Au sujet de la référence d’avenir de la pédagogie Waldorf

L’impulsion du Christ de Hegel

Olaf Oltmann

Voici aujourd’hui cent ans, Rudolf Steiner caractérisait Georg Friedrich Hegel, lequel avait été cent ans auparavant directeur du Lycée Royal de Nuremberg, comme l’un des plus grands esprits allemands. Le pédagogue Olaf Oltmann projette ici trois éclairages vifs sur ce qui allait être l’avenir du directeur d’école Hegel (ses concepts d’évolution, de perception et sa christologie) et sur leur importance pour une pédagogie Waldorf actuelle.

En 1908, Rudolf Steiner débutait une conférence publique à Nuremberg en renvoyant à Hegel comme l’un des plus grands esprits allemands, dont l’oeuvre n’était encore que peu comprise, « mais qui sera très importante pour l’avenir de la vie spirituelle humaine, lorsqu’elle sera comprise un jour. Il est à vrai dire difficile à comprendre, et c’est pourquoi il se peut qu’il faille du temps encore avant que les hommes le comprennent à nouveau. » (1)

Évolution : un phénomène qui fait son apparition

Comment Hegel pense-t-il « l’évolution » ? C’est là un concept fondamental, non seulement pour le scientifique des sciences naturelles, mais précisément aussi pour le pédagogue : le développement de l’enfant et de l’adolescent ne devrait pas être pensé comme une somme de changements, ni la formation progressive de l’élève comme un déploiement de facultés, ni le passage de l’enfance à l’adolescence comme une simple transformation. Le concept d’évolution vivait déjà chez Schelling, Goethe et Herder. (2) Chez Hegel, il est exprimé d’une manière purement conceptuelle : « Le principe d’évolution renferme, […] une détermination intérieure, une qualité impliquée existante en soi, qui se présente à l’existence. » (3)

L’évolution est primitivement l’interaction d’une détermination intérieure avec sa manifestation extérieure, une qualité préexistante en soi — à savoir idéelle — et son existence dans le monde de la perception, une essence et son apparition dans un milieu ; tout comme une interaction de l’individualité spirituelle d’un homme avec sa manifestation qui ne cesse de s’affirmer dans la totalité de son existence corporelle. C’est une transformation dans laquelle l’individualité se fait sans cesse prévaloir. Ce n’est que de cette façon que l’on décrit l’enfance et l’adolescence en tant qu’évolution.

Je fais l’expérience de cette évolution lorsque je vois la manière dont les mouvements de l’enfant s’individualisent de plus en plus en gestes et attitudes individuelles, la manière dont la phonétique du langage prend une tonalité individuelle, tandis que le visage est l’objet d’un remodelé de plus en plus individuel.

Mais dans la nature aussi, par exemple dans le monde végétal, l’évolution n’est pas seulement un changement, un déploiement, une transformation, mais la révélation d’ensemble d’un plan de construction, d’une loi, d’un type de plante et de sa manifestation substantielle dans le monde phénoménal. Ainsi Goethe affirme-t-il :  « Il y a quelque chose de connu et de conforme à une loi dans un objet, qui correspond dans le sujet à quelque chose d’inconnu et de conforme à une loi. Une loi est requise pour la manifestation du beau, qui apparaît dans le phénomène. L’exemple de la rose : dans les fleurs surgit la loi végétale dans son apparition la plus haute, et la rose ne serait à nouveau que le sommet de cette apparition. Les péricarpes peuvent encore être beaux. Le fruit (c’est de la graine qu’il s’agit ici, nda] ne peut jamais être beau ; puisque alors la loi végétale se retire en elle-même (dans sa simple loi). » (4)

