Roger Champenois : le "monstre des Ardennes"



    En 1964, dans les Ardennes belges, non loin de la frontière française, un paysan illettré tua son épouse autoritaire.  L'arrestation de l'auteur, Roger Champenois, mobilisa d'impressionnants effectifs policiers mais le corps de la victime ne fut découvert que treize ans plus tard.

Les origines



    L'affaire Champenois se déroula autour du village de Buzenol, petite localité belge perdue au creux de la forêt d'Etalle, non loin de Virton et de la frontière française.
Le personnage principal, Roger Champenois, était issu d'une famille peu recommandable.  L'un de ses ancêtres éloignés, du nom de Lambert, vivait dans une cabane avec deux femmes et eut une descendance aussi nombreuse que marginale.  L'un des fils, Jean-Jacques Lambert, fit de nombreux séjours en prison et fut encore incarcéré à l'âge de soixante-six ans pour attentat à la pudeur.  L'un des fils de Jean-Jacques fut condamné en 1890 à vingt ans de prison pour le meurtre de sa femme et finit guillotiné en France à la suite d'un autre assassinat.  Un autre fils de Jean-Jacques, déserteur en 1916, fut condamné à mort pour le meurtre d'une fermière.  Une fille de Jean-Jacques, prénommée Augusta, fut la mère de Roger Champenois, né le 15 janvier 1929; Augusta comparut devant les assises en 1931, aux côtés de son mari Auguste Champenois, dans une affaire de meurtre d'une cabaretière mais ils furent tous deux acquittés.

    N'ayant fréquenté que l'école primaire, Roger Champenois en sortit analphabète car souffrant d'alexie, une impossibilité de comprendre les idées exprimées par l'écriture.
Quelques petits larcins le conduisirent devant le juge des enfants.  Devenu adolescent, Champenois devint un homme des bois et, dispensé du service militaire, devint bûcheron.

    La future victime, Elisabeth Danniau, qui avait été la maîtresse d'un médecin bruxellois durant la seconde guerre mondiale, connut plusieurs amants au cours de relations tumultueuses.  L'un de ses compagnons lui porta un coup de couteau dans le dos à la suite d'une dispute, un autre homme fut le protagoniste de scènes de ménage aussi nombreuses que violentes...
En 1954, âgée de plus de cinquante ans, elle épousa Roger Champenois, alors âgé de vingt-cinq ans.  Grâce à l'argent d'Elisabeth, le couple acheta une ferme et du matériel agricole à Houdemont; l'épouse tenta d'apprendre à lire à son mari mais elle se montra aussi exigeante et autoritaire.
Au bout de neuf années de mariage,Champenois était devenu le souffre-douleur de son épouse. Cette dernière se mit à disparaître, parfois durant des semaines entières, puis obligea son mari à aller travailler en France.  Alors qu'il obtenait un salaire de 7 000 francs, Champenois ne recevait le dimanche qu'une somme de 100 francs.
Les vexations s'accumulèrent.  A ce sujet, le curé d'Houdemont déclara aux enquêteurs : "Il avait peur d'elle.  Un soir qu'il était allé chercher une vache sortie du pré, il ne rentra que sur les onze heures du soir et trouva porte close.  Elle le fit attendre jusqu'à deux heures du matin.  Quand elle se décida à ouvrir, il voulut protester mais elle lui mit sur la poitrine le canon d'un fusil"...

    En juillet 1963, Elisabeth Danniau dut être opérée aux oreilles.  Elle rentra de clinique le 20 juillet et nul ne l'aperçut plus après cette date.

Disparition ou meurtre ?



    Champenois prétendit à ses voisins que son épouse avait quitté la ferme au matin du 22 juillet afin de se rendre chez une tante à Wavre.
Au début, vu les absences habituelles d'Elisabeth Danniau, nul ne s'étonna.
Mais les semaines s'écoulèrent et Champenois changea étrangement de comportement.  Il se mit à vendre du bétail, des meubles et, surtout, des effets personnels de son épouse.
Petit à petit, les suspicions grandirent.  Champenois signala la disparition de sa femme à la gendarmerie, signalant l'avoir aperçue pour la dernière fois le 22 juillet 1963.  Sa déclaration fut contredite par le boucher du village qui déclara avoir aperçu madame Danniau à la ferme le 23 juillet.
Le 20 octobre, sous l'influence de l'alcool, Champenois déclara avoir reçu des lettres de son épouse et détailla les projets de cette dernière.  Il s'agissait là d'une chose anormale, Champenois ne sachant pas lire.

    Le 19 mars 1964, dans l'impossibilité de localiser madame Danniau et n'ayant plus constaté de mouvements sur les comptes bancaires de cette dernière, la Justice plaça Champenois sous mandat d'arrêt.
Les enquêteurs fouillèrent la ferme ainsi que les bois et les étangs environnants mais en pure perte.  Le 15 juin 1964, en l'absence de preuves, Champenois fut libéré.

    Cette libération ne calma pas la rumeur publique.

Tentative de meurtre et traque



    Champenois se lia alors avec un handicapé mental du nom de Roger Darge, dont les experts diront ultérieurement qu'il avait l'âge mental d'un enfant de sept ans.
Champenois et Darge se contruisirent une hutte en forêt de Buzenol et s'y installèrent.

