Dans le monde des Étrusques

Rénato Aprile (1)

La scène du monde s'ouvre avec l'oeuvre puissante de la création. Tin , le démiurge étrusque, à l'origine des temps sépare le ciel de la mer, l'air de l'eau. Le monde obscur et brumeux, le Nifelheim de la Saga nordique, s'illumine - et la lumière vint. Tin est en fait le dieu du jour; son nom résonne en étrusque comme le nom même du jour.

C'est en vérité un dieu du monde post-atlantéen, un dieu d'après le Déluge, qui émerge des eaux de Noé . Par lui, les éléments se séparent et se définissent: air & eau, feu & terre - et avec la conscience de ceux-ci surgit la première forme de conscience des époques post-atlantéennes, l'ouverture et l'union au cosmos propres à la période paléoindienne (ancienne Inde), quand Demeter , la Grande Mère, était l'esprit universel flottant sur la Création, sur la nature encore cosmique, avant que s'accomplisse l'enlèvement de sa fille Perséphone et l'union de celle-ci avec Hadès - la descente de l'âme dans les profondeurs de l'incarnation. C'est une descente qui marque la personnalité terrestre qui se fait: en étrusque Fersifnai (Perséphone) est sémantiquement apparentée avec fersu , qui deviendra le latin persona.

Tin est en vérité, comme Noé , le dieu qui atterrit, qui aborde - il pose les pierres de bornage sur la terre, pose l'expérience de la borne, des limites de l'incarnation.

L'être humain avec son oeuvre est pour la conscience étrusque encore étroitement et harmonieusement relié au cosmos - c'est, au sens le plus précis du mot, un microcosme. Le signe qu'il imprime sur la terre est et doit être par conséquent un reflet de la vie universelle. C'est pour cela que l'acte de naissance de la nation étrusque est une consécration. Elle naît toutefois du bas, du domaine de la personnalité, du royaume de Perséphone précisément.

Selon une antique tradition recueillie par les Romains (2) , on raconte qu'un jour, à un certain Tarconte , tandis qu'il labourait un champ près de Tarquinia, il advint qu'un être surgit du sillon laissé par sa charrue: le génie Tagette aux cheveux et à la sagesse du vieillard, mais au corps de nouveau-né; et qu'à douze personnes réunies autour de lui - celles qui deviendront les porteuses des douze peuples de l'Étrurie -, il leur aurait transmis par son chant ce qui aurait été les Saints Mystères étrusques, conservés par la suite dans les livres tagettes. Ils auraient gardé la discipline étrusque, c'est-à-dire le rapport entre la sphère terrestre - de l'espace et du temps - et la sphère divine et celle des défunts. Nous n'en connaissons pas leur contenu, mais à travers l'image de leur génie inspirateur, ils semblent porter le double principe de la jeunesse et de la vieillesse: les forces ancestrales liées à un passé très reculé et le germe des impulsions à venir - le souvenir cosmique et l'expérience terrestre en même temps. Dans cet élément double, se révèle une antinomie qui sera la marque caractéristique de l'âme étrusque, placée entre l'expérience aqueuse-fluide du monde élémentaire spirituel et ce qui se condense et se matérialise dans le solide - entre l'air-eau des origines et les limites sacrées posées par Tin sur la terre. Cet élément aqueux nous mène du reste à un substrat féminin-lunaire. Le vase cinéraire de la période étrusque initiale, vase d'eau aux traits féminins, en porte témoignage. Pareillement, la première divinité - Turan - était féminine; les Étrusques semblaient s'identifier avec elle comme des Turannoi , tels qu'ils étaient appelés par les grecs.

Conformément au cheminement de l'évolution humaine, on passe donc de l'expérience initiale, au sein de la sphère féminine, à la sphère masculine, indo-européenne - du signe de la spirale des civilisations du bronze à la croix dans laquelle se centre la personnalité terrestre. C'est un processus que la sagesse des peuples a conservé et transmis dans le conte populaire où le protagoniste passe de la sphère de la mère - qui, en tant qu'élément féminin lié au passé, dégénère en marâtre au cours de l'évolution - à celle masculine du roi.

