L' esse et le cogito

Lucio Russo

Ayant lu le dernier livre de Jean-Paul II, Mémoire et identité , nous voudrions essayer (tout bien considéré) d'en reprendre et d'en discuter au moins deux points: celui relatif au mal et celui relatif à la liberté.

« Au cours des années — affirme le Pontife — la conviction s'est formée en moi que les idéologies du mal sont profondément enracinées dans l'histoire de la pensée philosophique européenne (...) Il faut remonter à la période antérieure à l'illuminisme, en particulier, à la révolution opérée dans la pensée philosophique de Descartes. Le cogito, ergo sum — je pense, donc je suis — amena avec lui un renversement de la manière de faire de la philosophie. Dans la période précartésienne, la philosophie, et donc le cogito , ou plutôt le je connais , était subordonné à l' esse , qui était considérée comme quelque chose de primordial. À l'inverse, pour Descartes, l' esse apparut secondaire, tandis que le cogito fut jugé par lui comme primordial. De cette manière, non seulement un changement de direction s'opérait dans le philosopher — mais on abandonnait résolument ce qui dans la philosophie avait existé jusque là, en particulier la philosophie de Thomas d'Aquin: la philosophie de l' esse . Avant cela, tout était interprété dans l'optique de l' esse et de tout, l'on recherchait une explication selon cette optique. Dieu, en tant qu'Être pleinement autosuffisant ( Ens subsistens ) était estimé comme l'indispensable soutien pour tout ens non subsistens, ens participatum , à savoir pour tous les êtres créés, et donc aussi pour l'être humain. L' ens cogitans était devenue primordiale. Après Descartes, la philosophie devient une science de la pensée pure: tout ce qui est esse — aussi bien le monde créé que le Créateur — demeure dans le champ du cogito , comme contenu de la conscience humaine. La philosophie s'occupe des êtres en tant que contenus de la conscience, et non en tant qu'existants en dehors d'elle » (1) .

Selon le Pape, les « idéologies du mal » (le communisme et le nazisme, mais aussi celle de la « nouvelle idéologie » scientiste et utilitariste, qui prévoit « l'extermination légale des êtres humains conçus et non encore nés » (2), seraient donc « profondément enracinées » dans la modernité: ou bien dans l'ego, dans l'autoconscience ou dans celle que la science de l'esprit appelle âme consciente.

En effet, avant (c'est-à-dire, durant la phase évolutive de l'âme rationnelle ou affective) « tout était interprété dans l'optique de l' esse  »: mais pour quelle raison tout était-il interprété ainsi? Parce que l'homme était encore en Dieu ou dans l'Être. En vertu de l'incarnation du Christ une telle situation s'est pourtant inversée: avec le « Mystère du Golgotha », en effet, ce n'est plus l'être humain qui est dans Dieu, mais c'est Dieu qui est dans l'être humain (3) .

Ce Dieu qui est dans l'être humain, c'est le Dieu qui vit secrètement dans le Je, et donc dans le penser, dans le sentir et dans le vouloir.

Mais l'homme moderne, a-t-il conscience du penser dans lequel vit l'Être? Non, parce que de la réalité du penser, il n'a qu'une conscience réfléchie (par l'organe cérébral). À cause d'une telle médiation (donc physique), l'être humain commence donc à connaître l'Être comme un non-être (« La lumière resplendit dans les ténèbres; mais les ténèbres ne l'ont point accueillie » — Jean 1 , 5).

C'est donc vrai que les racines des « idéologies du mal » se trouvent dans la modernité, mais elles s'y trouvent d'autant plus que l'homme, avant de pouvoir accéder (grâce à la pensée vivante) à la liberté « positive », ou encore la liberté de l'être (du Fils), doit nécessairement recourir (à cause de la pensée réfléchie) à la liberté « négative », ou encore la liberté de l'être (du Père) (4) .

Il ne s'agit pas, par conséquent, de retourner — comme le voudrait le Pontife — du cogito à l' esse , ni de rester fixés — comme le voudraient les représentants de la soi-disant « culture laïque » — au non-être du cogito (à l'esprit profane), mais plutôt d'avancer du non- esse à l' esse du cogito (à l'Esprit Saint), en ouvrant de cette façon la voie à l' esse du sentir et à l' esse du vouloir, ou en un mot, à l' esse du Je habité par le Christ.