Goethe décrit tout à fait dans le sens de la citation de Hegel le jeu interactif de la « loi végétale » — souvent aussi appelée par lui « type ou plante originelle » — et de son « apparition ». La rose est belle, parce qu’en elle la « loi végétale » se manifeste de la façon la plus vaste et complète dans le phénomène. Goethe partait du principe édificateur ou type, commun aux mammifères qui est à la base du corps humain (5). Sa découverte de l’os intermaxillaire chez l’homme en fut la preuve. Les corps animaux dépendent de leur plus fort attachement aux instincts et sont donc généralement plus spécialisés, celui humain, pauvre en instinct — selon Herder c’est là un « manque de nature » — est la plus ample manifestation du type, le corps humain est presque le plan édificateur intériorisé des mammifères et de l’être humain. Celui-ci est la « créature centrale parmi les animaux », dans laquelle leurs caractéristiques se rassemblent « en une totalité la plus affinée ». (6)

Avec cela, l’évolution, le développement supérieur de l’homme au sein du règne animal en dépend aussi. : « l’évolution supérieure se caractérise par une revendication de plus en plus autonome de la vie intérieure vis-à-vis du monde extérieur ». (7) La transformation, en tant que conséquence d’une détermination génétique, voilà ce qui détermine le plus largement aujourd’hui la pensée sur l’évolution, ici on doit en venir peu à peu à de nouveaux concepts, à un nouveau paradigme au sens de Hegel.

Le sens dans le sens

Un rapport significatif pour les fondements spirituels de la pédagogie Waldorf se trouve dans le regard de Hegel sur ce qui nous concerne en tant que faculté sensitive, perception, et au-delà, dans quel rapport mutuel se trouvent la faculté sensitive et le sens intérieurement appréhendé. Dans l’exposé de ce rapport, Hegel fournit un fondement et une consolidation spirituels de l’orientation goethéenne du regard, et selon le cas de la contemplation, que Goethe porte sur la nature. Dans son « Esthétique » Hegel déclare : « Sens » voilà précisément le mot admirable, utilisé lui-même en deux significations opposées. Une fois, il désigne les organes de la manière immédiate de concevoir, l’autre fois nous appelons sens, la signification, l’idée, le commun au fait. Et donc, d’un côté, le sens se rapporte à l’élément immédiatement extérieur de l’existence, et, de l’autre, à l’essence intérieure de celle-ci. Une considération profonde ne scinde pas par hasard ces deux aspects, mais dans une direction, elle renferme aussi les opposés et saisit dans l’appréhension sensible immédiate à la fois l’être et le concept. Mais étant donné qu’elle porte ces mêmes déterminations dans une unité encore non séparée, elle n’amène pas le concept en tant que tel en conscience, mais en reste au pressentiment de celui-ci. […]

La contemplation goethéenne et l’exposition de la nature raisonnable intérieure de la nature et de ses phénomènes est de ce type. Avec une grande intelligence, elle s’approche d’une manière naïve par la considération sensible des objets, tout en ayant en même temps un pressentiment complet de leurs relations d’interdépendance conceptuelle. L’histoire peut aussi être abordée et racontée de cette façon qu’au travers des données singulières et des individus, elle illumine alors mystérieusement et pénètre leurs signification essentielle et leur interdépendance nécessaire. » (8)

Cinq assertions de la citations ci-dessus sont à mettre particulièrement en relief :

1. Ce qu’indique le mot « sens », est organisé de manière polaire.

2. Une considération profonde ne connaît aucune scission de l’intelligence et de la faculté sensitive.

3. Elle n’amène pas l’essence, le concept en tant que tel à la conscience, « mais en reste à un pressentiment de celui-ci ».

4. Cette manière de voir caractérise aussi celle au moyen de laquelle Goethe contemplait la nature, en disposant dans la méditation sensible « à la fois du plein pressentiment de sa cohérence avec ce qui est conforme aux concepts »

5. La considération historique peut aussi être menée d’une manière telle que l’élément exemplaire, individuel, de l’exposition « vienne illuminer et pénétrer mystérieusement son interdépendance d’avec ce qui est général ».

