II. Le monde à l'envers et le seuil
Lucio Russo
Pour satisfaire sa curiosité, l'auteur avoue également avoir
cherché à parcourir de nouveau, non seulement « l'itinéraire
de la figure (et partiellement de ses antécédents, du sens
global de la section) », mais aussi « quelques traces
intellectuelles des écrits hégéliens de jeunesse »
En effet, Hegel présente une semblable « figure »
dans la troisième partie de la section « Conscience »
de la
Le « premier monde suprasensible » est donc celui
de l'esprit comme
De cette façon, toutefois, si le monde sensible
Si le « premier monde suprasensible » est donc le
monde
«b Notre pensée affirme en fait Steiner
a une double tâche à assurer: premièrement, créer
des concepts aux contours nettement définis; deuxièmement,
réunir dans un ensemble unitaire les concepts singuliers créés
de cette façon. Dans le premier cas, se déroule une activité
analytique, dans le second cas une activité synthétique (...)
Le concept est la pensée individuelle comme elle est fixée
par l'intellect. Si je mets en mouvement, selon un flux vivant, une pluralité
de pensées individuelles ainsi faites, en sorte qu'elles s'interpénètrent
et se relient les unes aux autres, il en naît des figurations de pensée
qui ne sont accessibles qu'à la raison, et qui sont impossibles à
atteindre par l'intellect. Pour la raison, les créatures de l'intellect
renoncent à leurs existences séparées et continuent
de vivre seulement comme des parties d'un tout. Nous appellerons idées
ces configurations créées par la raison (...) La raison est
la faculté de tirer au clair l'harmonie, quand celle-ci réside
dans l'objet même. Dans la raison, les concepts se rassemblent d'eux-mêmes
pour former des idées »
La raison n'a donc pas comme soutient Kant une fonction purement
subjective et formelle, mais plutôt celle comme dit Steiner
de
Mais pourquoi ce monde-là
se révèle comme Hegel l'affirme comme l'inverse
du premier?
On ne pourra répondre
à cette question, si l'on n'est pas au clair sur la dynamique de ces
soi-disant « opposés ».
Ce phénomène explique Maria Moneti « présuppose
une situation dans laquelle se manifestent deux opposés, et donc cette
structure duale qui est à la base, non seulement de toute conscience,
mais, pourrions-nous dire, de toute orientation originelle vers le monde
et vers soi-même. Les opposés ont la caractéristique,
justement parce que contraires, d'être mutuellement très éloignés
et très proches: très éloignés, parce que localisés
aux deux extrémités d'un parcours idéal qui, allant
de l'un à l'autre, rencontrerait d'infinis points intermédiaires,
et du reste, ainsi en est-il pour le sens commun. Mais aussi très
proches, par l'implication et l'immédiat rappel mutuel, et pas seulement
pour cela: le thème de la «
Considérons donc, pour illustrer la chose, ce couple classique d'opposés
constitué par
«b Parce que l'homme observe un objet, écrit Steiner
celui-ci lui apparaît comme donné: parce qu'il pense,
l'homme s'apparaît actif à lui-même. Il considère
la chose comme
Dans l'activité cognitive ordinaire, nous avons donc à faire
avec un
Nous voici donc devant un
Une chose est de fait le
Si le vrai Sujet est le sujet de ce penser qui « est « au-delà »
du sujet et objet », « sujet » et « objet »
se révèlent alors autant
Le renversement n'est donc que le résultat de la culbute et de l'inversion
de la perspective dans laquelle on observe le phénomène: le
penser du « premier monde suprasensible » (celui de
l'intellect), observé depuis le monde sensible (du bas), apparaît
un sujet; observé depuis le « second monde suprasensible »
(du haut), apparaît un objet.
Tentons d'une manière
ou d'une autre d'observer le problème d'un autre point de vue.
Dans une conférence
tenue à Oslo le 26 novembre 1921, Steiner définit comme « combinatoire »,
la pensée intellectuelle ordinaire, parce qu'assignée à
entrelacer des relations entre les objets et les phénomènes
qui se présentent séparés et juxtaposés dans
l'espace, tandis qu'il définit comme « morphologique »
la pensée de degré immédiatement supérieur, parce
qu'assignée à vivre « au moyen du temps »
et non plus, comme la première, « au moyen de l'espace ».
« Cette pensée expliqua-t-il est une pensée
qui n'associe plus un concept à un autre concept, mais qui pose en
face de l'âme une sorte d'organisme de concepts »
(9) .
Le premier de ces deux niveaux de pensée peut prendre comme modèle
légitime les mathématiques, tandis que le second, en tant que
pensée »en figures », « intérieurement
mobiles » et capables de « produire une figure à
partir d'une autre », devrait prendre comme modèle de son
mouvement propre celui du processus naturel de la métamorphose.
