Le mystère Anastasia
Clara Romanò
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Toute l'histoire n'est qu'une fable convenue "(en français dans le texte, ndt), a dit Voltaire. Et Novalis: " L'histoire est manipulable comme n'importe quelle autre construction de la pensée humaine ". De fait, l'histoire que nous connaissons, que nous étudions dans les livres, ce n'est pas l'Histoire, c'est un simulacre qui, si cela va bien, se limite au récit de l'aspect matériel, phénoménologique, des faits et, quand cela va mal, nous fait considérer comme vraies, objectives, ce qui ne sont rien d'autre que des manipulations voulues - pour des motifs politiques, d'intérêt personnel, d'équilibre des forces, d'opportunité, de propagande -. Pour pouvoir connaître la vérité sur les événements de l'histoire, il faudrait savoir lire dans ses arrière-scènes spirituelles, s'immerger avec le regard clairvoyant dans cette chronique de l'Akasha où ils sont enregistrés dans leur pleine vérité. Une faculté qu'avait l'homme ancien et qu'aura peut-être de nouveau l'homme futur, mais qui fait totalement défaut à l'historien moderne qui, comme tout autre scientifique de l'époque de l'âme de conscience, ne peut rien faire d'autre que "peser et mesurer", sauvé, dans la meilleure des hypothèses - circonstance rare autrement -, par sa soif de véracité.
Parmi les mystères insolubles que l'histoire nous a transmis, il y a l'événement de la fin des Romanov, du dernier Tsar Nicolas II et de sa famille, et, mystère dans le mystère, l'histoire d'Anastasia, la fille cadette du Tsar. L'obscurité absolue recouvre les faits concrets de leur fin et le mystère entoure les aspects spirituels de leur vicissitude terrestre, leur Karma familiale et en particulier, celui d'Anastasia. Parmi tant de livres qui se sont occupés de cette affaire, il y a deux biographies importantes sur Anastasia (2) et un livre enquête, de deux journalistes de la BBC, sur la fin du Tsar et de sa famille (3) . Selon l'histoire "
convenue ", presque universellement admise, le Tsar et sa famille - la Tsarine Alexandra, les filles Olga, Tatiana, Maria et Anastasia et le fils unique, le Tsarévitch Alexiei - furent massacrés à coups de pistolet et de baïonnette, avec leur médecin personnel, Evgenji Botkin, et deux membres de la domesticité, la nuit du 16 au 17 juillet 1918 dans le sous-sol de la maison Ipatiev, à Ekaterinbourg, par un peloton de Bolcheviks, après 16 mois de semi-détention d'abord, puis d'internement véritable, qui ont suivi l'abdication de Nicolas II, le 15 mars 1917. Des enquêtes furent d'abord ouvertes par les Blancs - qui occupèrent Ekaterinbourg quelques jours après le massacre présumé -, puis par le même régime soviétique dirigé par Lénine. Mais leurs corps ne furent jamais retrouvés. En 1991, quelques restes humains furent exhumés d'un puits de mine aux environs de Ekaterinbourg. On déclara tout de suite, et on l'accepta de manière générale, qu'il s'agissait des restes du Tsar et de sa famille. Les analyses d'ADN successives de quelques ossements et sur les descendants des Romanov donnèrent des résultats positifs. Mais, tout de suite après cette découverte, des doutes commencèrent à être avancés sur l'authenticité de ces restes. Selon l'hebdomadaire britannique le "Sunday Express", on aurait pu ajouter à ces restes quelques fragments d'os dérobés dans les tombes des autres Tsar à Saint Petersbourg, pour faire en sorte que l'ADN coïncidât parfaitement avec celui de la lignée du Tsar. Qui n'a jamais voulu croire, quant à elle, qu'il s'agissait des restes des Romanov, c'est l'Église orthodoxe, qui pourrait donc bien connaître la vérité sur la fin du Tsar et de sa famille, mais sans l'avoir pourtant jamais révélée. À tel point que le Patriarche de Moscou Alexiei II, contrairement au président russe Boris Eltsine, ne voulut pas participer aux cérémonies solennelles du 17 juillet 1998 - 80ème anniversaire du massacre présumé -, pour l'inhumation des restes dans la basilique de Saint Pierre & Saint Paul de Saint Petersbourg. Nicolas II et sa famille furent canonisés en 1981 par l'Église orthodoxe de l'étranger et en 2000 par l'Église orthodoxe russe en tant que martyrs, pour l'humilité et la patience avec lesquelles ils supportèrent les tourments de la détention.