Phénomène et symptôme

Des exigences de fond résultent de cette exposition de Hegel aussi bien dans l’enseignement des sciences naturelles que dans celui de l’histoire. La science naturelle doit être fortement orientée et médiatisée sur les phénomènes, à savoir elle doit être phénoménologique ; dans l’enseignement de l’histoire doit régner la tendance à exposer de manière « symptomatique » ; au travers de l’exposition exemplaire d’un symptôme, d’une individualité, on peut en effet faire connaître le caractère et le contexte d’une époque. Pour la phénoménologie, les citations de Goethe : d’une part, « il existe une douce empirie, qui se rend le plus intimement identique à l’objet au point d’en devenir une théorie proprement dite » et, d’autre part, « nature et idée ne se laissent pas séparer, sans que l’art ou la vie en soit détruits » (9), peuvent fournir les clefs d’une orientation du regard.

Et à la formation scolaire dans les sciences naturelles spécialisées doit s’ensuivre, non seulement de communiquer un savoir universitaire simplifié, et de ce fait aussi facilement contrefait, mais d’en revenir aux expériences primaires de la nature. (10) L’école à une autre tâche que l’université. L’élève doit tout d’abord rencontrer la nature elle-même et pas tout de suite l’interprétation qu’en font les sciences naturelles réductionnistes. Dans l’acception de Goethe, il doit être éduqué dans une « douce empirie », dans une aisthesis de la nature, pour pouvoir comprendre ensuite les affirmations scientifiques réductionnistes. L’élève devrait pouvoir comprendre la signification aggravante qui résulte de la caractérisation du réductionnisme, lequel se rapporte au physique, mais peut être généralement étendu à toutes les sciences naturelles. La nature nous touche d’une manière primaire en tant que phénomène, comme une somme de qualités : en son ou lumière et non sous forme de processus vibratoires, en tant que forme biologique et non de génome : « Le physicien doit […], avant de se mettre à rechercher des lois, avec lesquelles entreprendre d’abord un vaste processus d’abstraction du monde phénoménal éprouvé par lui, qui réduit le monde à ce qui est accessible à une communication. L’élément communicable consiste dans tout ce qui est mesurable et donc exprimable en chiffres et cela signifie que les lois naturelles doivent se rapporter au média des mathématiques et donc, soit aux nombres ou à la géométrie, soit à l’ossature que l’on peut décrire, ce qui reste du monde quand on le déshabille de tous ses éléments avec lesquels communiquer. Cette ossature, nous voulons la désigner dans la continuation de structure du monde phénoménal, de sorte que l’on puisse aussi dire que les lois physiques sont de pures expressions de structure. C’est le monde phénoménal dégorgé jusqu’en son fondement structural, qui forme l’objet de l’investigation physique et que l’on peut appeler de ce fait le monde physique » (11).

Ce qu’on a ainsi éliminé du monde phénoménal, pour en venir à une opération de recherche, à une investigation des objets, on l’abandonne aux artistes. Mais c’est pourtant le monde vivant des élèves. Goethe déjà avait vu cela et compris que l’élément soi-disant factuel est déjà une théorie. Il n’existe pas de faits sans théories.

Ce qui est important pour la formation scolaire c’est l’indication de Hegel sur un enseignement de l’histoire qui n’est pas exposée de manière systématique, mais au travers de données singulières ou de personnalités qui peuvent valoir comme symptômes du caractère particulier d’une époque historique, par lesquels l’élément exemplaire de l’exposition « illumine et pénètre mystérieusement » le « contexte de nécessité » d’une phase de développement historique, par exemple l’ascension du Mont Ventoux en 1336 par Pétrarque — en tant que symptôme d’un changement de conscience général. (12)

L’idée la plus profonde

Dans ses « Cours sur la philosophie de l’histoire », Hegel fait une déclaration lourde de sens sur la religion chrétienne, sur l’apparition du Christ, que Rudolf Steiner, en 1908, dans la conférence publique mentionnée au début de cet article — laquelle introduit le cycle des douze conférences sur « l’Apocalypse de Jean » — pose en « parole directrice » au sommet de sa considération : « L’idée la plus profonde pour moi est unie à la forme, à l’histoire et à la valeur extrinsèque du Christ, et c’est précisément la grandeur de la religion chrétienne, que dans toute sa profondeur elle soit si facile à saisir par la conscience dans une perspective extérieure et en même temps qu’elle exige une pénétration très profonde. Elle est ainsi accessible à chaque degré de culture et elle satisfait en même temps les plus hautes exigences. »

Une histoire de deux millénaires enseigne que la religion chrétienne est conceptuellement accessible à tout degré de conscience. Mais que veut dire Hegel avec sa notion de « pénétration profonde » dans le christianisme qui doit satisfaire les exigences les plus hautes ? Où et par qui ce travail de connaissance, lequel n’est effectivement plus lui-même en soi de la religion, est fourni ? Rudolf Steiner renvoie ici le public à la tâche de la science spirituelle.

