« Celui qui, aujourd'hui serait hégélien, et voudrait
amener la pensée de Hegel dans l'humanité sous une forme ou
l'autre, parviendrait à tarir le progrès de notre civilisation.
Celui qui, au contraire, dans l'intimité de son âme, s'approprie
la manière subtile de former des pensées de Hegel, et sur ce
fondement, accomplit le pas que Hegel ne put réaliser, à savoir
de pénétrer dans l'esprit, fait ce qui est juste, fait alors
ce qui est dans le sens du progrès de l'humanité »
Rudolf Steiner:
Réponses de la Science de l'Esprit aux problèmes sociaux et
pédagogiques
Antroposofica, Milan 1974, p.171)
III. La logique hégélienne et les Hiérarchies spirituelles
Lucio Russo
Steiner écrit: « Le
18 août 1787, Goethe écrivait d'Italie à Knebel: « Depuis
que j'ai vu des plantes et des poissons, à proximité de Naples
et en Sicile, je serai très tenté, si j'étais plus jeune
de dix ans, de faire un voyage en Inde; non pas tant pour découvrir
des choses nouvelles, mais pour contempler à ma façon celles
que j'ai déjà découvertes ». Dans ces paroles
est indiqué le point de vue sous lequel nous devons considérer
les oeuvres scientifiques de Goethe. Dans son cas, il ne s'agit jamais de
la découverte de faits nouveaux, mais de l'adoption
d'un nouveau point de vue
»
(1) .
« Nouveau »,
par exemple par rapport à celui
statique
et analytique
du naturaliste
suédois Carl von Linné (1707-1778).
Ce dernier explique en fait Steiner « avait visé
à apporter une clarté systématique dans la connaissance
des plantes (...) A telle fin, les êtres vivants devaient être
examinés et regroupés selon les degrés de leurs affinités.
S'agissant essentiellement de reconnaître toute plante singulière,
pour retrouver facilement sa situation dans le système, il fallait
surtout tenir compte des caractéristiques qui distinguent les plantes
entre elles; donc, pour rendre impossible la confusion entre une plante et
une autre, on mettait surtout en évidence les caractères distinctifs.
Or, Linné et ses disciples, considéraient comme particuliers
divers caractères extérieurs, comme la grandeur, le nombre
et la position des divers organes. Ainsi les plantes se retrouvaient-elles
plutôt disposées dans un ordre, mais d'une façon que
l'on aurait pu appliquer également aux corps inorganiques: à
savoir selon des caractères tirés de l'expérience extérieure,
mais non de la nature intime de la plante. De tels caractères se montraient
selon une contiguïté extérieure, mais sans lien interne
nécessaire »
Les éléments avec lesquels Linné compose son système
précise Giulio Barsanti sont « de cinq dimensions
diverses et individualisent autant d'unités systématiques (la
classe, l'ordre, le genre, l'espèce, la variété) qui
avaient été définies depuis longtemps (...) Aucun naturaliste,
toutefois, n'avait utilisé conjointement les cinq unités systématiques,
et c'est aussi à leur connexion et à leur articulation que
le système linnéen doit sa fortune. Eh bien, cela vaut la peine
de relever qu'une telle articulation chanceuse avait été suggérée
à Linné par des considérations de caractère traditionnel!
L'utilisation conjointe de classes, ordres, genres, espèces et variétés,
est motivée par le naturaliste suédois par la nécessité
entre autres d'harmoniser l'histoire naturelle au schéma
de la logique aristotélicienne, qui se compose justement de cinq termes
(Cfr; ici
Pourquoi donc, le point de vue de Goethe est-il « nouveau »?
Parce que, différemment de celui de Linné, il est
Or, comme le « point de vue » du naturaliste Linné
est en relation avec celui du philosophe Aristote, ainsi le « point
de vue » du philosophe Hegel est en relation avec celui du naturaliste
Goethe: tant et si bien que nous pourrions dire:
Le même point de vue qui a permis à Goethe de reconnaître
dans la « forme fondamentale » (
Dans cette dernière, il observe le monde de la pensée dans
une perspective qu'il définit comme
«b Tandis que la logique formelle observe précisément
Friedrich Adolf Trendelemburg recherche sa validité dans la
séparation nette des formes du contenu, la méthode dialectique
affirme au contraire un automouvement de la pensée pure qui serait
en même temps l'autogénération de l'être »
La logique spéculative (en tant que « science de la pensée
qui se pense elle-même)
«b La logique actuelle observe à ce sujet Kant
dérive de l'
En adoptant la méthode dialectique ou spéculative, Hegel fait
au contraire jaillir les catégories de la source de l'Être
pur, en se portant ainsi au-delà du point de vue « mécanistique »
(à l'égard de Linné, rappelle en fait Barsanti: « Au
lieu d'évoquer des âmes végétales et animales
ou de recourir à des principes vitaux, le
Mais comment les catégories jaillissent-elle de l'Être pur?