Au-delà de ces deux
niveaux ou types de pensée, il y en a un autre cependant ajouta
Steiner qui « non seulement vit de formes qui se modifient
progressivement, mais encore est capable de renverser à l'extérieur
la configuration de l'intérieur, en changeant aussi de forme. Cela
n'est seulement possible que si, avec sa propre pensée, on ne séjourne
plus dans le temps: par l'effet de ce renversement, la chose sur laquelle
le penser est tourné, sort du temps et de l'espace, en pénétrant
dans une réalité qui se trouve au-delà de l'espace et
du temps »
(10) .
Nous voici ainsi de nouveau
au « renversement ». Pour Hegel aussi, en effet, l'idée
de la métamorphose peut expliquer le
comment ,
mais non le
qui du devenir:
ce sujet, par exemple qui s'incarne en qualité d'
espèce
, dans le monde animal. Pour cela, Hegel comme rappelle Valério
Verra définit la métamorphose comme « un
souffle fugace de formes » qui « ne parvient pas à
la distinction qualitative, fondamentale, puisque Goethe a compris la distinction
seulement comme expansion et contraction des parties »
(11) .
La façon dont l'espèce (en tant « qu'essence »)
pourrait être comparée, de quelque manière, à
celle d'un sceau qui laisse sa propre empreinte dans la cire. Tout ce qui
est vide dans celle-ci, correspond inversement à tout ce qui est rentrant
ou concave dans celui-là, en fait, saillant ou convexe.
Tout comme les qualités
de l'empreinte se montrent opposées et complémentaires à
celles du sceau, ainsi tout ce qui est donné dans le monde
sensible
se montre opposé et complémentaire à tout ce qui est
donné dans le monde
intelligible
(qui est au-delà du temps et de l'espace).
Ce monde intelligible n'est
cependant que ce monde animico-spirituel dans lequel entre tout être
humain, de façon absolument naturelle, tandis qu'il traverse le seuil
du sommeil ou de la mort.
Pour autant qu'elle soit
concrète et agissante, une telle réalité (celle du « second
monde suprasensible » de Hegel), une fine et attentive observation
de la nature pourrait déjà du reste la lui enseigner.
«b Avec l'animal fait remarquer par exemple Victor Bott
nous sommes en présence d'une nouvelle faculté, l'intériorisation,
que nous ne trouvons pas chez la plante. Chez l'animal, le monde extérieur
devient contenu, ce qui se manifeste dans sa structure; il suffit de comparer
l'organe respiratoire de la plante (la feuille) et de l'animal (l'alvéole
pulmonaire) pour s'en rendre compte. La feuille est entourée d'air
qui se trouve à l'extérieur d'elle, dans les alvéoles
pulmonaires, l'air, qui a été intériorisé, est
entouré par l'organe et en même temps le mouvement apparaît
sous la forme de la respiration »
À une observation
encore plus fine et attentive, le même renversement se révélerait
dans la forme humaine.
«b L'observation écrit en effet Bott révèle
une polarité entre le haut et le bas de l'organisme. Au pôle
supérieur, la forme presque sphérique du crâne s'oppose
à la structure radiaire des membres. Les os du crâne constituent
un récipient solide qui enveloppe les parties molles, dans les membres,
au contraire, ce sont les parties dures qui occupent le centre; dans sa tête,
l'homme est un invertébré, dans les membres, c'est un vertébré.
Le caractère radiaire des membres nous apparaît encore mieux
si nous dénombrons les os: un dans la cuisse, deux dans les jambes,
cinq dans les extrémités. Ces pôles ne sont pas suffisants
pour faire un être humain, il faut encore un milieu, un élément
de lien, sans lequel les pôles ne pourraient exister. Tel est le thorax.
Vu dans l'ensemble, la cage thoracique possède encore le caractère
de sphéricité de la tête, mais chaque côte, prise
isolément, rappelle la structure allongée des membres. En outre,
la cage thoracique enveloppe les parties molles, mais elle-même est
entourée d'une musculature remarquable. Le rachis dans son ensemble
est une structure allongée entourée de muscles comme les membres,
tandis que chacune des vertèbres prise isolément est un petit
crâne qui enveloppe les parties molles du névraxe »
La structure du pôle céphalique est donc le renversement de
celle du pôle métabolique et des membres. Si où l'on
considère ensuite que le premier est la base corporelle de l'activité
pensante, tout comme le second l'est pour l'activité volitive, il
ne sera pas difficile alors de comprendre que sur le plan animique, le penser
est le renversement du vouloir, tout comme le vouloir est le renversement
du penser.
D'une inversion de ce genre,
on peut cependant parler soit en termes d'
extériorisation
, soit d'
intériorisation
. Tout dépend en fait du point de vue d'où on l'observe ou,
pour mieux dire, du sens dans lequel est traversé ce seuil qui sépare
l'essence de l'existence: avec le réveil et avec la naissance, par
exemple, on le traverse dans la direction qui va de l'essence à l'existence;
avec l'endormissement et avec la mort, on le traverse par contre dans la
direction qui va de l'existence à l'essence.