Si donc le massacre de Ekaterinbourg est une " fable convenue ", quelle fut la vraie fin de Nicolas II et de sa famille? Selon Summers et Mangold (3) , qui sont parvenus à cette conclusion en consultant minutieusement des centaines de documents et de dossiers, dont quelques-uns inédits jusqu'à présent, et en interviewant des dizaines de témoins de l'époque, seuls le Tsar, le Tsarévitch et le Dr. Botkin, furent probablement assassinés à Ekaterinbourg. Les femmes de la famille, c'est-à-dire la Tsarine et les quatre filles, furent emmenées en train, ce même 17 juillet 1918, vers le Nord-Ouest et placées en détention à Perm, puis à Kazan, où l'on perd leurs traces définitivement, mais plusieurs mois après le présumé massacre. Selon les deux journalistes de la BBC, lors de la détention à Perm, Anastasia, qui avait alors 17 ans, étant née le 5 juin 1901, tenta de s'évader à trois occasions, fut reprise à chaque fois, sévèrement battue et violée par ses geôliers, lesquels, comme elle le relata elle-même à Blair Lovell (2) par la suite, usaient de violence également à l'égard de sa mère et de ses soeurs. Ainsi s'achève ici la reconstitution de Summers et Mangold, auxquels la même Anastasia déclara en 1974: " Il n'y eut pas de massacre à Ekaterinbourg... mais je ne peux pas dire le reste ".
La vie d'Anastasia est donc déchirée en deux: avant Ekaterinbourg, c'est la vie de la fille cadette du Tsar, qui a grandi dans une ambiance royale, dans la famille la plus riche du monde, certes, mais aux goûts simples et essentiels, une famille très unie et très religieuse - avec un côté mystique de la part de la Tsarine, qui s'était convertie de façon fervente et complète à la religion orthodoxe après le mariage avec Nicolas II. Après Ekaterinbourg, ses traces se perdent durant une année et demie et Anastasia réapparaît, vêtue de guenilles et à demi transie de froid, le 17 février 1920, à Berlin, repêchée d'un canal où - dit-on - elle se serait jetée pour mettre fin à ses jours (circonstance qu'elle démentit elle-même à Blair Lovell: "
On m'avait poussée" ). Hospitalisée dans un asile pour malades mentaux, elle se confie peu à peu aux infirmières auxquelles elle dit être la fille cadette du Tsar, sauvée de manière rocambolesque par un jeune Russe monarchiste qui la conduisit à pied, alors qu'elle était enceinte après avoir été violée par un de ses gardes, entre mille difficultés, en Roumanie, où elle mit au monde un enfant, abandonné à l'âge de trois mois à un orphelinat. De là, elle arriva en Allemagne, accompagnée du frère de son sauveur, assassiné entre temps à Bucarest. C'est alors que commence, après ces confidences aux infirmières, le vrai drame d'Anastasia, sa lutte, tout au long de sa vie, pour être reconnue, pour réacquérir non pas tant la richesse fabuleuse, que le Tsar avait déposée pour elle et ses soeurs à la Banque d'Angleterre, mais simplement, sa vraie identité. Une bataille que Anastasia ne remporta jamais, malgré les dizaines de personnes qui, l'ayant connue avant la Révolution, la reconnurent et furent prêtes à témoigner de son authenticité. Mais sa réapparition menaçait les intérêts des autres héritiers des Romanov, les deux soeurs du Tsar, Olga et Xenia, la grand-mère Marie, le frère et la soeur de la Tsarine, Ernst et Irène. Quelques-uns d'entre eux la reconnurent mais nièrent ensuite que ce fût elle (pour s'approprier son héritage? Pour des raisons de convenance politique? Par peur du scandale?); d'autres - la grand-mère - ne voulurent même pas la rencontrer (contrairement à ce qu'on raconte dans le fameux film "Anastasia" avec Ingrid Bergman, une reconstruction entièrement imaginaire et sans fondement par rapport à la vraie affaire). Anastasia - qui prit à un certain moment le nom de Anna Anderson, avec lequel elle finit ses jours - vécut toute sa vie grâce à l'assistance de personnes qui crurent en elle - quelques-unes d'entre elles appartenaient aux familles royales européennes apparentées aux Romanov. Et dans la période centrale de son existence, entre la fin de la Seconde Guerre mondiale et la fin des années soixante, elle fut accueillie dans une communauté d'Anthroposophes à Unterlengenhardt, dans la Forêt Noire (Allemagne du Sud-Ouest), où elle mena une vie extrêmement retirée - pour éviter les journalistes et les photographes qui lui donnaient la chasse - accompagnée seulement de quelques dames, parmi lesquelles en particulier Adèle Heydebrand, qui prenaient soin d'elle. La baronne von Miltitz, à laquelle nous devons le portrait d'Anastasia publiée dans ce numéro, faisait également partie de cette communauté. Ce furent les années des nombreux procès qui, malgré la masse imposante