Ayant déjà
traité de cela dans d'autres endroits
(10) , il
suffira ici de rappeler que Hegel, sur la base du spinozisme
omnis determinatio est negatio
(11) , il
se montre convaincu que c'est la
négation
(le néant pur), parce qu'il s'oppose dialectiquement à l'
affirmation
(à l'Être pur), qui génère
synthétiquement
, ce « résultat »ou « troisième »
(12)
, qu'est le
devenir :
ce qui revient à dire, le mouvement ou le processus de la soi-disant
« déduction » des catégories.
« Il est important
de souligner observe en effet Angelica Nuzzo le caractère
dynamique
la
processualité
qui émerge de la position de la différence ou négation.
L'immédiat qui, se faisant différent, atteint la médiation,
est mis en mouvement »
(13) .
L'immédiat (l'Être pur) se mettrait donc « en mouvement »
par le fait de s'être rendu d'abord différent ou de s'être
nié (de s'être rendu d'abord Néant pur):
Steiner écrit: « J'ai
pris comme point de départ le
penser ,
et non les
concepts
et les idées
, qui ne peuvent être conquis que par le penser, et qui présupposent
donc déjà le penser (l'activité du penser, ndt). C'est
pourquoi l'on ne peut pas absolument pas appliquer aux concepts ce que j'ai
dit en ce qui concerne la nature du penser, lequel ne s'appuie que sur lui-même,
et n'est déterminé par rien (je fais expressément cette
observation, parce qu'en cela consiste ce qui me distingue de Hegel: lui,
pose en fait le concept comme premier et originel) »
(14) .
Pourquoi le
penser ?
Parce que le penser (en tant que verbe) est une
activité
: une activité qui, dans son mouvement objectif et créatif
(qui va pour ainsi dire du haut vers le bas), permet au
Sujet cosmique
(à l'Entité divino-spirituelle de Steiner) de poser les déterminations
(les catégories ou Hiérarchies), tandis que, dans son mouvement
subjectif et cognitif (qui va pour ainsi dire du bas vers le haut), consent
au sujet
humain de
remonter d'abord par le
pensé
(physique) au
penser (éthérique),
puis du penser à la
conscience pensante
(astrale), et enfin de la conscience pensante au
Je spirituel
(ce qui revient à dire, à lui-même), et d'atteindre de
cette façon une pleine conscience.
(15) .
Dans la « partie seconde » de l'
Un tel mouvement, n'est toutefois que la manifestation
Dans la sphère de l'existence (à savoir en deçà
du seuil), l'espace se révèle donc comme une sorte de
La difficulté initiale, et tant discutée, de la
Le fait est que, chez Steiner, l'Être pur (en tant que Je spirituel
subjectif) est
Il est significatif, de ce point de vue, que l'adversaire le plus acharné
et le plus polémique de Hegel ait été Schopenhauer:
justement le plus représentatif, à savoir, des philosophes
de la « Volonté ».
On pourrait même dire,
en le voulant, qu'il est arrivé à Hegel, avec l'idée
du Néant,
ce qui est arrivé à Kant avec l'idée du
noumène
: tout comme le second à transformé dans la « chose
en soi » la
réalité inconnue du concept
, ainsi Hegel a transformé dans le « Néant »,
la réalité
inconnue de la volonté.
Son Être pur est donc
d'autant prisonnier de sa logique qu'il ne se pose pas comme
Créateur
(tel Logos
) en deçà et au-delà de la propre
créature
(de la propre logique), mais plutôt il s'identifie avec elle, en allant
de cette façon jusqu'à en souffrir la nécessité
intrinsèque. Celle-là qui voulait se présenter comme
une logique
de l'Être
, et donc de la
liberté
, finit ainsi par se présenter comme un
être de la logique
, et donc de la
nécessité
.
Créer le monde affirme à ce sujet Steiner est
« une action spontanée et libre de l'Entité divine.
