La double pénétration de G. W. F. Hegel à l'Ouest L'intuition du devenir chez Hegel à la base de la politique occidentale et de l'éducation ésotérique "Le Vrai c'est le Tout" - G. W. F. Hegel (1770-1831) I. L'unique difficulté pour comprendre ce concept hégélien du devenir, c'est l'habitude et la prédilection de beaucoup de gens à ne vouloir former, et à ne s'en tenir, qu'au concept "positif" du devenir, qui consiste seulement à prendre en compte - d'une manière unilatérale - le seul "moment" de sa naissance. Cette habitude du penser perd de vue le "moment" de la disparition, sans lequel cependant, aucun vrai devenir n'est possible. Par exemple, que comprend-on communément sous la notion de "devenir" dans l'économie? La croissance et seulement la croissance: la création de valeur continuellement croissante, en évitant le plus possible toute dévalorisation - selon le crédo des entrepreneurs et des actionnaires. La réalité corrige cependant toute aspiration vers un "devenir" unipolaire des hommes. Dans le champ économique, elle intervient en corrigeant sous la forme de l'inflation, du chômage et de l'appauvrissement des masses; apparemment dans un endroit totalement différent, donc, du lieu où une élite globalisante veut ne veiller qu'à la "croissance positive". Pour un point de vue hégélien, la croissance unilatérale et la récession économique, etc. sont des phénomènes qui vont de pair. II. Mais à présent, Hegel n'a pas seulement continué de vivre dans l'Occident anglo-américain comme "conseiller" malgré lui d'une politique de puissance; à l'apogée de l'empire britannique, sa conception du devenir est devenue un jour en Angleterre - d'une manière extrêmement significative et en dehors de toute intention émanant de groupements d'intérêts égoïstes - le fondement d'une école de formation ésotérique, dont l'importance relève vraiment de l'humain en général ( allgemein-menschlich , au sens donné à ce terme par Rudolf Steiner lui-même, souligné par le traducteur N.D.T.). Il s'agit du petit traité Light on the path (lumière sur le chemin) , qui a paru pour la première fois en 1885 et qui fut traduit en allemand d'une manière sublime par le baron Oskar von Hoffmann, traduction sur laquelle nous reviendrons en détail lors d'un prochain numéro de ce journal. L'auteur, l'anglaise Mabel Collins (1851-1927), a été connue comme femme de lettres et a collaboré, quelque fois très étroitement, avec H. P. Blavatsky. Elle a produit plusieurs ouvrages traitant de spiritualité et parmi eux aussi le remarquable roman Flita . Light on the path peut révéler à tout aspirant à la vie spirituelle, que le devenir psycho-spirituel de l'ésotérisme (authentique, au sens de recherches dans le monde spirituel, N.D.T.) doit également se fonder sur le discernement hégélien de la nature contradictoire inhérente à tout devenir, si on veut éviter certains points de vue exclusifs, hostiles à une progression dans les mondes supérieurs. Les exercices de Light on the path sont structurés d'une manière telle que tout devenir unilatéral momentané doit être simplement et systématiquement entravé ou sans cesse surmonté: à chaque exercice vient s'opposer une sorte de contre-exercice. "Étouffe l'ambition en toi", telle est la première directive. Le contre exercice a la teneur suivante: "Agis comme ceux qui sont ambitieux". Qui voudrait exécuter uniquement le premier exercice, pourrait provoquer une paralysie critique de son énergie; qui voudrait seulement suivre le second pourrait intensifier encore d'une manière dangereuse l'ambition personnelle qui existe pratiquement déjà dans toute nature humaine. Ni le premier exercice, ni le second, considérés individuellement, ne sont l'essentiel. Ce qui est essentiel, c'est ce que Les autres exercices sont construits selon la même structure basée sur la contradiction. "Étouffe le sens de ton existence isolée", dit une autre directive; "Limite-toi pourtant isolément à toi-même", lui répond l'exercice polaire. "Cherche la voie de ton immersion intérieure", recommande un autre exercice principal; "cherche la voie en sortant résolument de toi-même", invoque au contraire la directive suivante. Et pour ne donner qu'un dernier exemple: "N'aspire qu'à ce qui est en toi." et "N'aspire qu'à ce qui se trouve au-delà de toi-même." Dans ce petit traité, le principe de création, à savoir la contradiction menant à un vrai devenir, est rendu fécond dans un registre tout autre que celui de la politique américaine. Ici aussi, cela ne se produit pas sous un forme philosophique, mais dans le domaine du comportement pratique, à l'occasion de quoi le lieu de ces agissements n'est plus la scène du théâtre mondial, mais celle de l'âme, de l'individualité humaine. Tout conflit guerrier, de l'existence et de la persistance duquel toute politique dans un sens certain dépend, subsiste et se nourrit, est réglé dans l'âme humaine individuelle même. Celui qui s'avance courageusement sur ce terrain de conflit, remarquera bientôt que tous les conflits extérieurs, conflits