Ce qui veut dire qu'il ne s'agit pas de régresser au thomisme, à savoir à la philosophie médiévale de l'être (fleur à la boutonnière de l'âme rationnelle ou affective), ni d'en rester fixés à Descartes, à Kant, ou, plus généralement, au non-être (à l'abstraction) de la philosophie moderne (transformé illusoirement pour l'être — probablement de la matière — ou bien subrogé par l'existence), mais plutôt de progresser de manière cognitive de la libre science de la nature (caractérisant la première phase de développement de l'âme de conscience) à une libre science de l'esprit (caractérisant la seconde phase de développement de l'âme de conscience).

Après Descartes — dit Jean-Paul II — « la philosophie s'occupe des êtres en tant que contenus de la conscience et non en tant qu'existants en dehors d'elle ». Mais Eduard von Hartmann, n'a-t-il pas écrit une Philosophie de l'inconscient (1869), et Freud et Jung, n'ont-il pas tenté de transférer le problème de l'inconscient du vieux plan de la philosophie, à celui de la science? Et que dire si c'était justement ce dernier type de recherche qui, une fois outrepassées les limites (naturalistes et psychologistes) dans lesquelles la psychanalyse et la psychologie analytique l'ont restreinte (la recherche, ndt), à pouvoir reconduire l'homme à l'Être ou a Dieu: à ce Dieu que l'homme moderne a seulement « refoulé », et qui — malgré Nietzsche — n'est donc jamais « mort »?

Mais nous nous sommes déjà préoccupés de cela ailleurs (5) , et nous n'allons donc pas nous répéter ici.

Le Pontife dit encore: « Si, après la chute des systèmes totalitaires, les sociétés se sont senties libres, presque simultanément a surgi un problème de fond: celui de l'usage de la liberté. C'est un problème qui n'a pas seulement des dimensions individuelles, mais aussi collectives. C'est pourquoi il attend une solution de quelque manière systématique. Si moi, je suis libre, cela veut dire que je peux faire un bon usage ou un mauvais usage de ma liberté » (6) .

Comme Saint Thomas, il distingue donc le « bien juste ( bonum honestum ) » du « bien utile ( bonum utile ) » et celui-ci du « bien plaisant » ( bonum delectabile ) » (7) et rappelle ensuite, avec Aristote, que la « liberté est une propriété de la volonté qui se réalise au moyen de la vérité » (8) en affirmant enfin que « La liberté est pour l'amour » (9) .

Donc, comme la liberté est le présupposé de l'amour, ainsi la vérité est le présupposé de la liberté. (Vous connaîtrez la vérité et la vérité vous rendra libres » — Jean 8 , 32).

Il ne peut donc pas y avoir de liberté sans vérité. « La liberté — confirme justement le Pape — est elle-même dans la mesure où elle réalise la vérité sur le bien. C'est seulement alors qu'elle est un bien. Si la liberté cesse d'être reliée à la vérité, et commence à se rendre indépendante en soi, elle pose les prémisses de conséquences morales néfastes, dont les dimensions sont parfois incalculables » (10) .

Eh bien!, Si le chemin qui mène à l'amour partait de la liberté, il serait compréhensible de pouvoir faire de celle-ci — comme le dit le Pape Jean-Paul II — « un bon ou un mauvais usage »; toutefois un tel chemin ne part pas de la liberté, mais de la vérité. Et comment imaginer alors que celui qui s'est rendu libre par la vérité, puisse faire une « mauvais usage » de la liberté?

En réalité, tout comme le bien (l'amour) descend de la liberté et la liberté de la vérité, ainsi le mal (la haine) descend de la nécessité et la nécessité du mensonge.

Le « problème de fond » n'est pas, par conséquent, celui (éthique) « de l'usage de la liberté » (de l'usage du vouloir), mais bien plus celui (noétique) de la connaissance de la vérité; et puisque la vérité est le Christ (« Moi, je suis la voie, la vérité et la vie » — Jean 14 , 6), le « problème de fond » est alors celui de la conscience ou de la connaissance du Christ: c'est-à-dire du seul Être en mesure de permettre à l'homme moderne de dépasser l'égoïsme, tout en ne mortifiant pas ou en n'étouffant pas la conscience du Je, mais plutôt en la développant et en la menant à maturation.