Le génie Tagette, qui surgit du sillon tracé par la charrue dans la terre, porte donc encore en lui un double monde: on peut dire celui de Vénus et celui de Mars. Mais plus tardivement, une autre légende de fondation sera placée sous un signe différent: sur le sulcus primigenius (sillon originel) par lequel tombera Rémus, tandis qu'il délimitait la première Rome, assassiné par son jumeau Romulus qui régnera donc sous le seul signe de Mars. (Ce qui ne manque pas d'évoquer le mythe de Caïn et d'Abel, répété comme il se doit à la fondation même de Rome, ndt)

Les légendes susdites révèlent entre autres, la différence fondamentale entre la civilisation étrusque et celle romaine - et le germe de l'inévitable conflit futur.

Comme nous avons vu, l'Étrusque saisit sa propre condition humaine et son monde propre comme un microcosme: le prêtre, qui se place au centre de l'aire sacrée du templum , entre Orient, Occident, Nord et Sud, se sent au centre de la croix du monde: le templum est encore pour lui une expérience divine et la con-templation est pour lui participation. De ce templum qui est locus effatus , c'est-à-dire lieu prononcé ou émané par les dieux, il marque l'aire consacrée au-delà de laquelle une enceinte d'eau circonscrit l'espace. D'une manière analogue, la cité reflète l'ordre cosmique avec ses deux rues du cardo & decumanus qui la traversent en forme de croix et avec outre les remparts, les cours d'eau qui l'enceignent - et au-delà de ces derniers, le long des routes par lesquelles on entre et on sort de la cité, les nécropoles, les routes où entrent et sortent du monde terrestre les défunts immortels. Selon le même principe, la nation étrusque est ressentie elle-même comme une île cosmique circonscrite par l'élément eau: les eaux du Tibre, de l'Arno et de la mer Tyrrhénienne.

Ce qui vit dans l'espace - que ce soit temple, cité ou terre étrusque - est une image directe de l'univers immergé dans l'océan cosmique. On comprend dorénavant comment pour l'Étrusque, l'élément eau amenait encore avec lui le degré ultime du vivant.

De ce qui vient d'être esquissé, se profile une orientation particulière de l'âme étrusque, placée entre ciel et terre, entre fluidité et solidification, entre jeunesse et vieillesse.

Mais qui était en réalité ce peuple?

Pour s'approcher d'une réponse, il faut avant tout jeter un regard sur le monde européen antérieur à l'apparition de la première civilisation étrusque; à la phase de la civilisation de villanovia qui amorce la civilisation du fer en Italie - à savoir qu'il faut suivre les lignes fondamentales de la préhistoire européenne avant l'an 1000 av. J.-C., quand le continent, des Pyrénées au Caucase, était une unique forêt immense, seulement interrompue par les cours des fleuves et par les marais: une Europe encore particulièrement aqueuse. Les rares habitants d'un telle paléoeurope, à l'époque qui correspond aux longs millénaires de l'âge de pierre, étaient extérieurement primitifs et barbares. Mais, comme l'indique Rudolf Steiner (3) , ces foyers d'humains étaient constitués par les descendants de ceux qui, lors de la migration atlantique d'Occident vers l'Orient, vers les lieux de ce qui sera par la suite la civilisation paléoindienne, s'étaient arrêtés sur le continent européen. Ces peuples archaïques possédaient encore une ancienne force de clairvoyance. Rudolf Steiner les désigne comme des populations celtiques - ce qui est à comprendre au sens large, en ne les confondant pas avec ceux qui, à l'époque historique, porteront ce nom. Il s'agit de fait d'une population antérieure à cette migration indo-européenne qui s'est déroulée ensuite en sens inverse, à savoir d'Orient en Occident, d'où sortiront en autres les Grecs et les Romains; une population dont les restes sont probablement à reconnaître dans ceux que les linguistes appellent les préindoeuropéens, en reconnaissant chez eux des vestiges d'un substrat linguistique antérieur à l'actuel, ici et là des Pyrénées au Caucase et surtout chez les Lydiens et les Étrusques.