Deux des concepts les plus élémentaires et significatifs — le concept d’évolution et le concept de perception — ont été délivrés par Hegel de leur forte liaison actuelle à l’aspect substantiel du monde, dans le concept d’évolution, en orientant le regard de l’apparition sur ce qui est « apparaissant [ou encore en voie d’apparition, ndt]», et dans le fait que l’élément accessible aux sens doit être considéré comme le pendant extérieur d’une intériorité. Le rattachement de Rudolf Steiner, lors de ses exposés particulièrement importants pour la christologie concernant l’Apocalypse de Jean, à une déclaration christologique de Hegel en tant que « paroles directrices », jette une lumière particulière sur la connaissance du Christ fournie par l’anthroposophie et avec cela aussi sur la pédagogie Waldorf.

Olaf Oltmann

Das Goetheanum, n°19/2008

(Traduction Daniel Kmiécik)

Notes

(1) Rudolf Steiner, L’Apocalypse de Jean ( GA 104 ) conférence du 17 juin 1908.

(2) Cela est évident pour le dernier nommé ; par exemple, dans les quatre premiers livres des « Idées pour une philosophie de l’histoire de l’humanité » — une « coproduction » de Herder et Goethe — . Voir à ce propos Erika Dühnfort, Olaf Oltmann : L’homme est le premier laissé-libre de la Création . Des quatre premiers livres des « Idées pour une philosophie de l’histoire de l’humanité », de Johann Gottlieb Herder : texte et commentaire, Stuttgart 1930.

(3) Georg Friedrich Hegel : La raison dans l’histoire , Leipzig 1917, p.131.

(4) Dans « Paroles (de vérité) en prose ».

(5) Olaf Oltmann : 1784 — Découverte de l’os intermaxillaire , dans Die Drei n°9/1984.

(6) Voir note 2 .

(7) Friedrich Kipp : Élution supérieure et devenir de l’homme , Stuttgart 1948.

(8) Georg Wilhelm Friedrich Hegel : L’esthétique — cours sur l’esthétique , Stuttgart 1971.

(9) Maximes et réflexions , N°565 et 1070. Dans la pédagogie Waldorf, il existe une foule d’expositions phénoménologiques remarquables des divers domaines de la nature (botanique, zoologie, chimie, physique, minéralogie, astronomie, météorologie, etc.), voir entre autres, le catalogue de Freies Geistesleben ou voir aussi entre autres, les «  Pedagigische Forschungsstelle im Bund der Freien Waldorfschulen.  »

(10) Ce pourquoi — pour donner un exemple concret — Mins Minssen pendant son activité à l’Institut de Kiel pour la pédagogie des sciences naturelles (IPN) présentait sans cesse des propositions de méthodes didactiques. Voir par exemple les publications dans «  Scheidewege  ».

(11) De : Arthur March : La nouvelle pensée de la physique moderne , Hambourg 1957.

(12) Cela vaut davantage encore alors que l’ascension ne dut pas du tout avoir lieu, mais n’était qu’une construction de Pétrarque.

Olaf Oltmann est né en 1942. Études de médecine et de sciences naturelles, diplômé en botanique. Co-fondateur de l’École Waldorf de Kiel, où il mena 12 années d’enseignement et de professeur principal ; quatre ans de chargé de cours au Séminaire de formation des enseignants de Stuttgart. En 1988, il fonde et dirige le séminaire des enseignants d’école Waldorf de Kiel, son domaine est l’anthropologie pédagogique, la théorie de la connaissance, l’anthroposophie et la phénoménologie.


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