Qui connaît et reconnaît réellement le Christ est en effet libre, et, en tant que libre, il aime (il fait le bien), tandis que celui qui connaît ou reconnaît abstraitement le Christ, ou le méconnaît, n'est pas libre et, en tant que non-libre, il n'aime pas (il fait le mal).

Connaître le Christ signifie pourtant connaître l'homme ( L'Ecce homo ), tout comme connaître l'homme veut dire connaître le Christ.

« On dit — rappelle le Pontife — que le Concile (Vatican II, nda) aurait amené avec lui ce que Karl Rahner a appelé le « tournant anthropologique ». L'intuition est valable, mais on ne doit pas faire oublier en tout cas qu'un tel tournant a un caractère profondément christologique » (11) .

Et comment pourrait-il en être autrement, si le Christ — comme il le souligne lui-même — est le « dernier Adam », et si « ce denier Adam est le Rédempteur de l'homme, le Rédempteur du premier Adam, à savoir l'homme historique, grevé par l'hérédité de la chute originelle »? (12) .

Qui veut connaître l'homme doit donc connaître le Christ, et vice versa.

É9tant donné qu'il y a une grande différence entre les connaissances individuellement acquises (qui ont été appropriées par expérience intime et par conviction) et celles simplement apprises par une autorité extérieure, il faut se demander: tout homme (tout « premier Adam ») peut-il développer librement une connaissance et une conscience du Christ (du « dernier Adam ») ou doit-il au contraire s'en remettre à celle enseignée par l'Église, sur la base d'une « révélation »?

Le Pape, sur ceci, n'a évidemment pas de doute: Christ — déclare-t-il en effet — « s'il est vraiment accepté, porte avec soi l'Église, qui est son corps mystique. Il n'y a pas de Christ sans incarnation, il n'y a pas de Christ sans l'Église » (13) .

Le problème de la liberté finit ainsi par se rattacher à celui des racines des « idéologies du mal ».

Comme l'homme, en effet, était auparavant dans l'Église et ensuite, avec la modernité, il s'en est séparé, ainsi serait-il désormais temps que l'Église fût dans l'homme et non l'homme dans l'Église (le Christ dit justement à la Samaritaine: « Mais le temps vient, et c'est même celui-ci, où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité. Parce que le Père veut ses adorateurs ainsi. Dieu est esprit, et ceux qui l'adorent, doivent l'adorer en esprit et en vérité » — Jean 4 , 21-225).

Mais que doit-on comprendre par « Église dans l'homme »? Rien d'autre que le Je social, le nous dans le Je ou, en termes anthroposophiques, le Soi spirituel: ou bien le fondement de cette ecclesia ou communauté des esprits libres dans laquelle puissent finalement s'incarner ces idéaux (rappelés par Jean-Paul II) de « l'égalité », de la « liberté » et de la « fraternité » (14) .

Deux mots encore.

« Le mal — dit le Pontife — est toujours une absence d'un bien quelconque qui devrait être présent dans un être donné, c'est une privation. Mais ce n'est jamais une absence totale de bien. La manière dont le mal croît et se développe sur le terrain sain du bien constitue un mystère » (15) .

Le concept thomiste de « privation » ( privato boni ) n'explique donc pas « la manière dont le mal croît et se développe sur le terrain sain du bien ».

Si l'on ne veut pas que la chose demeure un « mystère », il faut alors remplacer le concept de « privation » par celui de « déplacement ». On a un « déplacement », par exemple, quand le bien sensible (le bonum utile ) est (inconsciemment) recherché (en le sublimant) sur le plan suprasensible (du bonum honestum ) ou quand, — ce qui arrive presque toujours — le bien suprasensible (le bonum honestum ) est (inconsciemment) recherché (en le dégradant) sur le plan sensible (du bonum utile ).

Il est clair, en outre, que celui qui jouit du bien « juste » (de l'esprit) jouit aussi du bien « plaisant » (de l'âme) et du bien « utile » (du corps), tandis que celui qui a le troisième et/ou le second, il n'est pas dit qu'il jouisse du premier et que le bien « plaisant » (se tenant au centre), peut dériver aussi bien du haut (de l'esprit) que du bas (du corps). Le mal, donc, est une contre-image du bien.