La caractéristique de ces Paléoceltes, c'est l'élément imaginatif qui leur permettait la lecture du divin dans la nature. Rudolf Steiner fait allusion au fait qu'ils expérimentaient encore au niveau de l'ancienne culture indienne (à proprement parler de l'Ancienne Inde, ndt) avec un retard d'un millénaire, qui avait permit le raffermissement et la condensation des forces de la personnalité - et qui constitueront donc peut-être l'élément amenant les civilisations occidentales.

Les Étrusques sont désignés par Rudolf Steiner (4) comme une branche méridionale de l'impulsion (proto-, ndt)celtique. Dans ce contexte s'illumine un aspect fondamental de leur être. Ils amènent l'ancienne spiritualité, encore soutenue par une langue préindoeuropéenne qui n'a aucun équivalent avec la nôtre, sinon dans ce qu'elle emprunte comme éléments de l'indo-européen au cours de sa vie en commun avec les Grecs et les Romains. Mais en tant que branche méridionale - au contraire de ce qui arrive dans la lignée nordique - ils portent en eux l'orientation centripète caractéristique, à savoir la tendance à l'intériorisation et, en définitive, vers les profondeurs chthoniennes. L'élément décisif dans la formation du peuple étrusque est toutefois constitué par la greffe sur cette souche antique d'un côté, de ce qui provient des civilisations soudées aux cultures du cuivre et du bronze, que furent l'Égypte et la Mésopotamie, et de l'autre, de l'écho de l'onde migratoire qui, aux alentours de l000 av. J.-C., par le Danube, a amené l'impulsion indo-européenne jusqu'au sein de l'Europe méridionale, en posant les bases des peuples grecs et latins. Le point avancé des premières, à savoir des civilisations égyptienne et mésopotamiennes, est représenté par les cultures de Troie et par celles des côtes de l'Asie Mineure, avant tout de la Lydie. C'est précisément de la Lydie, selon la tradition suivie par Hérodote (5) , que serait parvenu sur les côtes occidentales d'Italie Tyrrhénienne, le fondateur mythique de l'Étrurie - de manière analogue à celui d'Énée qui, à la même époque, quand bien même sous une autre marque, de Troie parvient dans le Latium, et y pose les prémisses de la future Rome.

De cette rencontre de la spiritualité antique, paléoceltique et méridionale, d'avec l'impulsion mûrie au travers des trois civilisations post-atlantéennes, prend vie la civilisation du fer, ou bien le centrage de la personnalité dans l'incarnation - dans la croix du monde - exactement de la civilisation étrusque (6) . Laquelle, non par hasard, sera donc la première à donner vie à l'art du portrait. La spirale cède le pas à la croix, ce qui va de pair avec le passage de la culture féminine à celle masculine. De cette façon, l'antique spiritualité paléoeuropéenne sort de l'état de conscience préhistorique pour entrer dans le contexte historique: et la civilisation étrusque devient la première civilisation historique à donner un visage à l'Italie (qui fut ainsi d'emblée placée sous le signe et le concept du beau, ndt) au point de faire dire à Caton l'Ancien qu'il fut un temps où toute l'Italie était étrusque.

Le long du cours du Tibre deux mondes entrèrent donc en confrontation: celui étrusque, qui s'est développé sur la rive droite sous le signe féminin de Turan et celui romain, sur la riche gauche. Tous deux assumeront, bien que sous des empreintes différentes, l'impulsion à l'ego de Héraclès, porteur du fer.

