parce qu'il fournit une contribution au développement général de toute la nature humaine. Ce livre ne conçoit pas, pour cette raison, le rapport entre la science et la vie dans le sens que l'homme doive se plier à l'idée et consacrer ses propres forces à son service, mais dans le sens que l'homme doive se rendre maître du monde des idées pour l'employer à ses propres fins humaines, lesquelles vont au-delà de celle purement scientifiques. Nous devons pouvoir faire face à l'idée de manière vivante; autrement nous en devenons l'esclave » (21) .

Cela dit, tentons donc d'esquisser, malgré la modestie des moyens dont nous disposons, une réflexion supplémentaire et formelle. C'est notre conviction, en fait que la méditation, à la lumière des connaissances scientifico-spirituelles, des premières catégories de la logique de hégélienne et leurs rapports mutuels, constitue l'un des meilleurs exercices préparant de la façon la plus sûre et saine à une expérience lucide et vivante de la réalité des mondes supérieurs et des Hiérarchies spirituelles .

Quand l'idéalisme philosophique voudrait nous déterminer à saisir l'esprit dans la pensée , la science de l'esprit voudrait à l'inverse nous résoudre à saisir l'esprit à travers la pensée .

Tout comme il est vrai, par ailleurs, que le Logos s'est fait chair pour que la chair puisse un jour se faire Logos , aussi est-il vrai que les entités divino-spirituelles se sont faites catégories pour que les catégories puissent un jour se faire entités divino-spirituelles (ou que la pensée cosmique s'est faite humaine pour que la pensée humaine puisse un jour se faire cosmique).

Commençons donc par rappeler la manière avec laquelle Steiner caractérise les Hiérarchies:

1. ) « À la troisième Hiérarchie (Principautés, Archanges, Anges), l'on peut spirituellement aborder, si l'on apprend à connaître les penser, sentir et vouloir de façon à apercevoir en eux le spirituel actif dans l'âme (22) ; si cette Hiérarchie agissait seulement, « il ne pourrait pas se produire aucun processus ni dans l'éthérique, ni dans le physique »; elle se manifeste en fait « comme purement animico-spirituelle » et opère « dans ce que l'homme expérimente de manière animique au plus profond de son for intérieur » (23) ; « spirituel en représentation de nature animique tel doit être le contenu des pensées sur la troisième Hiérarchie » (24) ;

2. ) « À la seconde Hiérarchie (Dominations, Vertus, Puissances), l'on peut spirituellement aborder si l'on considère les faits naturels comme des manifestations du spirituel vivant en elles. La seconde Hiérarchie a alors la nature comme siège, pour y agir sur les âmes » (25); il ne subsisterait, pour cette raison, que « l'animique et l'éthérique, si n'agissaient que la troisième et la seconde hiérarchies »; cette dernière se manifeste en fait « comme animico-spirituelle qui agit dans l'éthérique » et qui « ne se manifeste pas immédiatement dans le physique » (26) ; « le contenu des pensées sur la seconde hiérarchie » doit être donc: « spirituel en représentation non perceptible aux sens, mais purement spirituelle » (27) :

3. ) « À la première Hiérarchie (Séraphins, Chérubins, Trônes) l'ont peut aborder spirituellement si l'on regarde les faits existants dans les règnes de la nature et de l'homme comme des actions (créations) du spirituel actif en elles » (28) ; « la première Hiérarchie, la plus forte, se manifeste comme ce qui est opérant spirituellement dans le physique » (29) ; spirituel en représentation perceptible aux sens tel doit être le contenu des pensées sur la première hiérarchie » (30) .

Rappelons-nous en outre que – en s'en tenant à ce que Steiner affirme – « l'activité pensante cosmique » de la troisième Hiérarchie « se dissimule dans l'activité pensant humaine » à l'état de veille (qui est ordinairement conscient, mais, seulement conscient du reflet cérébral, éteint, de la pensée vivante de cette Hiérarchie); que l'action de la seconde Hiérarchie opère au contraire « à l'arrière-plan de l'activité du sentiment humain » à l'état de rêve ; que la « créativité » de la première Hiérarchie demeure enfin « dans le vouloir humain en tant que monde cosmico-spirituel d'entités » à l'état de sommeil (31) .

Pour aider notre réflexion, nous nous servirons de la célèbre distinction « scolastique » entre les universaux ante-rem , in-re et post-rem .

Le concept ante-rem est le concept créateur : c'est-à-dire ce concept qui, en vertu de sa propre force ou volonté, a le pouvoir de s'incarner, en générant ou en modifiant ainsi l'existant.

Le concept in-re est le concept connaissable (intelligible) : c'est-à-dire cette essence de l'objet ou du phénomène qui – pour utiliser les mots par lesquels Steiner caractérise la seconde Hiérarchie – « a la nature comme siège, pour y agir sur les âmes »: pour y agir, à savoir, en tant que donné immédiat de la perception (que l'on se rappelle; à ce sujet, que l'acte perceptif, même s'il doit utiliser les organes des sens physiques pour se réaliser, reste toujours, en tant qu' acte , un mouvement éthérique du Je. « L'impression sensorielle – explique précisément Steiner – peut être considérée comme un échange subtile entre l'éther extérieur et l'éther intérieur, comme une revivification de la part du corps éthérique intérieur de l'éther extérieur anéanti par les organes des sens (...) Cela est extrêmement important, puisque cela montre que lorsqu'on est adonnés aux impressions sensorielles, on ne vit pas seulement dans l'organisme physique, mais aussi dans la sphère éthérico-suprasensible, que l'entière vie des sens est un vivre et un ourdir dans l'invisible sphère éthérique ») (32) .

Le concept post-rem est le concept connu : à savoir ce concept dans lequel se transforme ou se résout le donné immédiat de la perception.

Comme on voit, c'est uniquement dans ce dernier cas que le concept est présent dans l'âme humaine (dans le sujet) sous la forme, précisément, de « concept ».

Dans sa logique, Hegel distingue en fait la « doctrine de l'être » de la « doctrine du concept », insérant entre les deux cette « sphère de la médiation », la « doctrine de l'essence » (33) .

« La logique – explique-t-il toujours – devrait avant tout se diviser en logique du concept en tant qu' être , et du concept en tant que concept , c'est-à-dire (...) en logique objective et subjective . Celle de la « médiation » est au contraire la logique des déterminations de la réflexion , à savoir des déterminations de l'être comme passant dans l'être à l'intérieur de soi du concept, alors que le concept, dans cette façon, n'est pas encore posé en soi comme tel , mais est à la fois grevé (affecté, ndt) par l'être immédiat et par quelque chose qui lui est extrinsèque. Ce quelque chose est la science de l'essence, qui se tient au milieu entre la science de l'être et la science du concept. – Dans la partition générale de cette oeuvre logique, cette science fut localisée encore sous la logique objective , puisque, quoique l'essence soit déjà l'intérieur, le caractère de sujet, cependant, est expressément à réserver au concept » (34) .

En étant conscient de ce qui est dit du concept in-re , il ne devrait pas être difficile de reconnaître dans ce « quelque chose », dont le concept (n'étant pas encore passé dans l'être « à l'intérieur de soi ») est « grevé » (ou « affecté, ndt), comme par une réalité « immédiate » et « intrinsèque », le contenu ou le donné de la perception.

Ce dernier est donc manifestation d'une essence (d'un noumène ) qui – comme dit Steiner – » a bien la nature comme siège, pour y agir sur les âmes », et qui, en se révélant (en se faisant phénomène ), se transfère de la nature (du in-re ) à l'âme humaine (au post-rem ): c'est-à-dire, de la sphère de la seconde à celle de la troisième hiérarchie.

Un pareil passage, rendu possible par une « métamorphose » du concept (qui de « l'essence » du phénomène se fait « concept » de l'homme), est un processus cognitif qui imprègne en premier lieu le vouloir et le sentir dans le penser . Le passage de l' ante-rem au in-re est à l'opposé un processus créatif qui se révèle, dans la sphère de l'être pur (du Logos ), en tant que création des créateurs (les « êtres déterminés » de Hegel) et, dans la sphère de la première Hiérarchie, en tant que création du créé : à savoir en tant que création de ces essences (de ces « êtres pour soi ») qui, dans sa propre sphère (celle de la seconde Hiérarchie) et par la grâce d'une « autocréation » incessante, prennent soin et gardent le créé.

Le règne de la première Hiérarchie est donc celui de universaux ante-rem (des créateurs du créé), celui de la seconde, le règne des universaux in-re (des gardiens du créé), celui de la troisième Hiérarchie, le règne (animique et humain) des universaux post-rem (des connaisseurs du créé), tandis que le règne de l'Être pur (du Logos et du Je) est celui de l' Universal des universaux ; ou bien, le règne de cet Universel absolu qui, étant en tant que Puissance , avant les universaux eux-mêmes, peut, en se réalisant , les poser et les générer tous (le pur Être n'est donc pas un « néant » ou un « vide », mais plutôt un tout et un plein : en un mot, un Plérome ).

La logique hégélienne se caractérise aussi par le fait que son mouvement ou déroulement a une allure circulaire et est scandé par un rythme ternaire .

Le concept, par exemple, est justement, en vertu d'un circumambulatio qui meut en partant de « son être en soi », au travers de « l'être pour soi », et revient à lui-même en tant « qu'être en soi et pour soi » (chacun de ces trois moments se déroule qui plus est, dans le propre intérieur , avec le même rythme: le premier comme qualité, quantité et mesure ; le second comme identité, différence et raison d'être ; le troisième comme concept, jugement et syllogisme ).

Un tel cercle logique manque cependant de centre, puisqu'il ne contemple pas – comme on l'a vu – un Logos ou un sujet pensant. Au ternaire hégélien ( thèse-antithèse-synthèse ) on devrait donc ajouter pour cette raison un quatrième élément, en qualité de centre du cercle logique, de fondement de l'être déterminé, de l'essence et du concept ou, en bref, de Logos des logiques.

Pour Hegel l'idée absolue , est en fait unité « de l'âme et du corps » (35), et donc unité des deux en tant que troisième ; pour la science de l'esprit, le Je absolu est au contraire unité de l'esprit, de l'âme et du corps, et donc unité des trois en tant que quatrième (ou encore un Être un et trin ).

Pou conclure, ça vaudra la peine de rappeler que Steiner parle du Logos (du Fils ) comme « d'un germe nouveau placé entre ce qui s'exprimait dans l'espace; le germe de quelque chose qui s'exprime seulement dans le temps. C'est le devenir qui se présente après l' être  » (36).

Notes:

(1) R. Steiner: Les oeuvres scientifiques de Goethe – Melita, Gênes 1988, p.1.

(2) ibid. , pp.11-12.

(3) G. Barsanti: Introduction à C. Linnée: Les fondements de la botanique – Theoria, Rome-Naples 1985, pp.10-11.

(4) ibid., p.15.

(5) F. A. Trendelemburg: La méthode dialectique – Il Mulino, Naples 1990, p.3.

(6) A. Nuzzo: La logique chez AA. VV. : Guides aux philosophes - Hegel – Laterza, Rome-Bari 1997, p.56.

(7) I. Kant: Logique – Laterza, Rome-Bari 1984, p.14.

(8) ibid., p.89.

(9) G. Barsanti: op.cit. , p.11.

(10) voir: L'être, le monde des Mères et le seuil , 1er décembre 2003, (traduit dans ce document, ndt).

(11) G.W.F. Hegel: Science de la logique – Laterza Rome-Bari 1974, vol.I, p.108.

(12) ibid., pp.81,82,83.

(13) A. Nuzzo: op.cit. , p.67.

(14) R. Steiner: La Philosophie de la Liberté – Antroposofica, Milan 1996, pp.48-49.

(15) cfr. R. Steiner: Pensée humaine et pensée cosmique – Laterza, Bari 1931.

(16) G.W.F. Hegel: Encyclopédie des sciences philosophiques – Laterza, Rome -Bari 1997, p.238.

(17) R. Steiner: Nécessité et liberté dans l'histoire et dans l'activité humaine – Antroposofica, Milan 1979, p.25.

(18) cfr. G. Gentile: La réforme de la dialectique hégélienne – Principato, Messine 1913.

(19) F. Pardo: La philosophie de Giovanni Gentile – Sansoni, Florence 1972, p.150.

(20) G.W.F. Hegel: Science de la logique, vol.I, p.63.

(21) R. Steiner: La Philosophie de la Liberté , p.230.

(22) R. Steiner: Maximes anthroposophiques – Antroposofica, Milan 1969, p.58.

(23) ibid., p.47.

(24) ibid., p.52.

(25) ibid., p.58.

(26) ibid., p.47.

(27) ibid., p.52.

(28) ibid., pp.58-59.

(29) ibid., p.48.

(30) ibid., p.52.

(31) ibid., p.43.

(32) R. Steiner: Esprit et matière, vie et mort – Antroposofica, Milan 1992, p.126.

(33) G.W.F. Hegel; Encyclopédie des sciences philosophiques , p.126.

(34) G.W.F. Hegel: Science de la logique, vol.I, p.44-45.

(35) G.W.F. Hegel; Encyclopédie des sciences philosophiques , p.199. Le passage dans son intégralité est le suivant: « L'idée peut être conçue comme la raison - cela est le sens philosophique propre de raison ); en outre, comme le sujet-objet , comme l'unité de l'idéel et du réel, du fini et de l'infini, de l'âme et du corps ; comme la possibilité qui a en soi-même sa réalité ; comme ce dont la nature peut être conçue seulement comme existante , etc.; parce que, en elle, toutes les relations de l'intellect sont contenues, mais dans leur retour infini et leur identité en soi »;

(36) R. Steiner: comment retrouver le Christ? – Antroposofica, Milan 1988, pp.28-29.

Lucio Russo

7 décembre 2003

Note sur l'auteur: Lucio Russo est né à Rome en 1940. Dès 1963, il s'est consacré, d'abord à l'étude de la psychanalyse freudienne et ensuite à celle junguienne. En 1971, il a été cofondateur du G.A.P.A. (Groupe Autonome de Psychologie Analytique) et a publié jusqu'en 1982, dans « Il Minotauro » , une dizaine de travaux; en 1972, il a rencontré Massimo Scaligero et, sous sa guidance, a entrepris l'étude de la science de l'esprit de Rudolf Steiner. À partir de 1990, il s'est exclusivement consacré à l'Anthroposophie. De 1993 à 1999, il a donné des conférences et des cours auprès de la Société Anthroposophique Romaine. Il a collaboré aux revues «  Antroposofia   » et «  Kairòs  ». Outre diverses contributions, il a publié à titre privé, des Dialogues sur la Liberté (1996) et, en collaboration avec l'Association culturelle Source (qui éditait «  Kairòs  »), Freud, Jung et Steiner (1996, traduit en français), Hypnos et Oneiros (1997), Penser le 20ème siècle (1998).


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