ou guerres, ne sont en vérité rien d'autre que des conflits non vidés dans le champ de l'âme, et qui ont été rejetés à l'extérieur. Toute mise à mort guerrière extérieure se révèle comme une caricature de la mise à mort qui est à pratiquer, à juste titre, dans l'intériorité de l'âme humaine. Car ici, sur ce champ de bataille intérieur de l'âme, le Je humain doit en effet apprendre à affronter la mort avec intrépidité. Mettre à mort, cela veut dire retirer la vie. Des impulsions psychiques peuvent se maintenir en vie; elles deviennent, quand elles y persistent, des propriétés intrinsèques de l'âme. Cette mise à mort, sur le théâtre intérieur de l'âme, est tout à fait à prendre au pied de la lettre: il s'agit d'y supprimer l'enracinement dans le corps de vie de certaines qualités de l'âme, comme l'ambition, la vanité, "l'avidité de croissance", le "sens de l'existence isolées", etc., qui se sont ancrées à la longue dans ce corps de vie en y devenant des habitudes . Au plus vrai sens du terme, on doit retirer la vie à ces propriétés de l'âme, parce qu'elles s'y nourrissent à la manière de parasites. Dans la mesure où un être humain entre résolument dans ce terrain intérieur des conflits et, au sens désigné, se réalise en s'exerçant de manière consciemment "contradictoire", il n'accélère pas seulement sa propre évolution psycho-spirituelle de façon harmonieuse, mais il fournit aussi sa contribution à une paix durable dans le monde extérieur. Pour une paix qu'on ne peut provoquer, ni amener par des négociations de paix, ni détruire par des actes de guerre. III. Tandis que derrière ces tendances fondamentales caractéristiques de la politique occidentale ne règnent en fin de compte aucune finalité humaine, ni motif, mais bien certaines ambitions personnelles - certes conçues sur un grand style elles restent néanmoins personnelles - d'un petit nombre d'hommes très influents, on accorde inversement la plus grande importance à la connaissance sans réserve et à l'élimination des motifs d'ambition personnelle dans le cheminement occulte du Light on the path. C'est ce que révèle les dix-sept "leçons" et l'annotation afférente. La dix-septième: "Cherche le chemin", lit-on d'une manière lapidaire, après la seizième "Apprendre", peut sembler peut-être très paradoxale à maint méditant. À cette leçon concise succède le commentaire suivant: ces trois mots semblent peut-être trop insignifiants, pour rester tels quels. Il se peut que le disciple songe: Alors que je m'efforçais surtout à entrer profondément dans ces idées, n'étais-je pas déjà en train de chercher ce chemin? Pourtant ne te dépêche pas. Attarde-toi et examine avec soin. Est-ce bien le chemin auquel tu aspires, ou bien l'image incertaine des hauteurs sublimes - que tu es en train d'escalader toi-même, - ne vient-elle pas s'interposer devant tes pensées, cette image floue du grand avenir que tu veux conquérir? Prends garde! Le chemin doit être recherché pour l'amour de ce chemin lui-même , et non en ayant égard à tes pas qui doivent t'y engager." (italiques de T.M.) De telle sorte que la notion supra personnelle du devenir chez Hegel fut aussi mise au service d'un cheminement occulte en Occident, qui ne peut, ni promouvoir l'égoïsme de l'individu, ni celui des groupes. IV. En Europe centrale , Hegel n'a eu au fond qu'un seul et unique grand continuateur: Rudolf Steiner. Celui-ci a un jour désigné Hegel comme le plus grand philosophe de l'histoire universelle. (10) Le buste de Hegel, qui lui avait été offert à Weimar, l'a suivi lors de ses déménagements ultérieurs à Berlin puis Dornach. Cette philosophie de Hegel, fort estimée de lui, Steiner la situait quant à elle dans un autre courant du devenir en montrant qu'avec Hegel, l'élément de la pensée abstraite édifiant un système philosophique a atteint sa culmination et son achèvement et qu'au plan de l'histoire universelle, on devait désormais passer d'un élément abstrait de la pensée à l'expérience spirituelle concrète du suprasensible. "Je crois ne pas avoir à me distinguer absolument en rien de Hegel, mais uniquement devoir retirer quelques conséquences de son oeuvre", écrit Rudolf Steiner à Edouard von Hartmann le 1er novembre 1894. (11) L'une de ces conséquences, c'est qu'il n'a pas édifié sa philosophie sur le concept , comme Hegel l'avait encore fait, mais sur l' activité réelle du penser , un penser qui doit d'abord produire tous les concepts (12) ; une seconde conséquence, Steiner la retire avec la revendication que la philosophie de Hegel devrait parcourir comme un ferment l'ensemble de la science spirituelle qu'il a fondée. C'est ce sur quoi il a insisté un jour d'une manière particulièrement pressante comme suit: "Une certaine force repose dans cet hégélianisme, pas vraiment une force physique, mais une autre force, une vigueur spirituelle qui est présente dans cet hégélianisme, et il y a en lui quelque chose qui doit être adopté par toute conception spirituelle du monde. Car toute science spirituelle deviendrait rachitique si elle