Mais l'antique spiritualité protoceltique - ou préindoeuropéenne - , l'antique regard spirituel devait aller en s'éteignant Pour les Étrusques, le moment de rupture, à partir duquel leur civilisation a rapidement pris fin, est signé par la date de 308 av. J.-C.; lorsque, dans la bataille du Lac de Vadimon, en un seul jour, tombèrent 60 000 Étrusques, ouvrant ainsi la route aux Romains vers le coeur de l'Étrurie.

C'est l'époque où fut peinte la Tombe de l'Orco à Tarquinia , avec l'aveuglement de Polyphème (voir aussi: http://web.tiscali.it/ulisse_tarquinia/) - du Premier oeil - sous la main d'Ulysse. Et l'on pourrait dire que les pierres sacrées de bornage, posées par Tin , sont alors ôtées de la nation étrusque. Au travers de cette désacralisation, s'éteignent, avec la nation étrusque, sa spiritualité et ses mystères. De rares vestiges seront sporadiquement conservés auprès de ceux qui, en Étrurie trouvent un dernier accès à la doctrine de l'orphisme et du pythagorisme [Les Étrusques passent aussi pour avoir été les interlocuteurs des Grecs en Italie, ndt]. Un fait analogue surviendra chez les Celtes septentrionaux, dont la spiritualité vivante sera éteinte par la victoire romaine d'Alésia. Ont ainsi pris fin les Mystères pré-chrétiens d'Europe, même si quelques institutions sembleront se prolonger encore. Ce sont ces années où a aussi lieu l'incendie du Temple d'Éphèse. En tenant pour sûrs ces phénomènes et la profonde césure qui divise le monde étrusque du monde romain, nous comprendrons aussi comment tout vestige au sujet de la civilisation étrusque a été perdu: la langue, l'histoire, la culture - mis à part le pâle reflet de fortuites allusions des Romains. Desquels Romains, significativement, ne nous est parvenue aucune des oeuvres rédigées par eux sur le monde étrusque.

Nous avons considéré jusqu'ici quelques aspects du monde étrusque sans aborder encore la question de ce qu'était la forme de leur spiritualité. C'est seulement en prenant la voie d'une approfondissement de leur monde qu'il nous est possible d'autre part, d'aborder le sens et le geste de leur art - ce qui revient à dire: ce qui est au fond d'eux l'unique témoignage qui nous soit parvenu. Quant à cela, ce qu'affirme Sénèque à ce propos est fondamental: "C'est cela la différence entre nous, les Romains, et les Étrusques: nous croyons que les éclairs se génèrent de la collision des nuages, eux, au contraire, croient que les nuages se heurtent afin que puissent être générés les éclairs. Étant donné qu'ils attribuent tout aux dieux, ils pensent que les choses n'ont pas un sens parce qu'elles existent, mais qu'elles existent pour avoir un sens" (7) .

Il est évident que la forme de notre penser est encore basée sur le principe de causalité et de logique d'esprit romain. Mais il est aussi évident par cela même que pour comprendre la spiritualité étrusque, il est nécessaire de renverser le mode actuel de penser et, selon une conception spirituelle du monde, de ne pas commencer par l'habituelle relation de cause à effet.

D'autre part, en regardant le monde étrusque depuis notre époque, de cette nouvelle époque michaélique, il faut tenir compte du fait que la constitution de notre spiritualité est beaucoup plus subtile et beaucoup moins matérialisée de ce qu'elle était à l'époque préchrétienne. Le rapport avec les éléments s'accomplit désormais sous un autre signe: non pas du bas, de la sphère de la nature naturée , mais du haut, de la sphère du Soi spirituel. C'est une donnée de fait que la conscience humaine est historiquement passée au travers de l'expérience du Graal et du Rosicrucianisme.