Ainsi donc, dans l'acte créatif, on traverse le seuil dans le sens
qui va de l'idée à la chose, tandis que, dans l'acte cognitif,
on le traverse pour aller de la chose à l'idée. Si le temps
comme soutient Hegel est un « venir en dehors de
soi »
Du point de vue du temps, en outre, l'acte créatif se dirige vers
tout ce qui n'existe pas encore dans le temps et dans l'espace, et donc vers
le
De ce point de vue, donc,
on pourrait aussi parler d'un « temps à l'envers »
(16)
. Maria Moneti soutient de quelque façon que l'imagination d'une « antimatière »,
d'un « antiunivers » ou d'un « monde à
l'envers » dans la structure de la matière n'est que « l'ultime
tentative de l'intellect qui s'applique aux sciences physiques pour se préserver
de sa condamnation à mort, voire de la contradiction. Au contraire,
celle-ci le talonne de près et le contraint à se rendre à
l'évidence: dans la réalité, tout est soi-même
et autre que soi même dans le même moment et sous le même
respect. Le monde à l'envers n'est pas l'univers-ombre situé
hors de l'univers connu, c'est le renversement présent en tout point
de notre univers, la force de la contradiction qui édifie la structure
de toutes les choses »
(17) .
En réalité, l'idée d'une « antimatière »
ou d'un « antiunivers » est le résultat d'une
La réalité de la soi-disant « antimatière »
n'est donc que la réalité de la qualité.
Pour ce qui concerne ensuite la « contradiction »
et la « structure logique de toutes les choses », il
faut rappeler que si le
Toute contradiction, néanmoins, se résout dans l'être
et dans le devenir de ce
L'
énantiodromie
, en tant que renversement de la perspective, est donc le résultat
du mouvement extrasensible ou « suprasensible » du
Je (spirituel).
En tant que
centre, principe ou fondement
vivant de l'organisation humaine entière, le Je
circule
en fait librement, sur le plan corporel, entre le pôle céphalique,
celui thoracique et celui abdominal et des membres, sur le plan animique
(ou de l'âme, ndt), entre le penser, le sentir et le vouloir, et sur
le plan spirituel, entre la veille et le rêve et le sommeil.
Une même réalité,
donc, observée depuis le Je, dans la perspective qui lui a été
offerte par le vouloir (celle de la perception des sens) apparaît comme
réalité
sensible
(comme chose); observée depuis le Je, dans la perspective qui lui
a été offerte par le penser (par l'intellect) apparaît
comme réalité
intelligible
(comme concept
).
Il est vain, donc, d'espérer
un développement sain de l'autoconscience si deux choses au moins
ne se réalisent pas:
1. ) que
le renversement
d'une chose
n'est tel que dans son rapport à la
conscience de la chose
, et non à la
chose en soi
; 2.
) que le changement de la conscience de la chose est dû uniquement
au mouvement
extrasensible du Je
.
Tout dualisme est donc le
fruit d'une aliénation ou comme nous avons dit d'une
projection. Steiner observe en fait: « Une faculté humaine
dont l'homme ne sache rien ne serait pas reconnue par lui comme sienne, mais
attribuée à une entité étrangère à
lui (...) Cela est la vérité destinée à devenir
le principe suprême de la psychologie »
(18) .
La soi-disant « réalité immédiate »
ne se présente seulement comme telle pour la raison qu'elle est appréhendée
par le percevoir, tout comme celle soi-disant « médiate »
se présente seulement comme telle parce qu'elle est appréhendée
par le penser. Il n'y a donc pas, dans le monde comme le dualisme
le prétendrait deux réalité opposées,
mais plutôt il y a, dans l'homme, deux façon opposées
de rencontrer et d'appréhender une seule réalité. Et
comme la réalité est
En définitive, le Je étant le seul à se mouvoir, c'est
seulement le Je à pouvoir s'inverser, c'est justement parce qu'il
se renverse ou se replie sur soi, qu'il parvient à faire face ou à
la conscience de soi, en se transformant ainsi, d'
Nous voulons donc espérer, en concluant, que tout ce qui est dit
suffira à mettre au jour toute la différence qu'il y a entre
la
«b Tant qu'elle s'opposera affirme ce dernier à
la reconnaissance de la vérité sur l'être humain, à
savoir au fait qu'il consiste en corps physique, corps éthérique,
corps astral et Je, la philosophie officielle ne pourra arriver à
aucun concept valable de connaissance. La connaissance est en fait liée
à l'entité humaine dans son ensemble, et la question gnoséologique
ne suscitera toujours comme réponses que des phrases vides, familières
à notre philosophie actuelle, si l'on ne tient pas compte de l'entité
humain réelle, de la nature humaine formée de quatre parties
constitutives »
Notes:
(1)
M. Moneti:
Hegel et le monde à l'envers
La Nuova Italia, Scandicci (Florence) 1986, p.3.
(2)
ibid
, p.4.
(17)
M. Moneti:
op.cit. ,
p.97.
(18)
R. Steiner:
Lignes fondamentales d'une gnoséologie de la conception goethéenne
du monde
dans Essais
philosophiques
pp.103-104.
Lucio Russo
2 décembre
2003