    Sous l'influence de l'alcool, Champenois se laissa aller à menacer des villageois.  Un jour, il s'attaqua au boucher qui avait prétendu avoir aperçu Elisabeth Danniau le 23 juillet 1963 et le menaça d'un fusil.
Puis, Champenois décida de se venger d'une épicière de Buzenol qui l'avait accusé de lui voler des fruits.

    A l'aube du 23 août 1964, Champenois et Darge utilisèrent une échelle pour s'introduire dans l'épicerie du village.  Armé d'une hache, Champenois frappa la tenancière, Madame Gonry, et sa fille à la tête, les blessant gravement.  Puis, après avoir dérobé des victuailles dans le commerce, ils prirent la fuite en emmenant avec eux la fille aînée de madame Gonry, Claudine, âgée de quatorze ans.

    Darge, conscient de ce qui venait de se commettre, regretta et abandonna Champenois.  Il prévint ensuite le garde-champêtre local, ce qui permit de sauver madame Gonry et sa fille.
Alertés, les gendarmes locaux retrouvèrent en forêt le véhicule utilisé par Champenois avec, à l'intérieur, la jeune Claudine saine et sauve.

    L'affaire prit alors des proportions étonnantes.  Pour traquer Champenois dans les bois, les gendarmes reçurent des renforts des grandes villes : Charleroi, Liège et Bruxelles.  Le commandant en chef de la gendarmerie, le lieutenant-général Thiel, se déplaça sur place.
Plus de quatre-cents hommes furent ainsi envoyés ratisser les bois avant de recevoir le renfort de gendarmes français.
Escalade encore, on engagea un hélicoptère et un avion équipé d'un système de vision à infrarouges afin de localiser le fuyard que l'on espérait pas capturer avant l'hiver.
La presse se déplaça en masse vers le petit village qui était peu avant encore ignoré de tous.  Aux actualités télévisées, on parla de Champenois quotidiennement.

    Plusieurs jours durant, Champenois parcourut des dizaines de kilomètres en forêt, surgissant là et ailleurs, se nourrissant de baies, de champignons et d'eau de source.
Dix jours après la tentative de meurtre contre l'épicière, Champenois fut repéré en forêt d'Etalle et cerné.  Il se rendit sans opposer de résistance.
Champenois à son procès en 1965


Le procès



    Le procès de Roger Champenois s'ouvrit à Arlon le 25 octobre 1965.
Champenois y joua les idiots et nia avoir tué Elisabeth Danniau
Un voyant français vint témoigner que, selon lui, la disparue était toujours vivante et se trouvait en Suisse.
Le substitut du procureur du roi Mergeai réclama la détention à perpétuité.

    Les jurés, très partagés, se consultèrent durant près de quatre heures avant de condamner Champenois à la prison à vie par sept voix contre cinq.

    Roger Champenois fut incarcéré à Louvain et sa ferme vendue.
Détenu modèle, il finit par obtenir des congés pénitentiaires.  Lors de son cinquième congé, en 1977, il ne réintégra pas la prison.  Il fut toutefois très vite et très facilement repris, n'ayant pas vraiment cherché à fuir.  Champenois se justifia : "Dans la cellule à côté de moi, il y avait un détenu flamand qui avait tué trois infirmières.  Il a été libéré avant moi.  J'étais furieux...".
Champenois fut transféré à la prison d'Arlon et y noua une relation amicale avec un gendarme chargé de l'escorter.  Ce gendarme devint son confident et Champenois lui avoua, qu'après une nouvelle dispute, il avait étranglé Elisabeth Danniau.  Champenois se déclara également prêt à dévoiler où se trouvait le corps.

    Demandant à être conduit dans son ancienne ferme d'Houdemont, il désigna une dalle de béton dans une étable.  Les ossements de la victime se trouvaient effectivement en-dessous.

La liberté



    Roger Champenois fut libéré conditionnellement en 1978 et trouva un travail dans un atelier protégé, puis redevint bûcheron.

    On le retrouva encore à deux reprises devant les cours de Justice : une fois comme suspect pour un vol de mouton, il fut acquitté; une autre fois comme victime, s'étant fait escroquer de 40 000 francs.

    En 1989, Champenois prit sa retraite et s'installa en forêt dans une caravane délabrée.  On lui consacra des émissions télévisées et on envisagea de tourner un film sur sa vie, avec les comédiens Rufus et Ronny Coutteure.  Le film ne se fit pas mais deux tomes d'une bande dessinée, inspirés de sa vie, parurent sous le titre "La hache et le fusil".  Une pièce de théâtre fut également créée sous le titre "Le verdict de la peur".

    Dans les années 2000, Champenois connut des soucis de santé et sa caravane brûla.  Il finit par accepter une aide sociale et intégra une maison de repos.
Il décéda en mai 2005, laissant le souvenir d'un personnage haut en couleur à la fois craint et sympathique.

LE MONSTRE DES ARDENNES


Identité : Roger Champenois

Victime : 1

Lieu : Buzenol (Province du Luxembourg, Belgique)

Date : Entre le 20 et le 22 juillet 1963

Moyen : Strangulation

Mobile : Mésentente conjugale

Verdict : Prison à vie.  Libéré en 1978


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