Ceci dit, le fait est à considérer que, pour la conscience étrusque, le monde divin se manifeste entre l'espace atmosphérique, l'ultime ciel où, dans l'incessante pénétration ondoyante des quatre éléments, la substance vivante de la création est encore perceptible. Les dieux se manifestent là dans ces quatre éléments qui ne sont pas à comprendre comme les conditions définies de l'air, l'eau, la terre et du feu, lesquelles se présentent aux sens, mais plutôt comme les forces intrinsèques qui, sous une quadruple forme expriment la constitution du monde. Elles se trouvent en relation avec la spiritualité archétype à peu près comme les quatre tempéraments de l'homme se situent par rapport à son individualité - qui se trouve au-delà de la perception sensible immédiate. Pour les Étrusques justement, la perception immédiate des dieux supérieurs, des forces spirituelles primitives, semblait être désormais close, puisqu'ils ressentaient comment les dieux supérieurs s'étaient retirés au-delà de ce même ciel atmosphérique, vers l'extrême Nord, où le pivot du monde se positionne sur l'étoile polaire. Ce sont eux les dieux obscurs, c'est-à-dire voilés, dont on ne connaît plus justement ni le nom ni le nombre. Ce qui est manifesté, c'est seulement ce qui se trouve au pôle opposé du cardo , au Sud, où opèrent, au midi du monde, Apollon et Dionysos - dans la plénitude de la nature et de l'incarnation. L'axe de l'univers, le pivot du monde, divise d'ailleurs la sphère orientale et solaire de celle occidentale et lunaire, l'Occident des dieux inférieurs, de l'Orient des dieux célestes - projeté dans le temps: passé lunaire du futur solaire - une polarité tagettique que la respiration de l'existence et du jour conjugue en un arc qui s'étend de l'aurore au couchant, de la naissance à la mort. Dans ce contexte, il faut rappeler que significativement, l'expérience de l'arc, qui conjugue le bas avec le haut, est une invention architectonique attribuée aux Étrusques.

Il s'agit ici aussi d'une expérience de la quadrature pour laquelle dans l'espace atmosphérique - comme l'atteste le foie en bronze trouvé à Piacenza - l'Étrusque pouvait encore lire le vouloir des dieux ou, autrement dit, les impulsions spirituelles qui devaient guider son peuple. L'espace céleste apparaissait ainsi subtilement différencié en une quadrature ultérieure de 16 régions ou, si l'on veut, dans une sorte de quadrature au carré (4x4=16), dont font foi les représentations sur des vases funéraires villanoviens. Dans un pareil espace, le langage des dieux semble encore agir très expressivement dans la création: c'est le vol des oiseaux, la tempête et la foudre. Autrement dit, c'est l'expérience de l'élément mercuriel, fluide. Et l'urne qui renferme les traces terrestres d'un cheminement de vie est significativement reliée avec l'élément de l'eau: c'est un vase aqueux.

C'est cet élément fluide, cette forme formatrice, qui caractérise l'art étrusque. L'élément de fluidité mercurielle semble saisi en lui par un feu modeleur prométhéen ou dionysiaque, qui modèle et assujettit les formes au-delà de la plasticité grecque, dont par ailleurs il prend exemple. L'éthérique vivant semble être ici canalisé par une force tellurique, dans un certain sens, qui le modèle et le vitalise du bas, c'est pourquoi l'oeuvre semble vouloir tendre à une forme plastique propre à la nature organique.

Au moyen de ce langage, les représentations tombales prennent forme: les vestige du chemin de vie, l'agape et la danse au son de la lyre et de la flûte - la consonance cosmico-terrestre... C'est l'apothéose des défunts immortels, de “  ceux qui, ayant vu les Mystères, descendent à l'Hadès, en connaissant le commencement et la fin de la vie donnés par Zeus  ”

Nous sommes ici au sommet des saecula (âges, ndt) étrusques. Mais après la défaite de Vadimon, le déclin s'amorce, l'obscurcissement des Mystères antiques. C'est la perte du Premier oeil - comme dans les peintures de la Tombe de l'Orco - qui procède de l'extension du génie de Rome et avec l'approche du temps du Mystère du Golgotha.

Mais ici, dans ces tragiques événements qui mirent fin à la vie de la nation étrusque, se manifeste un modelage de l'âme selon l'onde du temps, une capacité mercurielle à s'unir à la destinée de son esprit de peuple.