Il s'ensuit que l'on ne peut pas la démontrer par la nécessité
qui résulte d'un enchaînement de concepts; pour vouloir y parvenir,
il faut la voir »
Que le cercle logique hégélien, en tant que privé d'un
sujet qui en constitue le centre, ne puisse que tourner anonymement sur lui-même,
c'est ce qui a été aussi révélé par Giovanni
Gentile, l'auteur justement d'une « réforme de la dialectique
hégélienne »
À0 ce sujet, Hegel soutient cependant que le Je pur est « dans
son essentialité abstraite, quelque chose d'ignoré de la conscience
ordinaire, quelque chose qu'elle ne trouve pas en soi. De cela naît
donc l'inconvénient de l'illusion que l'on parle de quelque chose
de connu, à savoir du Je de la conscience empirique de soi, tandis
que, de fait, on parle de quelque chose qui est absolument étranger
à cette conscience »
C'est vrai: le je empirique (l'ego) est
Hegel a raison de redouter
le risque que, en parlant du
Je et non
de l' Idée
, l'on puisse provoquer une involution a caractère psychologique et
naturaliste, mais en même temps il a tort de ne pas craindre l'opposé
et non moins terrible risque: à savoir, celui de provoquer une involution
de caractère déterministe et transcendant. Serait justement
déterministe et transcendante une concession à laquelle fût
reconnue la liberté
de l' idée
et de la
logique,
mais non celle
par l' idée
et par la
logique (qui est la liberté du
Logos ).
Ce n'est pas un hasard si
Rudolf Steiner conclut la
Philosophie de la Liberté
avec ces mots: « Le savoir n'a de valeur que parce qu'il fournit
une contribution au développement
général
de toute
la nature humaine. Ce livre ne conçoit pas, pour cette raison, le
rapport entre la science et la vie dans le sens que l'homme doive se plier
à l'idée et consacrer ses propres forces à son service,
mais dans le sens que l'homme doive se rendre maître du monde des idées
pour l'employer à ses propres fins humaines, lesquelles vont au-delà
de celle purement scientifiques. Nous devons pouvoir faire face à
l'idée de manière vivante; autrement nous en devenons l'esclave »
(21)
.
Cela dit, tentons donc d'esquisser,
malgré la modestie des moyens dont nous disposons, une réflexion
supplémentaire et formelle. C'est notre conviction, en fait que la
méditation, à la lumière des connaissances scientifico-spirituelles,
des premières catégories de la logique de hégélienne
et leurs rapports mutuels, constitue l'un des meilleurs exercices préparant
de la façon la plus
sûre
et saine
à une expérience lucide et vivante de la réalité
des mondes
supérieurs
et des Hiérarchies
spirituelles
.
Quand l'idéalisme
philosophique voudrait nous déterminer à saisir
l'esprit dans la pensée
, la science de l'esprit voudrait à l'inverse nous résoudre
à saisir
l'esprit à travers la pensée
.
Tout comme il est vrai,
par ailleurs, que le
Logos s'est
fait chair
pour que la chair puisse un jour se faire
Logos , aussi
est-il vrai que les
entités divino-spirituelles
se sont faites
catégories
pour que les catégories puissent un jour se faire entités
divino-spirituelles (ou que
la pensée cosmique
s'est faite
humaine
pour que la pensée humaine puisse un jour se faire cosmique).
Commençons donc par
rappeler la manière avec laquelle Steiner caractérise les Hiérarchies:
Rappelons-nous en outre que en s'en tenant à ce que Steiner
affirme « l'activité pensante cosmique »
de la troisième Hiérarchie « se dissimule dans l'activité
pensant humaine » à l'état de
Pour aider notre réflexion,
nous nous servirons de la célèbre distinction « scolastique »
entre les universaux
ante-rem
, in-re
et post-rem
.
Le concept
ante-rem
est le concept
créateur
: c'est-à-dire ce concept qui, en vertu de sa propre force ou volonté,
a le pouvoir de s'incarner, en générant ou en modifiant ainsi
l'existant.
Le concept
Le concept
Comme on voit, c'est uniquement dans ce dernier cas que le concept est présent
dans l'âme humaine (dans le sujet) sous la forme, précisément,
de « concept ».
Dans sa logique, Hegel distingue
en fait la « doctrine de l'être » de la « doctrine
du concept », insérant entre les deux cette « sphère
de la médiation », la « doctrine de l'essence »
(33)
.