des preuves alléguées, ne parvinrent à établir définitivement l'identité d'Anastasia. En 1968, à l'invitation expresse de son ami, Gleb Botkin - le fils du médecin du Tsar - , qui lui fut fidèle toute sa vie et avait toujours cru en elle, elle émigra aux États-Unis, à Charlottesville (Virginie), où elle épousa Jack Manahan, un excentrique professeur d'université, spécialisé en histoire, de vingt ans plus jeune qu'elle et avec lequel elle passa les dernières années de sa vie, vivant de manière extravagante dans une maison pleine de chiens et de chats, maison qui fut réduite à un tas d'ordures. Anastasia, ou Anna Anderson, mourut de pneumonie le 12 février 1984, sans que le voile se fût levé sur le mystère de son existence. Peu de mois avant de mourir, elle confia à Blair Lovell, en qui elle avait une très grande confiance parce que, disait-elle, il avait les yeux du Tsar et qu'elle croyait en la réincarnation (" quand je regarde dans tes yeux, je vois l'âme du Tsar ") (2) , des choses qu'elle n'avait jamais racontées à personne. " Les Bolcheviks étaient des démons! C'étaient des démons à l'intérieur, ils n'étaient pas normaux... Dis au peuple russe ce que sa "révolution" a fait. À une enfant. Et à tout le peuple russe, à tous les enfants. Ce sont tous des esclaves... Moi aussi je suis devenue une esclave de ce qu'ils ont voulu. Je n'ai pas de maison. Je n'ai pas de famille. Je suis seulement esclave de mes souvenirs. Mais quand je mourrai, tout cela finira. Quand mes souffrances prendront fin, la Russie sera de nouveau rapidement sans démons". "En parlant vite, Anastasia dit que, une nuit, la Tsarine et les jeunes filles furent séparées du Tsar et de son fils et mises dans un train. Elles ne revirent plus les hommes. Le train transporta les femmes à Perm, où elles restèrent prisonnières pendant au moins deux mois. D'abord, elles restèrent ensemble, puis elles furent séparées, réunies de nouveau pendant un moment avant d'être définitivement séparées". Après les trois tentatives de fuite, les Bolcheviks demandèrent à une femme de la basse noblesse si elle reconnaissait Anastasia; la femme répondit que non et on laissa partir Anastasia. C'est alors qu'elle rencontra le jeune Russe qui l'emmena en Roumanie. " J'ai abandonné ma mère... J'ai honte de cela, j'ai le coeur lourd. J'ai abandonné ma mère... ". À Blair Lovell, Anastasia raconte qu'elle n'a plus rien su de la Tsarine et de ses soeurs, dont l'une peut-être, Olga, vivait encore et résidait au bord du lac de Côme, sous le nom de Margda Boodts. Elle dévoile aussi le secret d'une cinquième soeur, de deux années plus jeune qu'elle, confiée en adoption immédiatement après sa naissance à un couple de Néerlandais, parce que la Tsarine ne pouvait supporter la honte de dire à la Russie n'avoir plus été capable de donner un héritier mâle au Tsar (Alexiei naquit par la suite en 1905), une soeur qu'elle aurait rencontrée à Unterlengenhardt dans les années cinquante et qui "avait tout l'air d'une Romanov" (2) . Un destin douloureux, terrible, fut celui d'Anastasia. Un destin que Monica von Miltitz compare à celui de Kaspar Hauser, "l'Enfant de l'Europe". À la lecture de sa biographie, se dégage un personnage riche de nuances, un être d'âme et de coeur plus que de pensée - comme le dit Monica von Miltitz -, une âme pleine de souffrance et en même temps d'esprit, d'humour et de courage, un courage qui lui a permis de survivre en portant le souvenir pesant des violences et des vexations subies, seule au monde, reniée des siens, sans son identité, en proie à sa mémoire et aux terribles instabilités - plus que jamais compréhensibles - de son caractère. C'est comme si en elle, survivante, s'était engrumelé le résidu d'une famille régnante en décadence, un sang malade
(4) que, par le sacrifice de sa vie entière, elle, Anastasia, dût définitivement purifier.
Kairòs, 31 &32, Janvier-février, mars-avril 2002
Notes: (1)
Clara Romanò, née à Rome en 1952, travaillait comme journaliste à la rédaction du Journal Radio de la RAI. S'intéressait beaucoup à l'Anthroposophie depuis de nombreuses années et avait fondé et dirigé la splendide revue Kairòs , qui a cessé de paraître à sa mort, le 15 mars 2003.
(2) Peter Kurth, "Anastasia - The riddle of Anna Anderson" ("Anastasia - l'énigme de Anna Anderson"), Little, Brown and Compagny, 1986; James Brian Lovell, "Anastasia - The lost princess" ( "Anastasia la princesse perdue"), St. Martin's Press, New York 1991.
(3) Anthony Summers - Tom Mangold, "La fine degli Zar" ("La fin des Tsars"), Rizzoli Editore, Milano 1979.
(4) Son frère Alexiei, et ce n'est peut-être pas un hasard, souffrait d'une forme très grave d'hémophilie.