Rudolf Steiner signale le fait que la particularité du Celte était d'être encore pénétré dans son corps éthérique par l'action des esprits de l'élément fluide (8) . C'est vraiment la perte de ce rapport - la descente de celui-ci dans la sphère du subconscient - qui amène avec soi la perte de l'ancienne faculté imaginative et le déclin des Mystères de la paléoeurope.

Les Étrusques se tiennent à leur tour - comme nous avons vu - dans une relation particulière avec l'esprit du peuple celtique. Le brusque déclin de la spiritualité celtico-étrusque, avec l'apparition du Christianisme, est dans un autre sens - comme explique Rudolf Steiner - en rapport avec les vicissitudes de son esprit de peuple qui, après avoir été guide du monde celtique, “  avait renoncé à s'élever et avait assumé une autre mission - celle d'être l'inspirateur du Christianisme ésotérique, qui devait ultérieurement agir au travers des Mystères du Saint Graal et au travers du Rosicrucianisme  ” (9)

Un relation profonde relie donc l'antique spiritualité celtico-étrusque avec l'impulsion plus significative du Christianisme. C'est une métamorphose cosmique dont les signes se révèlent déjà au 3ème siècle ap. J.-C. dans l'oeuvre de Marziano Capella où l'antique spiritualité étrusque émerge mystérieusement dans la description des 16 régions célestes.

Dans cette oeuvre, le chemin mène de l'image de l'univers étrusque à la fondation des sept arts libéraux et à la doctrine des quatre éléments qui constitueront les piliers de la voie chrétienne platonicienne de Chartres. C'est la vie qui cultive dans les pures forces de l'intériorité ce qui fut anciennement expérience cosmique. Et dans la coupe lunaire du Graal, qui accueille la sphère solaire du Christ, l'antique imagination du Soleil et de la Lune trouve une nouvelle vie - anciennement expérimentée comme une polarité inconciliée de l'univers étrusque.

La croix, dans laquelle s'est centrée l'expérience de la personnalité, se penche désormais vers la terre. Elle resurgit des profondeurs de l'âme humaine comme expérience de la Croix du Golgotha, comme de la mort ainsi resurgit Lazare, dans le courant du Graal et dans le courant des Roses-Croix - dans le temps du Christ.

Kairós 35-36/sept.-déce. 2002

(TDK)

Notes:

(1) Renato Aprile est né en 1930 à Catane (Sicile); il a vécu à Rome jusqu'en 1967; à partir de 1977 et pendant 25 ans, il a été professeur de littérature italienne auprès de l'Université de Berlin. Il est auteur de nombreuses publications, dont Les Étrusques, Verlag Freies Geistesleben, Stuttgart 1979; La fiaba di magia in Sicilia (L'histoire de magie en Sicile), Sellerio, Palerme (1991); Die Schöne mit dem sieben Schleiern (La Belle aux sept voiles) Verlag Urachhaus, Stuttgart, 1997; Indice delle fiabe popolari italiane di magia (Index des contes populaires italiens de magie), Olschki, Florence, 2000.

(2) Voir Ciceron, De Divinis, II, 23.

(3) Rudolf Steiner, “ Le Christ et l'âme humaine ”, Triades, Paris.

(4) Rudolf Steiner, “ Conférences pour les enseignants de la libre école Waldorf à Stoccarda ” GA 300a.

(5) Hérodote I, 94.

(6) À propos des Étrusques comme “ porteurs d'un sentiment fort de la personnalit頔, se référer à La Terre l'Univers et l'Homme, GA 105, Triades, Paris.

(7) Sénèque Quaest. Nat. 2,32,2.

(8) Rudolf Steiner: “ L'art de l'éducation ” vol. 3 Entretien de formation et conférences sur le plan d'étude. EAR

(9) Rudolf Steiner: “ La mission des âmes de quelques peuples etc. ” Triades, Paris


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