ne pouvait pas être pénétrée par un système osseux d'idées, qui a été conquis de haute lutte par Hegel sur Ahriman, sur cet Ahriman osseux. (...) On a besoin de cette froide circonspection, si on ne veut pas croupir dans une mystique chaleureuse et nébuleuse dans nos efforts spirituels." (13) Cette exigence est aussi une conséquence de la pensée d'Hegel: ce qui, en tant qu'aptitude au penser pur, objectif, a été conquis de haute lutte un jour dans l'histoire de l'humanité, ne doit plus jamais se perdre: cela doit rester présent dans toute l'évolution ultérieur comme un "facteur décisif dont il faut prendre le plus grand soin (aussi à mettre de côté pour s'en resservir régulièrement , N.D.T.". (14) La troisième conséquence, retirée de l'oeuvre de Hegel, c'est que Steiner a rendu féconde, au sein même d'une formation à l'ésotérisme, la pénétration de Hegel sur la dialectique de tout devenir. Dans les premières années du 19ème siècle, il prit pour cela comme point de départ central de ses instructions spécialement ésotériques, le petit ouvrage de Mabel Collins, ouvrant le champ à l'occultisme pratique. Se rattachant au dernier exercice de l'ouvrage de Collins, mentionné plus haut ("N'aspire qu'à ce qui repose au-delà de toi-même, etc."), Steiner expose ce qui suit le 15 février 1904: "Vous vous demanderez peut-être: ai-je donc besoin de toutes ces doubles phrases et dans quel but? - Bien sûr, que nous avons besoin de ces phrases disposées par paires (...) Nous devons les pratiquer, afin de ne pas appréhender une vérité de manière exclusive, mais de considérer le monde selon les points de vue les plus divers (...) La vie, c'est un toujours un échange (dynamique et réciproque, N.D.T.) entre le bien et le mal, entre la beauté et la laideur et ainsi de suite. Ce sont des choses qui se contredisent sans cesse. Nous n'apprendrons à connaître la vie de l'esprit que si nous ne restons pas enlisés dans les détails. Nous ne faisons pas que nous heurter simplement aux contradiction, mais nous comprenons que les contradictions représentent la vie. - De cette façon, nous exerçons un contrôle de nos idées au point d'être constamment au clair: lorsque nous avons conçu une idée, nous devons aussitôt rechercher celle qui lui correspond, celle qui entre avec elle dans le même rapport que la faim vis-à-vis de la satiété. De ce fait le côté exclusif d'une idée s'en trouve toujours complété, tout comme la lumière et l'obscurité, le positif et le négatif se complètent réciproquement. Celui qui tient compte de cela pourra progressivement vivre dans une spiritualité vivante. Il vivra au sein d'une vie de l'esprit, qui est plus élevée que la vie sensible." (15) C'est de l'hégélianisme qui continue d'évoluer sur le terrain d'une réelle éducation spirituelle. Qu'on en soit arrivé, sur ce terrain de l'occultisme pratique, à une coopération entre Steiner et Collins, c'est là une merveilleuse compensation au mauvais usage de l'apport hégélien pratiqué dans les milieux occultes politiques de l'Occident. Ce mésusage n'est rien d'autre qu'une caricature de la vraie voie, que Collins et Steiner ont frayé au plus grand philosophe de l'histoire universelle, dans le domaine d'un occultisme pratique, également présent en Occident. Thomas Meyer Der Europäer, Jg. 4 / Nr. 11 / Octobre 2000 (1) (6) Que l'on étudie sous ce point de vue les négociations entre Israël et la Palestine, la Chine et Taiwan, la Serbie, la Bosnie et le Kosovo etc., toutes menées sous l'instigation des USA. - Ou alors qu'on réponde aux questions suivantes: pourquoi, si une guerre fut entreprise sous la pression américaine contre "l'Hitler" Milosevic, le tyran serbe est toujours au pouvoir et pour quelles raisons les milieux diplomatiques américains s'évertuent-ils à lui ménager une porte de sortie de la scène publique sans qu'il perde la face (selon le New York Times du 19.6.2000) (La situation vient tout juste d'évoluer, si Milosevic n'est apparemment plus au pouvoir, certes, il réside sependant encore dans ses appartements de Belgrade, et il ne semble pas effectivement qu'on envisage, dans l'immédiat sinon un jour, de le remettre au Tribunal International de La Haye... N.D.T.) On peut de toute façon se poser aussi ces questions dans le cas de Saddam Hussein. (10) Dans Philosophie et Anthroposophie , GA 35 . (13) "L'éternel dans la logique hégélienne et sa contre image dans le marxisme", conférence du 27 août 1920, à l'occasion du 150 ème anniversaire de la naissance de Hegel, dans GA 199 . (14) "Augehoben" ("mis de côté entre de bonnes mains pour s'en servir régulièrement", N.D.T.) dans le double sens hégélien: achevé au plan de l'actualité, mais en même temps un "ferment", persistant par le renouvellement qu'il apporte, et veillant donc à la continuité de l'évolution. (15) GA266/1 , P. 49 et suiv. - D'autres commentaires de Rudolf Steiner sur Light on the path se trouvent dans les Instructions pour une formation ésotérique , GA 268G ; en particulier le chapitre "Exégèse de la lumière sur le chemin"