L'affaire Lambrakis : meurtre d'Etat



    En 1963, en Grèce, l'assassinat, camouflé en accident de la circulation, de Grigoris Lambrakis, un député de gauche, déboucha sur la mise en accusation d'officiers supérieurs de la gendarmerie.
Un magistrat s'acharna à poursuivre son enquête jusqu'à dévoiler un véritable complot d'Etat.  Mais un coup d'Etat militaire mit finalement un terme aux investigations...

Grigoris Lambrakis



    Lambrakis était le quatorzième enfant d'une famille qui en compta dix-huit.
Il naquit le 3 avril 1912.

    Dans les années 1930, il intégra la faculté de médecine de l'université d'Athènes.

    Sportif de haut niveau, il participa plusieurs fois aux Jeux balkaniques et y remporta plusieurs médailles en triple saut et au saut en longueur.  Dans cette dernière discipline, il devint recordman de Grèce en 1936 et son record tiendra jusqu'en 1959.

    Durant la seconde guerre mondiale et l'occupation allemande, il intégra la résistance.  Il organisa aussi des compétitions sportives afin de lever des fonds destinés à venir en aide aux plus pauvres.

    Ayant terminé ses études après la guerre, il se spécialisa en gynécologie et, au début des années 1950, devint professeur à la Faculté de médecine d'Athènes.
Grigoris Lambrakis

L'engagement politique



    Les années 1950 furent marquées par une grande instabilité en Grèce, conséquence directe de la guerre civile qui s'y déroula entre 1946 et 1949 et qui opposa les communistes aux partisans du Roi.

    Dans ce contexte, des mesures impopulaires, comme l'interdiction du Parti communiste et la détention politique, demeuraient d'application.
D'abord centristes, jusqu'en 1952, les gouvernements furent ensuite dominés par la droite du général Papagos et de son successeur Costantin Caramanlis.  Ces gouvernements accentuèrent l'autoritarisme dans le pays, accordant davantage de pouvoir à la gendarmerie et à l'armée au nom de la lutte contre le communisme.

    Face à la droite toute puissante, le centre s'avéra divisé.  La gauche était représentée par le parti EDA, créé en 1951.
Cette année-là, l'EDA ne recueillit que 9% des voix et n'obtint aucun député.
En 1958, l'EDA obtint cependant 25% des votes et 78 députés élus.

    Grigoris Lambrakis fut élu député de l'EDA en 1961, dans la circonscription du Pirée.
Son mandat fut marqué par sa marche de Marathon à Athènes, effectuée le 21 avril 1963 en faveur de la paix et du désarmement nucléaire.  La police intervint pour arrêter les sympathisants de Lambrakis.  Ce dernier, protégé par son immunité parlementaire, termina sa marche seul.
Lambrakis dénonça également le cas des prisonniers politiques grecs.
La marche de Lambrakis

L'assassinat



    Durant la soirée du 22 mai 1963, Grigoris Lambrakis se trouvait dans la ville de Thessalonique afin d'y prononcer un discours.
La situation était tendue car de nombreux sympathisants de l'extrême-droite, souvent issus de mouvements paramilitaires, faisaient le siège du bâtiment où Lambrakis devait s'exprimer.
Le lieu du rassemblement était sous la garde de 180 gendarmes supervisés par l'inspecteur de la gendarmerie pour le Nord de la Grèce, le lieutenant-général Constantin Mitsou, et le directeur de la police de Thessalonique, le colonel Efthimios Kamoutsi.

    Ces derniers ne prirent aucune mesure pour disperser les manifestants d'extrême-droite.
Plusieurs proches de Lambrakis furent alors molestés.

    A la fin de son discours, Lambrakis rencontra le colonel Kamoutsi et protesta violemment contre le manque de protection policière.
Alors que Lambrakis retraversait la rue, une motocyclette tricycle surgit à vive allure et Lambrakis fut atteint d'un coup de pied de biche à la tête.
Le conducteur du tricycle était le nommé Spyros Gotzamanis.
Aucun membre des forces de l'ordre ne tenta de poursuivre le véhicule.  L'un des partisans de Lambrakis parvint à sauter à l'arrière du tricycle et tenta de maîtriser le complice armé du pied de biche, le nommé Malolis Emmanouilidis, un repris de justice connu pour vols, viol et pédophilie.  Gotzamani arrêta son tricycle pour aller aider son complice mais ils furent arrêtés par un agent de la circulation qui ignorait tout des événements qui venaient de se produire.
Aucun rapport écrit ne fut établi concernant l'arrestation de Gotzamanis et Emmanouilidis.  Leurs armes (pied de biche, matraques) furent opportunément "perdues"....

    Lambrakis fut transporté à l'hôpital de Thessalonique dans un état désespéré.  Il mourut, sans avoir repris connaissance, à 01h22 le 26 mai, quatre jours après l'attentat.

      La nouvelle de la mort de Lambrakis eut, en Grèce, un effet similaire à l'annonce de l'assassinat du président américain John Kennedy...
Les autorités soumirent Athènes et Thessalonique à un vaste déploiement militaire afin d'éviter toute manifestation mais quelques unes n'en survinrent pas moins dans la capitale.

    Dans les jours qui suivirent, les manifestations anti-gouvernementales se succédèrent malgré la forte présence policière.  Lambrakis fut proclamé "Immortel" et des signes "Z" apparurent sur les murs (abréviations de "Zei", soit "Il est vivant")...
Emmanoulidis et Gotzamanis, les hommes au tricycle

L'enquête et l'instruction



    Les événements du 22 mai furent initialement présentés comme un simple accident de la circulation mais il apparut rapidement que Lambrikis avait été volontairement heurté par les deux motocyclistes qui, par ailleurs, appartenaient à l'extrême-droite.  L'opposition de gauche et centriste parla ouvertement d'assassinat.

    Le 28 mai, l'un des principaux témoins à charge contre Gotzamannis échappa à une tentative d'assassinat.
Le lendemain, le gouvernement ordonna une enquête sur les circonstances de la mort de Lambrakis.
Celle-ci fut confiée au général de gendarmerie Vardoulakis, qui se montra excessivement partial et sera plus tard condamné pour avoir fiat disparaître des preuves et exercé des pressions sur les témoins.

    Le juge Christos Sartzetakis, en charge de l'instruction, découvrit, en dépit de pressions, la complicité d'éléments de la gendarmerie et de la police.
En juillet 1963, Sartzetakis inculpa d'assassinat le lieutenant de la gendarmerie Emmanuel Kapelonis ainsi que Xénophon Giosmas, un leader d'extrême-droite qui avait collaboré avec l'occupant durant la seconde guerre mondiale.
Le 14 septembre, il inculpa plusieurs officiers de la gendarmerie, dont le général Mitsou, responsable du nord de la Grèce, et le colonel Kamoutsi, directeur de la police de Thessalonique.

Le procès



    Le procès des inculpés dans l'affaire Lambrakis s'ouvrit devant la Cour d'assises de Thessalonique le 6 octobre 1966 et dura 67 jours.

    De nombreux témoins se rétractèrent malgré les déclarations faites initialement au juge d'intruction Sartzetakis.  D'autres ne se souvinrent plus de quoi que ce soit...
Malgré les pressions exercées, certains témoins confirmèrent avoir vu des gendarmes en uniforme à côté du tricycle avant que ce dernier ne fonce sur Lambrakis.

    Accusés principaux, Gotzamanis et Emmanouilidis minimisèrent leur rôle et évoquèrent la thèse de l'accident de roulage.

    Le Procureur Delaportas plaida en soulignant qu'un mélange de voleurs, de violeurs, de collaborateurs, d'officiers supérieurs et de voyous s'était attaqué à un défenseur des droits sociaux.

    Le 28 décembre 1966, après douze heures de délibération, le jury rendit son verdict :
  • Gotzamanis et Emmanouilidis furent reconnus non coupables d'assassinat mais coupable de conduite en état d'ivresse et d'homicide involontaire,
  • Le lieutenant Kapelonis et le leader d'extrême-droite Giomas furent reconnus non coupables d'incitation au meurtre.  Giomas fut reconnu coupable d'avoir perturbé la tranquillité publique et écopa de dix mois de détention.
  • Les officiers supérieurs Mitsou, Kamoutsis et autres furent reconnus non coupables de complicité de meurtre et mais coupables d'abus de pouvoir.
Vingt-deux des trente-et-un accusés furent acquittés et l'homicide de Grigoris Lambrakis. fut considéré comme "involontaire".

    Gotzamanis écopa de onze années de détention contre huit ans et demi à Emmanouilidis.  Chacun d'eux fut libéré après avoir purgé la moitié de sa peine.
D'autres inculpés, militants d'extrême-droite présents lors de la contre-manifestation, écopèrent de courtes peines de prison, de l'ordre de quelques mois.  Les militaires échappèrent à la détention et se virent infliger des sanctions administratives internes dont la nature exacte ne fut pas dévoilée au public.
Finalement, hormis Gotzamanis et Emmanouilidis, personne ne connut la prison; les condamnés purent racheter leur peine contre versement d'une amende de cent drachmes (14 euros actuels) par jour de détention non subi....

    Malgré tout, le procès confirma, à demi-mots, le rôle trouble des forces de l'ordre.
Nombre de témoins changèrent de version après avoir été menacés.  Les membres du jury ignorèrent sciemment des éléments de preuve...

Prise de pouvoir



    En 1963, les élections législatives furent remportées par le centre-gauche qui décida d'épurer l'armée, gangrenée par l'extrême-droite.
L'état-major, inquiet de la menace communiste et ayant le soutien des Etats-Unis, multiplia les manoeuvres de déstabilisation.

    En juillet 1965, le roi Constantin II, sous la pression de l'armée, destitua plusieurs ministres. 
On assista dès lors à une succession de gouvernements éphémères et dénués de pouvoir, entre juillet 1965 et avril 1967.

    Dans le même temps, des troubles survinrent dans le pays, résultant du refus du roi de confier le pouvoir à la gauche.
Ces troubles aboutirent au coup d'Etat des colonels, le 21 avril 1967.
L'armée prit le pouvoir et abolit la constitution, aidée en cela par l'inertie du palais royal.

    Paraissant faire le jeu de l'armée, le roi Constantin II tenta un contre-coup d'Etat en décembre 1967.  L'échec de ce dernier contraignit le roi à s'exiler en Italie.
Le royaume de Grèce subsista jusqu'en 1973, les dirigeants successifs de la junte militaire s'attribuant le titre de "régent".

    Les militaires éliminèrent toute opposition.  Les personnalités politiques, souvent de gauche, et les défenseurs des Droits de l'Homme furent déportés, nombre de fonctionnaires révoqués...
Les opposants furent assignés à résidence, emprisonnés, torturés, ou déportés sur des îles désertes de la mer Egée.

    Après la prise de pouvoir des militaires, les officiers condamnés dans le cadre de l'affaire Lambrakis furent réhabilités.

    Une série de gouvernements fantoches se succédèrent afin de laisser croire à un semblant de vie politique, alors que le pouvoir était accaparé entièrement par les colonels.
Le 29 juillet 1973, le régime proclama l'abolition de la monarchie.
En novembre de la même année, une protestation estudiantine fut réprimée par les chars.

      En juillet 1974, l'invasion de Chypre par l'armée turque porta un coup fatal au régime dictatorial des colonels qui s'effondra.

    Après le retour de la démocratie en 1974, le général Papadopoulos et ses sbires furent reconnus coupables de haute trahison, mutinerie, torture et d'autres crimes et méfaits.  Le 23 août 1975, lui et d'autres officiers supérieurs furent condamnés à mort, peine commuée en prison à perpétuité.  Papadopoulos termina sa vie en prison, ayant rejeté une offre d'amnistie en échange de la reconnaissance de ses crimes.
Les officiers supérieurs impliqués

Juste retour des choses



    Le juge d'instruction de l'affaire Lambrakis, Khristos Sartzetalis, fut emprisonné sous la dictature de colonels et renvoyé du corps des magistrats.
Il le réintégra en septembre 1974 et, le 29 mars 1985, fut élu président de la République de Grèce.

    Aujourd'hui, de nombreux observateurs considèrent le cas Lambrakis comme "le plus gros mensonge de l'histoire grecque moderne".

    Depuis le rétablissement de la démocratie, des allégations impliquant le palais royal dans la mort de Lambrakis se sont répandues.  Des documents compromettants, concernant des proches du Palais, auraient même circulé.
La reine Frederika, mère du roi Constantin II, est régulièrement citée comme étant mêlée aux faits bien qu'aucune preuve n'ait jamais été fournie...

L'AFFAIRE LAMBRAKIS


Noms : Spyros Gotzamanis. Malolis Emmanouilidis, des éléments d'extrême-droites, des officiers supérieurs de la gendarmerie...

Victime : 1

Date : 22 mai 1963

Lieu : Thessalonique (Grèce)

Moyen : Coup à la tête, accident de circulation simulé

Mobile : Idéologie d'extrême-droite

Verdict  : De quelques années à quelques mois de prison.  Peines cassées après une prise de pouvoir des militaires.


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