« Au XXème siècle — affirme le Pape — beaucoup a été fait afin que le monde cessât de croire et repoussât le Christ (...) Il s'agit d'une dévastation des consciences (...) Les programmes politiques, orientés avant tout sur le développement économique, ne suffiront pas à eux-seuls pour guérir de telles plaies. Ils peuvent même les approfondir. Ici s'ouvre pour l'Église un énorme champ d'ouvrage. La moisson évangélique, telle qu'elle se présente dans le monde contemporain, est vraiment grande » (16) .

Les représentants de la soi-disant culture laïque et agnostique qui, ayant cessé de croire, ont repoussé le Christ et n'ayant pas encore commencé à le connaître, ne l'ont donc pas retrouvé, sont donc prévenus. S'ils persévèrent, avec leur pensée « faible » ou « faillible », à ne pas vouloir passer de l'actuelle non- esse de leur « rationalité » abstraite, à l' esse d'une spiritualité nouvelle, vivante et libre, (17) , ou bien ils continueront à s'illusionner sur le fait que le programme technico-scientifique amène avec lui celui animico-spirituel, mais tôt ou tard, ils seront rattrapés par la pensée « forte » de quelque forme vétuste de spiritualité (occidentale ou orientale) sur les autels de laquelle ils devront avant tout immoler leur individualité et leur liberté (18) .

Lucio Russo, 20 mars 2005

http://www.ospi.it Section: Culture politique et Économie

Notes:

(1) Jean-Paul II: Mémoire et identité — Rizzoli, Milan 2005, pp.18-19.

(2) Ibid. , p.22.

(3) Le « Je suis » — écrit Schelling — « est seulement l'expression du retour à soi, et donc ce retour à soi qui s'exprime dans le « Je suis » présuppose un état dans lequel le Je était en dehors et loin de soi. Étant donné que ne peut revenir en soi que ce qui était en dehors de soi avant » (F.W.J. Schelling: Leçons munichoise sur l'histoire de la philosophie moderne — Laterza, Rome-Bari 1996, p.75).

(4) Au sujet du rapport entre la liberté et le mal, Steiner dit: « Que les dieux aient créé la liberté sans créer aussi la possibilité du mal et de la souffrance, voilà est tout aussi insensé qu'un triangle qui n'a pas trois angles (...) Les dieux n'évitèrent pas le mal, parce que seul celui-ci peut offrir à l'humanité la possibilité de la liberté (...) Par amour de la liberté, les dieux durent permettre que dans le monde entrât le mal, et en face, ils durent retenir en soi le pouvoir de ramener le mal au bien » (R. Steiner: L'évolution une seconde vérité — Antroposofica, Milan 2004, p.48).

(5) Cfr. Freud, Jung, Steiner , 15 novembre 2003 et En mémoire de la psychologie de l'inconscient , 1er février 2005 [traduits en français et publiés sur http://users.belgacom.net/idcch/, rubriques « livres gratruits & « article », ndt].

(6) Jean-Paul II: op.cit. p.47.

(7) Ibid. , p.49.

(8) Ibid. , p.53.

(9) Ibid. , p.54.

(10) Ibid. , p.57.

(11) Ibid. , p.139.

(12) Ibid. , p.139.

(13) Ibid. , p.139.

(14) Ibid. , p.143.

(15) Ibid. , p.14.

(16) Ibid. , p.147.

(17) On pourrait peut-être dire des actuels « maîtres penseurs », ce que Goethe disait des poètes de son temps: « La génération présente s'épouvante devant tout effort sincère: et elle se complaît seulement de la faiblesse... » (G.P. Eckermann: Entretiens avec Goethe — Laterza, Bari, 1912, Vol.I, p.266).

(18) Dans La Stampa du 26 février 2005, est paru un article, intitulé emblématiquement: La foi n'est pas le remède au Je , dans lequel Enzo Bianchi, prieur de la Communauté de Bose, blâme l'égocentrisme; le narcissisme et « l'individualisme religieux » du monde contemporain, en tissant justement le énième éloge sentimental et nostalgique du communautarisme ou du collectivisme.


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