« La logique
explique-t-il toujours devrait avant tout se diviser en logique
du concept
en tant
qu' être
, et du concept en tant que
concept ,
c'est-à-dire (...) en logique
objective
et subjective
. Celle de la « médiation » est au contraire
la logique des
déterminations de la réflexion
, à savoir des déterminations de l'être comme passant
dans l'être
à l'intérieur de soi
du concept, alors que le concept, dans cette façon, n'est pas encore
posé en soi
comme tel
, mais est à la fois grevé (affecté, ndt) par l'être
immédiat et par quelque chose qui lui est extrinsèque. Ce quelque
chose est la science de l'essence, qui se tient au milieu entre la science
de l'être et la science du concept. Dans la partition générale
de cette oeuvre logique, cette science fut localisée encore sous la
logique objective
, puisque, quoique l'essence soit déjà l'intérieur,
le caractère de
sujet, cependant,
est expressément à réserver au concept »
(34)
.
En étant conscient de ce qui est dit du concept
Ce dernier est donc manifestation
d'une essence
(d'un noumène
) qui comme dit Steiner » a bien la nature comme
siège, pour y agir sur les âmes », et qui, en se
révélant (en se faisant
phénomène
), se transfère de la nature (du
in-re ) à
l'âme humaine (au
post-rem
): c'est-à-dire,
de la sphère de la seconde à celle de la troisième hiérarchie.
Un pareil passage, rendu
possible par une « métamorphose » du concept
(qui de « l'essence » du phénomène se
fait « concept » de l'homme), est un processus
cognitif
qui imprègne en premier lieu le vouloir et le sentir
dans le
penser
. Le passage de l'
ante-rem
au in-re
est à l'opposé un processus
créatif
qui se révèle, dans la sphère de l'être pur (du
Logos
), en tant que
création des créateurs
(les « êtres déterminés » de Hegel)
et, dans la sphère de la première Hiérarchie, en tant
que création
du créé
: à savoir en tant que création de ces
essences
(de ces « êtres pour soi ») qui, dans sa propre
sphère (celle de la seconde Hiérarchie) et par la grâce
d'une « autocréation » incessante,
prennent
soin et
gardent
le créé.
Le règne de la première
Hiérarchie est donc celui de
universaux ante-rem
(des créateurs du créé), celui de la seconde, le règne
des universaux
in-re (des
gardiens du créé), celui de la troisième Hiérarchie,
le règne (animique et humain) des
universaux post-rem
(des connaisseurs du créé), tandis que le règne de
l'Être pur (du
Logos et
du Je) est celui de l'
Universal des universaux
; ou bien, le règne de cet
Universel absolu
qui, étant en tant que
Puissance
, avant les universaux eux-mêmes, peut,
en se réalisant
, les poser et les générer tous (le pur Être n'est donc
pas un « néant » ou un « vide »,
mais plutôt un
tout et
un plein
: en un mot, un
Plérome
).
La logique hégélienne
se caractérise aussi par le fait que son mouvement ou déroulement
a une allure circulaire et est scandé par un rythme
ternaire
.
Le concept, par exemple, est justement, en vertu d'un
Un tel cercle logique manque cependant de centre, puisqu'il ne contemple
pas comme on l'a vu un
Pour Hegel
Pou conclure, ça vaudra la peine de rappeler que Steiner parle du
Notes:
(1)
R. Steiner:
Les oeuvres scientifiques de Goethe
Melita, Gênes 1988, p.1.
(15)
cfr. R.
Steiner:
Pensée humaine et pensée cosmique
Laterza, Bari 1931.
(16)
G.W.F. Hegel:
Encyclopédie des sciences philosophiques
Laterza, Rome -Bari 1997, p.238.
(21)
R. Steiner:
La Philosophie de la Liberté
, p.230.
(22)
R. Steiner:
Maximes anthroposophiques
Antroposofica, Milan 1969, p.58.
(35)
G.W.F. Hegel;
Encyclopédie des sciences philosophiques
, p.199. Le passage dans son intégralité est le suivant: « L'idée
peut être conçue comme la
raison -
cela est le sens philosophique propre de
raison );
en outre, comme le
sujet-objet
, comme l'unité
de l'idéel et du réel, du fini et de l'infini, de l'âme
et du corps
; comme la
possibilité qui a en soi-même sa réalité
; comme ce dont
la nature peut être conçue seulement comme existante
, etc.; parce que, en elle, toutes les relations de l'intellect sont contenues,
mais dans leur retour infini et leur identité en soi »;
Lucio Russo
7 décembre
2003
Note sur l'auteur: